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26 mars 2008 3 26 /03 /mars /2008 08:26

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SEI SHÔNAGON,
Notes de chevet,
(traduction et commentaires d’André Beaujard),
Gallimard/Unesco, 1960.

 











I - Aperçu de la culture japonaise sous l’ère Heian


1) Repères temporels


     La période Heian se situe entre 794 (date où Kyoto, alors appelée Heian Kyô, devient la capitale et signifie " lieu de paix et de pureté ") et 1192 (ce qui correspond à l’instauration du pouvoir militaire des shôgun). Cette période est généralement considérée comme l’âge d’or du Japon. C’est plus précisément autour de l’an mille que la littérature nippone est à son apogée : il s’agit d’une littérature classique, dont l’équivalent serait notre XVIIème siècle français.

sei-heian-damedecour.jpegDame de cour de l'ère Heian

     Les Notes de chevet de la dame d’honneur Sei Shônagon datent de la fin du Xème et du début du XIème siècle. Elle a écrit ce recueil alors qu’elle était à la cour impériale au service de l’impératrice Teishi. La vie à la cour était très codifiée mais les dames et gentilshommes y étaient très libres, plus préoccupés d’esthétique et de plaisir que de questions morales. Les arts y tenaient une place prépondérante (littérature, peinture, calligraphie, danse, musique et chant) et le souci de raffinement, de beauté et d’harmonie semblait déterminer tous les comportements.


     2) La poésie


     En 951, devant l’engouement de gens de la cour pour les waka (poème de 31 syllabes), l’Empereur fonde un office de poésie. Des concours de poésie s’inspirant de ce qui se fait en Chine s’organisent (uta-awase) au cours desquels on compose des poèmes selon un cérémonial précis. D’autres types de jeux sont inventés où l’on compare les qualités des objets les plus variés : racine, coquillages, encens, etc. Un ou plusieurs arbitres ont pour mission de départager les deux partis. Pourtant les premiers traités de poésie sont postérieurs puisqu’ils datent de la fin de la période Heian. On retrouve ces gens qui se défient à coup de poèmes dans les Notes de chevet.


3) La littérature féminine


     La place de la femme au Japon sous l’ère Heian est relativement complexe : elle doit être belle, intelligente, discrète jusqu’à l’effacement. C’est une société dominée par les valeurs féminines, mais il ne faut pas se méprendre : cela ne signifie pas que les femmes avaient le pouvoir, mais plutôt que les hommes étaient très féminins. Pourtant, la littérature est un domaine ouvert aux femmes depuis l’époque Nara (710 à 794) où les poèmes des femmes étaient prisés autant que ceux des hommes. On attendait même d’une femme qu’elle sache composer un waka où intervenaient toutes les références à la nature qui devaient en faire une oeuvre d’art. D’ailleurs les chefs-d’œuvre de la littérature de l’époque furent écrits par des femmes, ce qui paraît très moderne si l’on pense à la situation de la femme en Europe en plein milieu du Moyen Age. Si les femmes écrivaient en caractères japonais (syllabaires), autour de l’an mille, les hommes utilisaient les caractères chinois (kanji, c’est-à-dire les idéogrammes).

 

II- Les chefs-d’œuvre de la littérature japonaise


1) Le dit du Genji de Murasaki Shikibu

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     Avant d’analyser Les notes de chevet il est important de resituer cette œuvre par rapport à un autre écrit majeur qui date de la fin du Xème siècle : Le dit du Genji (Genji Monogatari). Il s’agit d’un roman de cour, racontant les aventures amoureuses du prince Genji, avec beaucoup de légèreté et de psychologie. Ce livre constitué de 54 chapitres est considéré par les spécialistes du Japon comme un chef-d’œuvre de la littérature japonaise, dont l’influence perdure encore aujourd’hui. Il a fait l’objet de nombreuses réécritures par des copistes, toujours sur des papiers précieux et rehaussés d’éclats d’or et d’argent. Les premières peintures inspirées du Dit du Genji datent d’un siècle après son écriture : il s’agit d’œuvres réalisées par les femmes et appelées " onna-e ". Au XVIème siècle, d’autres artistes illustrèrent Le dit du Genji.

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2) Les sôshi et les nikki


     Livre inclassable, Notes de chevet est parfois considéré comme un essai et parfois comme un journal intime au sens japonais du terme (qui peut contenir des poèmes, pensées, anecdotes, critiques, événements, etc.).Le mot " sôshi " que l’on traduit généralement par " notes " s’applique à un genre littéraire bien défini dont Sei Shônagon a donné le premier et le plus parfait exemple. Les " nikki ", en général écrits par des femmes, sont des journaux intimes tenus au jour le jour, alors que les sôshi sont également des écrits intimes mais qui ne respectent pas l’ordre chronologique, ni même aucun plan. Le mot " zuihitzu " sert également à les désigner : il peut se traduire par " au fil du pinceau ". Cette expression rend bien compte de l’hétérogénéité des Notes de chevet où idées, images, pensées, sensations et souvenirs se mélangent, comme si l’auteur avait procédé par association d’idées.

 

III – Dame d’honneur Sei Shônagon


1) Quelques éléments biographiques

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     Nous savons peu de choses sur Sei Shônagon. On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’elle vient d’une famille aisée et cultivée : son père et son grand-père étaient tous deux des poètes reconnus. Elle est née aux environs de 966, et en 993 elle s’installa au palais impérial au service de l’épouse impériale Teishi, qu’elle servit jusqu’à sa mort en l’an 1000. Elle acquis une reconnaissance en tant que poète à la cour impériale. Ses écrits témoignent d’un attachement et d’une loyauté sans borne envers l’impératrice. Ensuite, on ignore ce qu’est devenue Sei Shônagon, et les différents témoignages dont on dispose relèvent plus de la légende que de la biographie. On estime qu’une partie de ses cahiers a été écrite au palais, pendant l’été et l’automne 996, une autre aurait été rédigée après la mort de l’impératrice en 1000, et le troisième segment serait encore plus tardif. La façon dont les cahiers de Sei Shônagon ont été portés à la connaissance du public est assez floue et l’explication en fin d’ouvrage, selon laquelle le gouverneur de la province de l’Ise lui rendant visite à la campagne aurait vu les cahiers et s’en serait emparé pourrait avoir été rajoutée ultérieurement par un copiste.


     Sei Shônagon est une femme très intelligente, qui observe attentivement tout ce qui l’entoure, et en premier lieu les êtres humains. Elle a une étonnante capacité d’émerveillement, mais si elle est souvent admirative (vis-à-vis des gens élégants et talentueux), elle n’hésite pas à critiquer de façon véhémente certains comportements.


2) Les influences de Sei Shônagon


     Il est probable que Sei Shônagon se soit inspirée de la littérature chinoise, son père en étant un spécialiste (il a réalisé une anthologie) : Erya et Shiming sont les deux œuvres les plus anciennes où l’on trouve des listes et des réflexions critiques proches des Notes de chevet. Ses sources d’inspiration au Japon sont à chercher du côté de Minamoto No Shitagô qui, en 934, a composé une encyclopédie en langue japonaise : le Wamyô-Ruijushô. Sei Shônagon connaissait aussi certainement les Ecrits mélangés de la littérature Tang populaire, qui regroupait avec humour les choses négatives et les choses positives et les répartissait par groupes de cinq.

 

IV – Notes de chevet : un livre hybride


1) La composition du livre

 


     Le livre se compose de 300 développements de longueurs très variées : de trois lignes à plusieurs pages, le livre en comportant 250. Parmi ces 300 fragments, 162 ont des titres, comme par exemple " Choses qui font battre le cœur ", " Choses difficiles à dire ", " Gens qui ont un air de suffisance ". Il n’est régi par aucun ordre logique, l’auteur semble écrire ce qui lui passe par la tête et qu’elle a envie de fixer sur le papier : association d’idées et digressions sont donc les deux mots d’ordre.


     Il est possible de dégager trois axes différents dans les Notes de chevet :

 Des listes : elle dresse de nombreuses listes (parfois agrémentées de commentaires, mais pas toujours). Ces listes concernent des domaines très éclectiques avec une prédilection pour la nature (sources chaudes, montagnes, cascades, etc.) et les arts (instruments à cordes, danses, etc.) ;


 Des souvenirs d’événements qui se sont déroulés à la cour et qui l’ont marquée : les grands moments (les fêtes ou les rites), mais aussi de petits événements du quotidien qui l’ont émue, charmée ou exaspérée ;


 Des impressions personnelles, des remarques critiques sur ses contemporains notamment.


     Elle écrit donc surtout sur ses sensations, ses impressions, les petits événements dont elle est témoin (elle ne fait aucune mention des troubles politiques que connaît le pays).

 


2) Les relations entre hommes et femmes à la cour


     Ces Notes de chevet nous offrent une vision unique des relations entre hommes et femmes à la cour. La communication entre les deux sexes était régie par des règles de bonne conduite qui n’empêchaient pas les couples de se former et de se rencontrer, pourvu qu’une certaine discrétion soit respectée. L’échange de lettres, contenant souvent des poèmes, calligraphiées avec soin sur de beaux papiers, était le principal moyen de communication - et donc de séduction - entre hommes et femmes. Dans l’érotisme japonais, ce qui est caché se révèle aussi important que ce que l’on dévoile : les femmes dissimulent leur visage derrière des éventails et beaucoup de discussions ont lieu alors que les deux amants se trouvent de part et d’une fine cloison ou d’un paravent. Cependant, il ne faut se garder de considérer la culture japonaise de l’époque Heian avec un regard occidental. On ne trouve pas d’équivalent de l’amour courtois, respectueux et distant du chevalier du Moyen Age pour sa dame : les relations entre les sexes sont spécifiques à la culture japonaise et en ce sens elles ne sont guère comparables à ce qui se passait en Europe à la même époque.


     La cour est le royaume des femmes d’esprit et si la beauté reste le principal attrait des hommes pour les femmes, ils apprécient également qu’une femme soit cultivée et brille aussi par son intelligence. Sei Shônagon ne parle que des relations entre hommes et femmes à la cour impériale, et cela ne nous dit rien sur ce qu’elles étaient dans le reste du Japon : il est évident qu’il devait y avoir de grandes différences selon les classes sociales et que les femmes de la cour étaient des privilégiées par rapport aux femmes du peuple. Sei Shônagon tient des propos que l’on pourrait qualifier de féministes si l’on ne craignait pas l’anachronisme : " j’apprécie peu et je trouve sans intérêt les femmes qui mènent une vie honnête, se satisfont d’un bonheur conjugal de surface et n’attendent aucune joie de l’avenir ".


     Le gentilhomme de Heian, quant à lui, prenait grand soin de son apparence physique : il mettait beaucoup de parfum, se poudrait le visage et étudiait sa tenue. Le prototype de l’homme de qualité est le prince Genji décrit dans Le dit du Genji (et qui s’inspire d’un personnage ayant réellement existé) : il est beau, élégant, sensible et peu enclin à l’héroïsme. L’influence du bouddhisme fait que beaucoup d’hommes aspirent à une vie monastique une fois qu’ils ont eu le temps de profiter des plaisirs de la vie.


     Si l’auteur ne nous dit rien ou presque de sa propre vie amoureuse, elle raconte plusieurs anecdotes où des amants échangent des lettres, se retrouvent, se quittent, etc.

 


Extrait :

" Pour les rendez-vous secrets, l’été est charmant. Les nuits sont extrêmement courtes et fugitives. Déjà, il fait jour et l’on n’a pas dormi un seul instant. Comme les stores sont partout restés levés la fraîcheur pénètre dans les habitations et l’on peut voir au loin, de tous les côtés. A l’aube, les amants ont encore quelque chose à se dire ; ils sont occupés à causer, quand juste devant leur chambre, un corbeau s’envole avec un cri sonore. Ils ne se doutent pas d’avoir étés découverts, et c’est bien amusant ! "


3) La nature, les éléments, les saisons


     Les descriptions émerveillées que Sei Shônagon fait de la nature sont colorées de sacré et de mysticisme. Les couleurs des feuilles de pruniers, les paysages enneigés, le bruit de la pluie lui inspirent parfois des poèmes qu’elle retranscrit dans le livre. La beauté de la nature et la nostalgie du temps qui passe marquée par la succession des saisons sont au cœur de son œuvre.

 


Extrait :

" Lorsque le ciel s’est éclairci après la pluie, au bord de l’eau, près d’un pont fait d’arbres auxquels on a laissé leur sombre écorce, que les fleurs de la ronce, écloses en profusion, sont splendides, éclairées par le soleil couchant ! "

 

4) L’importance des arts à la cour


     Sei Shônagon évoque dans les Notes de chevet tous les arts prisés à la cour impériale : la danse, le chant, la musique, la peinture, la calligraphie, la littérature (en particulier la poésie mais aussi le roman). Tout ce que l’homme peut créer de beau est source d’admiration pour elle. Elle retranscrit de manière très fine les sensations que lui procure l’art et la contemplation du Beau avec sincérité, finesse et une certaine naïveté.


Extrait :

" Lorsque les musiciens furent à peu près devant le Palais des offrandes de parfums, je les entendis jouer de la flûte et battre la mesure. Je les attendais, souhaitant les voir bientôt venir ; mais quand je les aperçu qui arrivaient, en chantant l’air du " Rivage d’Udo ", près de la haie de bambous, et que la harpe résonna, il me sembla que je ne pourrais supporter ma joie."


5) Les listes


     Parmi les 300 fragments du livre, on compte 78 listes. Si certaines ont une dimension nettement encyclopédique (liste des sources chaudes par exemple), d’autres rassemblent des éléments disparates. Ce dernier type de liste se rapproche de l’aphorisme ou du poème court.


Extrait :

" Choses qui sont proches bien qu’éloignées

Le Paradis.

La route d’un bateau.

Les relations entre un homme et une femme."


6) Réflexions à partir du texte


     On peut prolonger cette lecture de Sei Shônagon dans trois directions.


     Ces Notes de chevet peuvent nous amener à réfléchir sur la représentation que les Occidentaux ont des Japonais (et qui trouve un écho dans ce livre : raffinement extrême de la culture, érotisme, femmes réservées, voire soumises).


     Ce livre peut également nous amener à évaluer la place des journaux intimes dans la littérature orientale et occidentale.


     Enfin, cette lecture pourrait nous permettre de nous poser la question de l’existence d’une littérature féminine et de ses spécificités.

 


Conclusion


     En conclusion, on peut dire que Notes de chevet est une œuvre à la fois moderne et intemporelle puisqu’elle continue de toucher les lecteurs mille ans après sa création.


     Notes de chevet
peut se lire au moins de trois façons différentes : c’est un document sur la vie d’une dame d’honneur à la cour impériale au tournant de l’an mille ; mais aussi de la poésie en prose. Enfin cela peut être considéré comme des miscellanées : d’ailleurs, dans Les Miscellanées de Mr.Schott , Ben Schott reproduit six listes de Sei Shônagon et dit qu’" elle a élevé la liste au rang de genre poétique ".


     Pour terminer, je ferai mienne cette citation de Sei Shônagon :

" On ne doit jamais manquer de répéter à tout le monde les belles choses qu’on a lues ".


BIBLIOGRAPHIE


Pour mieux comprendre la culture japonaise :

Le Japon éternel, Nelly Delay, La Découverte / Gallimard, 1998.

L’âge d’or de la culture Heian, Rose Hempel, l’Office du livre, 1983.

Dictionnaire de la littérature japonaise, Jean-Jacques Origas, P.U.F. Quadrige, 2000.

Dictionnaire historique du Japon, Maisonneuve et Larose, 2002.

 

Pour découvrir d’autres œuvres de la même époque :

Le dit du Genji, Murasaki Shikibu, Publications Orientalistes de France, 1988.

Le journal de Sarashina, Publications Orientalistes de France, 1957.

Contes d’Ise, Connaissance de l’Orient, Gallimard/Unesco, 1969.

FILMOGRAPHIE

Peter Greenaway, né en 1942, à la fois cinéaste, écrivain, peintre et chercheur a adapté Les notes de chevet sous le titre The pillow book. Ce réalisateur iconoclaste et sophistiqué s’est fait remarquer avec Meurtre dans un jardin anglais en 1982.

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Fanny, A.S. Ed.-Lib.






 


 

 

 

 

 

 

 

 

 

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