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31 mars 2008 1 31 /03 /mars /2008 23:38

 



I. Japon : premières informations, influences de la Chine et de l’occident, fermeture.

Le Japon a depuis " toujours " nourri des relations avec la Chine malgré quelques périodes de repli souvent dues à des tensions politiques internes ou à quelque guerre pour le pouvoir impérial. Cependant son influence sur le Japon est indéniable : rappelons les principaux apports culturels de la Chine : dès le VIe siècle, le Japon adopte l’écriture chinoise (kanji) et le bouddhisme que leur apportent les moines. De même, les Japonais s’inspirent de l’architecture chinoise pour établir les plans de Kyôto (en damier) et adoptent quelques-uns de leurs plats (râmen…). Le Japon envoyait régulièrement des ambassades sur le continent qui ramenaient à leur retour au pays diverses doctrines ou écoles religieuses (bouddhiques essentiellement). L’archipel a peu connu d’invasion ou de tentatives d’invasion à travers son histoire, mais les premiers à tenter la conquête du Japon furent les Mongols en 1274 et en 1281. Leur échec ne fut possible que grâce au vent divin kamikaze qui veille depuis toujours sur le " peuple élu ".


En ce qui concerne l’occident, les toutes premières mais maigres informations concernant le Japon nous viennent de Marco Polo (1254 – 1324). Même si ce dernier n’y a jamais mis les pieds, il décrit, à partir de témoignages entendus, un pays qu’il appelle Cipango. Puis en 1513 Tomé Pires (1465 – 1540) fournit d’autres informations sur le Japon recueillies et notées dans son ouvrage Somme Orientale. En 1543, les premiers Portugais débarquent sur l’île de Tanegashima et six ans plus tard, le père François Xavier se rend sur l’archipel. A partir de là, les Jésuites vont progressivement entamer l’évangélisation du Japon, avec plus ou moins de réussite. Le shôgun (chef militaire – l’empereur n’a qu’un rôle symbolique) fut favorable au développement du christianisme pour divers motifs : tout d’abord pour contrer les sectes (écoles de pensée) dont les ambitions politiques ne cessaient de croître, écoles qui possédaient par ailleurs une vraie force militaire. Selon les dirigeants du pays, le christianisme nourrissait davantage un but " élevé ", plus spirituel. Il faut de plus souligner que les Européens offraient à l’archipel des connaissances (cartographie, médecine, armes à feux, navigation, astronomie, etc.) et des échanges commerciaux extrêmement bénéfiques pour le pays et le pouvoir en place (introduction des armes à feux, capitaux pour renforcer leur armée). Cependant, face aux multiples conversions au christianisme des Nippons (surtout de grands seigneurs), l’influence grandissante des prêtres, les manipulations des Britanniques et Hollandais qui cherchaient à discréditer les Jésuites, la méfiance s’installa et Toyotomi Hideyoshi finit par interdire la poursuite de l’évangélisation. Le Japon se ferma au monde pour deux siècles après la publication de deux édits de fermeture en 1636-1638.

 


II. Biographie de Luis Frois

Luis Frois : 1532 Lisbonne – 1597 Nagasaki.

Jeune missionnaire portugais, il est envoyé dans les Indes orientales à l’âge de 16 ans. Il assiste Gaspar Vilela dans son évangélisation au Japon, à Kyôto (1563). Il étudie le japonais, collabore à la rédaction de grammaires et dictionnaires de la langue nipponne et traduit des biographies et des manuels religieux. En 1565, il quitte Kyôto pour Sakai pour y revenir quatre années plus tard. Il rencontre Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi (dirigeants japonais, principaux acteurs de la réunification du Japon après une longue période de querelles et de guerres entre province), Oda Nobunaga lui donne l’autorisation officielle de propager la religion chrétienne. Il sert également d’interprète à Valignano quand ce dernier rencontre le shôgun. A partir de 1583, il rédige son Histoire du Japon, écrit très précieux entre autres sur les mœurs, la vie politique et quotidienne de l’archipel. Il rédige également 140 lettres qu’il envoie au Portugal ainsi que le Traité présenté ici. A noter que les grandes qualités d’observation de Luis Frois ainsi que ses bonnes connaissances des mœurs et des termes japonais et européens donnent à ses écrits une valeur inestimable et des repères et des connaissances intéressantes sur le Japon du XVIe siècle.

 

 

III. Présentation du texte

Le manuscrit du Traité a été découvert en 1946 à la Bibliothèque Royale de l’Académie d’Histoire de Madrid. L’auteur n’avait pas signé son œuvre mis il fut rapidement attribué à Luis Frois. L’ouvrage présente une caractéristique propre à la Renaissance, celle de la comparaison du connu et de l’inconnu (Portugal- Japon). Les notes de Luis Frois répertoriées ici nous offrent deux " avantages " : dans un premier temps, il constituait une formidable base de données sur les mœurs et les pratiques du Japon pour les Jésuites qui entamaient un voyage vers l’archipel. Les connaître leur permettait ainsi d’éviter impers et incompréhension et d’adopter l’attitude " adéquate ". D’autre part, il offre aux historiens et autres spécialistes des informations nécessaires pour appréhender et connaître le fonctionnement de la société japonaise d’alors.


Le texte se présente sous forme de chapitres, chacun ayant un thème spécifique (par exemple : chapitre 1, des hommes, de leurs personnes et de leurs vêtements). L’auteur répertorie les usages, les coutumes, le fonctionnement de la société japonaise mais aussi le bon sens et le sens pratiques des nippons à travers les hommes, les femmes, l’éducation des enfants, la religion, la façon de se nourrir, les armes, les chevaux, la médecine, l’écriture, les maisons, les arts populaires et autres choses inclassables.


Chap. 1 n°15 : "  Chez nous, quelqu’un se rase la barbe quand il veut entrer en religion ; les Japonais coupent le petit toupet de leur nuque en signe de renoncement aux choses du monde. "


Chap. 2 (Des femmes, de leurs personnes et leurs mœurs) n°60 : " En Europe, les femmes reçoivent leurs hôtes en se levant ; celles du Japon en restant assises. "

 


Ses observations respectent en quelque sorte l’ordre du titre et paraissent très souvent extrêmement précises et judicieusement observées sans aucun a priori ni jugement (hormis dans les chapitres consacrés à la religion et aux femmes). Une rigueur et une hiérarchie qui facilitent la lecture et démontrent une fois encore les qualités de son auteur. Cependant, il a été observé que Luis Frois n’avait probablement pas relu son manuscrit, certaines de ses constatations auraient pu se trouver ailleurs (par exemple : page 19 – chapitre 1 - il évoque à trois reprises les épées et leurs usages, alors qu’il a plus loin dédié une partie aux armes).


Les observations se succèdent en mettant en parallèles les us et coutumes portugaises et japonaises, à la fois pour mieux les identifier, les reconnaître et les comprendre :


Chapitre 1, n° 30 : " Chez nous, le noir est la couleur du deuil ; chez les Japonais, c’est le blanc. "


Chapitre 3, n° 20 : " Chez nous, les enfants vont souvent chez leurs proches parents et leur demeurent familiers ; au Japon, il est rare qu’ils le visitent, et ils les traitent comme des étrangers. "


Luis Frois souligne également une particularité des Japonais – qu’ils conservent d’ailleurs toujours aujourd’hui – leur sens pratique :


Chapitre 7, n°39 : " Nous nous battons pour investir des places-fortes, des villes et villages, et nous saisir de leurs richesses ; les Japonais le font pour faire main basse sur le blé, le riz et l’orge. "


Chapitre 10, n° 14 : " Nos lettres ne peuvent exprimer un long concept que par un long développement ; celles du Japon sont très brèves et concises. "


Il introduit quelques facettes de la société japonaise et de son organisation :


Chapitre 10, n°18 : " L’ère des chrétiens ne changera pas la naissance du Christ jusqu’à la fin du monde ; l’ère du Japon change six ou sept fois dans la vie d’un roi. "


L’auteur a par ailleurs su observer les Japonais dans leur vie quotidienne et constater et décrire quelques-uns de leurs caractéristiques psychologiques :


Chapitre 14, n°58 : " Nous succombons souvent à la colère et ne dominons que très rarement notre impatience ; eux, de manière étrange, restent en cela toujours très modérés et réservés. "


Ces quelques exemples pour démontrer les qualités de son auteur qui, pourtant, lui ont fait défaut lorsqu’il s’est agi de parler de la religion ou des femmes. Il ne faut pas perdre de vue, pour expliquer cette petite lacune, que Luis Frois était un homme d’église venu pour propager le christianisme dan l’archipel. Aussi perd-il son objectivité :

Chapitre 4, n° 25 : " En toute chose, nous tenons le démon en haine et abomination ; les bonzes le vénèrent et l’adorent, lui font des temples et des sacrifices. "

Cette dernière observation, comme de nombreuses dans le chapitre consacrée à la religion et aux pratiques religieuses, est tout à fait erronée. Même s’il existe dans chaque civilisation le concept de démon, les bonzes japonais n’ont pas de pratiques " satanistes " mais il existe au Japon diverses sectes (écoles de pensée) et de nombreux courants dérivés du bouddhisme, du taoïsme, du shintoïsme voire des courants qui reprennent des concepts de chaque (le syncrétisme est fréquent).

Si l’on se pense sur le chapitre des femmes et " de leurs mœurs " (un petit a priori significatif dans le titre ?) on constate le même phénomène dans certaines observations :

Chapitre 2, n°38 : " En Europe, l’avortement, pour autant qu’il y en ait, n’est pas fréquent ; au Japon, c’est une chose si commune qu’il y a des femmes qui avortent jusqu’à vingt fois. "

On peut bien entendu comprendre cette remarque de la part d’un homme d’église dont la vocation est de défendre la vie mais ici, il est évident que Luis Frois commet une petite exagération.

 

Pour conclure et malgré quelques remarques discutables, il est indéniable que l’ouvrage de Luis Frois est un outil majeur, pertinent et indispensable pour comprendre le Japon dans lequel il vécut et permettre d’expliquer son fonctionnement et son histoire.

Virginie, A.S. Ed.-Lib.

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commentaires

Paméla 01/04/2008 17:37

J'en profite pour donner le lien de la Librairie portugaise/ Editions Chandeigne qui font un catalogue rare et précieux de récits de voyages et apportent un soin tout particulier à la confection des ouvrages. Magique !
http://www.librairie-portugaise.com
Bonnes révisions !

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