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1 avril 2008 2 01 /04 /avril /2008 07:47


Pascal QUIGNARD,
Petits traités. Paris : Maeght, 1981.
Rééd. Folio/Gallimard.






Biographie et quelques éléments bibliographiques

 

Pascal Quignard est né en1948. Durant son enfance et son adolescence, il a connu des

périodes d’autisme : c’est la défaillance du langage, puis sa haine. Dans le IIIe Traité, " Le misologue ", il écrit : " Le sentiment de la langue dont je disposais en blésant fut d’abord celui d’une haine sans mesure. Langue qui me fut donnée sous le mode du sarcasme, de l’asservissement, et de l’humiliation. ". Il cite Socrate : " Prenons garde de devenir des misologues, comme d’autres deviennent des misanthropes. Car il ne peut arriver à personne pire malheur que de prendre en haine les logoi. " Cette réflexion sur la langue comme sacrifice et asservissante est présente dans les traités.


Il connaît aussi l’anorexie pendant son enfance. Ses intérêts se portent sur les langues et les littératures anciennes, ainsi que la musique. Il fait des études de philosophie. Il devient par la suite lecteur chez Gallimard, puis il fera partie du comité de lecture, et enfin occupera la place de secrétaire pour le développement éditorial. En 1994, il démissionne des éditions Gallimard pour ne plus se consacrer qu’à l’écriture.


En 1990, il publie d’un coup huit volumes de Petits Traités chez l’éditeur Maeght, après l’accord du directeur littéraire, Alain Veinstein. Les trois premiers étaient déjà parus chez Clivages de 1981 à 1985, mais ils ont été modifiés. Ils sont, depuis 1997, dans la collection Folio chez Gallimard.


C’est un auteur très prolifique. La même année que les Petits Traités, il publiait Albucius chez P.O.L., La Raison au Promeneur, ainsi qu’une traduction annotée d’un ouvrage de Kong-souen Long : Sur le doigt qui montre cela, chez Michel Chandeigne.


Auparavant, il s’était essayé à la forme romanesque : Le Salon de Wurtenberg (1986), Les Escaliers de Chambord (1989).


Il est à la fois lecteur, écrivain, traducteur, postures indissociables selon lui. Il écrit à partir de ce qu’il lit. En témoignent ses livres sur Maurice Scève (La Délie de Scève), Sacher-Masoch, Lycophron, ou La Bruyère (Une gêne technique à l’égard des fragments). " Tout ce qui est lu conflue dans tout ce qui est écrit. "


Les thèmes quignardiens sont la parole et le silence, l’origine, la naissance, le sexe et la mort.


C’est un érudit, un lettré des temps modernes. Il possède des connaissances dans plusieurs domaines.


Le Dernier Royaume (Les Ombres errantes, Sur le jadis, Abymes, Les Paradisiaques, Sordidissimes) est le projet de créer un ensemble beaucoup plus important que les Petits Traités, avec toujours un décloisonnement des genres.

 

Les Petits Traités datent de 1979-1981. Le projet de départ était d’écrire huit suites baroques consacrées respectivement au silence, à la lettre, au livre, à la langue, à la lecture écrite, à l’oreille, à la fragmentation et au tribunal du temps. Les Petits Traités ne sont donc pas publiés tels qu’ils ont été pensés et composés. Le Ier Traité relate la genèse et l’objectif de cette œuvre. Il s’est inspiré des Traités d’un janséniste, Pierre Nicole.


Dans les Petits Traités, on trouve d’une part l’histoire du livre et l’anthropologie du lecteur et, d’autre part, des récits de vie de Littré, Spinoza, Tchouang-seu, Augustin, Joachim du Bellay, etc.


Les périodes de prédilection de Quignard se situent au XVIIe siècle français, à Rome sous l’empire d’Auguste, ou encore le Japon médiéval. Il s’intéresse aux civilisations grecque, latine ainsi qu’au monde oriental.


Je vais commencer par présenter la forme d’écriture utilisée et ensuite évoquer quelques-unes des principales thématiques qui reviennent dans les Petits Traités.

 

L’écriture fragmentaire


Les Petits Traités sont un mélange de plusieurs genres littéraires : fiction (contes notamment, fable), narration, biographie, autobiographie (en filigrane, à la manière de confidences discrètes), essai, exégèse, réflexion philosophique, esquisse historique, entretien, spéculation. L’écriture est à la fois empreinte de romanesque, de fiction, d’autobiographie, et de poésie, de métaphores, d'oxymores, d’assonances. Les traités se lisent indépendamment les uns des autres ; ils n'appellent pas forcément une lecture linéaire. Les paragraphes de chaque traité sont séparés par des astérisques.


Il a recours à la forme brève : le fragment. Le fragment n’apporte pas de solution. Il nomme ce mélange " errance " dans le premier livre du Dernier Royaume. C’est ne pas savoir où on va dans l’écriture, ce à quoi elle va aboutir.


" Longue syntaxe imprononçable puis brefs, brusques accès nominaux contrastants. Désarticuler le sur-articulé. " (IIIe Traité). " Qu’on pardonne ces fragments, ces spasmes que je soude. " Les fragments sont plusieurs savoirs, éclectiques, décousus". Quignard s'inspire des sôshi japonais, ces écrits intimes, épars, écrits "au courant du pinceau" (zuihitsu) et au gré des associations d'idées de leurs auteurs.


Il utilise axiomes, haïkaï, aphorismes, apologues.


Dans le XLVe Traité : " L’équivalent de la maladie pour le corps est le fragment pour le texte. " Il compare le fragment à un hérisson, qui hérisse ses piquants. Les fragments agressent le lecteur et court-circuitent le langage. " J’aime les collusions des anciens scaldes (poèmes scandinaves)" Il donne une information sèche, qui introduit une rupture : " La Bruyère avait une préférence marquée pour la couleur verte. " C’est une attaque surprenante, une brusque affirmation située en début de fragment. Ce court-circuit du langage provient aussi de décalages : parfois les explications viennent plusieurs pages après. Les énumérations font aussi rupture dans le discours. Parfois, des passages autobiographiques viennent s’insérer.


Quignard utilise aussi beaucoup les parenthèses : une parenthèse peut faire un paragraphe. Un paragraphe peut être court (une phrase), qui vient rompre le discours précédent (une pensée à lui, une action) : " J’ai les doigts tâchés d’encre. "


Cet usage du fragment, de l’apologue, ainsi que de la méditation à la base du fragment, est une référence à l’Orient (Chine et Japon). Il cite d’ailleurs Koung-souen Long, Cao Xuequin, Chunqiu. La pensée japonaise permet également l’utilisation des paradoxes, qui viennent appuyer les argumentations de l’auteur. Cette démarche de la "pensée en progression" dans les Petits Traités est matérialisée par exemple par un " Argument-Contre-argument ", et est au cœur de son ouvrage Rhétorique spéculative.


Le XLIVe Traité, " L’oreiller de Sei ", est consacré à Sei Shônagon (prosatrice et dame d’honneur au palais impérial de Kyôto). Ses Notes de chevet s’inspirent des listes-collections (tsa-ts'ouan) de Li Yi-chan. Elle énumère des choses qui produiront une liste. Quignard utilise cette forme de la liste, avec parfois une numérotation.

 

Les anciens


Pascal Quignard réveille des auteurs anciens. Dans le LIIIe Traité, " Le tribunal du temps ", il se demande : " Comment expliquer que la gloire soit refusée aux vivants et que bien peu de lecteurs aiment leurs contemporains ? ", " A qui attribuer la sélection des œuvres comme la damnation ou l’élection des bons et des mauvais ? ". Sa réponse : " Je ne me fierai jamais ni au temps ni aux hommes ni à la force ni à l’argent… " et " On ne peut conclure des faits qu’il [le temps] laisse durer l’importance qu’ils présentent ni la beauté qu’ils possèdent. " Et il évoque Martial, Sun-kang, Tchouang-tseu, Scève, Guy Le Fèvre de La Boderie, Lycophron, Damaskios, Kong-souen Long, Gorgias, Démocrite, Nicole, auteurs oubliés dont l’histoire n’a pas retenu les noms.


Il se définit comme un lettré qui s’intéresse aux textes de la tradition comme la poésie chinoise, les haïkaï, les scaldes.


Il s’intéresse aux langues comme un philologue. Les traités sont peuplés de réminiscences latines et grecques. Le latin apparaît traduit ou non, entre guillemets ou non. Sa langue est nourrie de mots anciens. Il développe d'ailleurs une réflexion sur les langues mortes. C’est un vrai archéologue de la langue : beaucoup de traductions, d’étymologies.


Les citations

" Toute citation est – en vieille rhétorique – une éthopée : c’est faire parler l’absent ", " s’effacer devant le mort " (IXe Traité).


Il refuse le mot contemporain (XLIXe Traité) et l’idée d’une orientation du temps, d’un progrès. " On dit que la lecture, comme l’inconscient, ne connaît pas le temps. " " J’espère être lu en 1640. "


La taciturnité

La taciturnité est au principe de l’écriture (Ve Traité). " Scribo : taciturio. "


" La voix dans le livre est retraite dans un désir de se taire. ", c’est ce qu’il nomme le " taisir du livre ". Le livre : " Le déserté de voix. ".
taciture : avoir envie de se taire

Ce silence va de pair avec une écoute attentive: lire c’est écouter, prêter l’oreille (XXXVIe Traité). "Le langage se recroqueville dans le creux de l'oreille."


La servitude du lecteur

" La langue est un sacrifice dont chacun fait l’objet en naissant. Victime qui grandit avec. "

" Où sont rangés les livres ? Dans les corps qui les lisent. " C'est l'asservissement et la passivité du lecteur.


Histoire de la lecture

Plusieurs traités (XXXe Traité : "Lectio") reviennent sur le passage de l’oralité, la lecture publique à voix haute (dans la Cité d’Athènes), en groupe, au silence, à la solitude, à la lecture individuelle et muette, pour soi, immobile, la lecture "à requoy" d’Hennequin.

" A la bouche, à l’oreille, au groupe se substituèrent très lentement l’œil, le silence, la solitude. "


Quignard réfléchit sur des expressions ou proverbes de la langue française :

Les mots lisotter, un lisart. Lorsque l'on dit qu’un lecteur est plongé dans sa lecture, que c’est un lecteur absorbé par sa lecture, ou de quelqu’un qu’il se réfugie dans la lecture, la première expression renvoie à l'immersion du baptême, la seconde à la digestion et la domination, et la dernière à la peur.


Histoire du livre

Plusieurs traités retracent l’histoire de la typographie : " Liber ", " Pagina ", " L’e ", " Le signe deleatur ". Quelques exemples:

- les anciennes pratiques d’écriture : des premières tablettes d’argile, bandes de papyrus, carreaux de soie, au volumen, puis au codex. Un traité est consacré à Martial, poète à l’époque romaine, qui, dans ses épigrammes, parle de codex pour la première fois.

- la justification, l’i, la foliotation, l’apparition de la ponctuation, l’alphabet.

- le passage du livre couché, posé sur les pupitres, au livre rangé dans une position dressée, verticale.

- les possibilités nouvelles du codex par rapport au volumen : " Jamais avant l’ère chrétienne un Romain, un philosophe grec, un brahmane, un Hébreu, un Chinois n’ont "feuilleté" un livre. Ils n’ont même jamais "ouvert" un livre. "

- le marque-page, c’est-à-dire intercaler un doigt dans la page ou plier la page, est possible avec le codex, mais pas avec le volumen.

Là aussi Quignard aime décortiquer des expressions de la langue : " Les hommes tremblent comme des feuilles. ", " laisser page blanche ", pourquoi on dit qu’ " un livre se feuillette ".

 

 

Conclusion


Les Petits Traités sont situés au carrefour d’une littérature ancienne et moderne, c’est d’une part une littérature érudite et didactique, et, de l’autre, une écriture moderne et énergique.


Ça a été pour moi une lecture surprenante. Les traités se lisent comme des petites histoires.


Le savoir de Pascal Quignard est éclectique : des domaines aussi variés que la philologie, la théologie, la littérature sont au cœur de sa réflexion. C’est un véritable collectionneur, inventoriste, d’auteurs et de mots oubliés. La figure des Autres est omniprésente, tant dans la forme d’écriture (fragment), que par de constantes références à des écrivains-penseurs.


De plus, les Petits Traités ne sont pas dépourvus d'humour. Ainsi, au beau milieu d’une biographie, il peut introduire une pensée à lui, qui fait rupture avec l’objectivité (dates précises, événements précis) qui se dégage de cette biographie.


Deux revues consacrées à l’œuvre de Quignard :

Critique, éditions de Minuit, 2007, n°721-722.

Cahier critique de poésie, éditions Farrago, 2005, n°10. (avec une bibliographie et contenant un CD audio d’une lecture par Quignard du Lecteur.)

 

Lise, AS Ed-Lib.

 

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