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3 avril 2008 4 03 /04 /avril /2008 08:22

 


Paul Auster, Moon Palace,1989,
traduit de l’américain 
par Christine Le Bœuf,
Actes Sud,1990,
rééd. Livre de poche,
317 pages.


Biographie de l’auteur


   

  Paul Auster, écrivain américain, est né le 3 février 1947 à Newark, aux Etats Unis.

  Très tôt au contact des livres grâce à la bibliothèque d’un oncle traducteur, il commence à écrire à l’âge de 12 ans, peu avant de découvrir le base ball, que l’on retrouvera dans nombre de ses romans. Il étudie la littérature européenne, puis, après avoir échappé à la guerre du Vietnam (tout comme Marco Stanley Fogg échappe au service militaire dans Moon Palace), il écrit des scénarios pour des films muets qui ne verront pas le jour mais qu’on retrouvera, plus tard, dans Le Livre des illusions.


     Paul connaît des problèmes financiers. Il écrit des articles pour des revues, commence les premières versions du Voyage d'Anna Blume et de Moon Palace, travaille sur un pétrolier, revient pour un séjour de trois ans (1971-1974) en France,  où il vit de ses traductions (Mallarmé, Sartre, Simenon), et écrit des poèmes ainsi que des pièces de théâtre en un acte.

  
     En 1979, alors qu'il vient de divorcer et après avoir tenté en vain de faire publier un roman policier sous le pseudonyme de Paul Benjamin (Fausse balle), la mort de son père lui rapporte un petit héritage, qui le remet à flot et lui inspire L'Invention de la solitude. L'Art de la faim est publié en 1982. Son recueil en prose, Espaces blancs, est publié en 1985, bientôt suivi de Effigies et Murales, 1987, Fragments du froid et Dans la tourmente, 1988, Disparitions, 1993.

  
     De 1986 (sortie de Cité de verre) à 1994 (Mr. Vertigo), il publie des romans majeurs comme Moon Palace et Léviathan. Paul Auster accède enfin à la notoriété par ses écrits. Il revient alors au cinéma, en adaptant avec le réalisateur Wayne Wang sa nouvelle Le Noël d'Auggie Wren. Smoke et Brooklyn Boogie sortent en salle en 1995. Paul Auster réalisera lui-même Lulu on the Bridge (1997) qui sera mal accueilli par la critique.

 


    Il revient au roman avec Tombouctou (1999), Le Livre des illusions (2002), La Nuit de l'oracle (2004) et Brooklyn Follies (2005).

 


     Il est marié depuis 1981 à Siri Hustvedt, romancière. Ses deux enfants sont également artistes, le photographe Daniel Auster et la chanteuse Sophie Auster. Actuellement, l’auteur réside à Brooklyn.

 


     Ses thèmes de prédilection sont le hasard, la quête de soi, la solitude ou encore New York, une ville qu’il affectionne tout particulièrement.

 


Résumé

 


     L’ histoire commence à New York, ville mythique, propice aux rêves, dans le milieu des années soixante. Le personnage principal se nomme M.S.Fogg, M comme Marco (Polo), S comme Stanley (le journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique) et Fogg (il semble toujours évoluer dans un léger brouillard… et son nom renvoie au personnage du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne). Ainsi, tout porte à croire que ce nom résume tous les thèmes de l’œuvre et les aspirations du héros, l‘AVENTURE, la DÉCOUVERTE, l’EXPLORATION...

 


     L’existence de M.S. Fogg (nous le nommerons Fogg), est chaotique. Il traîne un lourd passé derrière lui. Jeune, il ne connaissait pas son père, (selon le souhait de sa mère) ; quant à cette dernière, elle meurt tragiquement, percutée par un bus, alors que Fogg a 12 ans. Nous comprenons alors à quel point Fogg peut être désorienté. C’est donc son oncle, Victor, " grand inventeur de mondes imaginaires " qui l’élévera ; il transmettra à son neveu sa passion pour la littérature puisqu’il " lui lègue un millier de livres disparates avant de se lancer, clarinette sous le bras, à la conquête du succès vers l'Ouest des États-Unis. "

 


     Par la suite, Victor décède. Nous avons ainsi la sensation que le héros est enfermé dans un engrenage, une suite perpétuelle de fins désastreuses. Dans l’œuvre, force est de constater que ceux qui lui sont attachés disparaissent un à un. Par conséquent, Fogg, victime du déterminisme, va se laisser dépérir, sa philosophie étant d’accepter les choses telles qu’elles se présentent et de se laisser " flotter dans le courant de l’univers ". Il va refuser toute action. Il devient vagabond, erre dans les rues de New York, dans Central Park., jusqu’à ce qu’on le récupère..

 

    
     M.S. Fogg dont la vie rêveuse semble placée sous le signe de la lune, fera de multiples rencontres assez étranges mais qui lui permettront de renouer avec son passé (pour le moins décomposé). Évoquons donc Thomas Effing, un riche vieillard aveugle et handicapé dont il s’occupe et qui se forge un comportement pour le moins paradoxal : il peut se révéler aussi charmant qu’exécrable. Mais cet homme doué d’une grande sagesse va transmettre à Fogg une tout autre façon d’appréhender le monde...


     Mentionnons également Salomon Barber, professeur écorché vif (particularité qu'il partage avec Fogg), profondément attristé par sa différence : son obésité accablante le comble de honte et le pousse à s'isoler ; il s’en sert comme d’un rempart face aux agressions du monde extérieur.

 


     Afin d’explorer son être intérieur et de trouver un but à sa vie, Fogg va ensuite axer sa vie sur les voyages ; il partira à la conquête de son destin et tentera de trouver des réponses en parcourant les paysages fantastiques de l’ouest américain.

 


Le titre MOON PALACE , élément clé de l’œuvre


     Moon Palace est en réalité le nom d’un restaurant chinois que Fogg aperçoit depuis son appartement sombre et minuscule, situé sur une minuscule portion de Broadway.


     Mais ce détail a-t-il un intérêt quelconque ? Certes, oui. Nous comprenons au fil de l’œuvre, que l’auteur lui accorde une importance quasi démesurée puisqu’en réalité ces deux mots, Moon Palace, résonnent dans la tête et dans la vie de Fogg. Ainsi, lorsqu’il aperçoit l’ enseigne du Moon Palace  "cette torche éclatante de lettres roses et bleues ", Fogg est bouleversé, sa vie est comme suspendue. Il comprend alors que ses choix sont une évidence, sa destinée.

 


     Ces deux mots finissent même par devenir obsessionnels, surtout quand il se retrouve dans une siruation critique :

La fièvre devait être très forte, et elle entraînait des rêves féroces, d’inépuisables visions mouvantes qui semblaient naître directement de ma peau brûlante. Aucune forme ne paraissait fixe. Dès qu’une image se dessinait, elle commençait à se transformer en une autre. Une fois, je m’en souviens, je vis devant moi l’enseigne du Moon Palace, plus éclatante qu’elle ne l’avait jamais été en réalité. Les lettres au néon roses et bleues étaient si grandes que leur éclat remplissait le ciel entier. Puis, soudain, elles avaient disparu, seuls restaient les deux o du Moon. Je me vis suspendu à l’un d’eux, luttant pour rester accroché (lui, agonisant, s’accroche à une lueur d’espoir, le O en est une métaphore), à la façon d’un acrobate qui aurait raté un tour dangereux. Puis je le contournais en rampant comme un ver minuscule, puis je n’était plus là du tout. Les deux O étaient devenus des yeux, de gigantesques yeux humains qui me regardaient avec mépris et impatience. Ils continuaient à me fixer, et au bout d’un moment je fus convaincu que c’était le regard de Dieu " (page 81).

 


     Bien que ces mots semblent constituer un repère pour Fogg, ils en sont un aussi pour nous ; " ces lettres de feu " constituent en effet un fil conducteur pour le lecteur car le terme Moon résonne comme un leitmotiv dans le roman.

 

  
Caractéristiques des personnages et relations


     Fogg et son oncle ont un penchant pour l’errance et la rêverie ; leur vie côtoie l’imaginaire : " étant donné les difficultés que nous rencontrions tous deux dans le monde réel, il était sans doute logique que nous cherchions à nous en évader aussi souvent que possible " (page 16). Mentionnons une anecdote qui traduit bien l’état d’esprit de Fogg. Il s’agit de son " mobilier imaginaire " (lit, chaises, tables) ; les livres cédés par son oncle lui servent à meubler son appartement. Après avoir lu les ouvrages, Fogg les vend à un bouquiniste ; par conséquent, les piles diminuent, son mobilier rétrécit. Il les regroupe donc selon différentes configurations, les arrange et les transforme en objets domestiques. A la longue, ce " jeu " labyrinthique ressemble à sa personnalité, assez instable, en perpétuel changement. Nous pouvons également préciser que même si Fogg est entouré de Kitty sa fiancée ou encore Zimmer son meilleur ami, qui lui portent secours dans les instants difficiles, Fogg est désespérément seul, et son goût pour la rêverie constitue nécessairement un élément propice à cette solitude.

 

  
     Le nihilisme absolu de Fogg est palpable. Il agit d’emblée comme une victime face aux malheurs qui l’accablent. Cette passivité est tellement présente dans l’ouvrage qu’elle déroute le lecteur qui s’attend à ce que Fogg réagisse. 

    Lorsque Fogg parcourt à nouveau New York après avoir erré seul plusieurs jours dans Central Park, il se trouve confronté au regard des hommes : sa présence est considérée comme indésirable par les gens " normaux ". Il se sent donc accablé par la honte : " Quand je marchais dans la foule, je me sentais lâche, vagabond, bouton obscène sur la peau de l’humanité. " (page 68). Cette confrontation avec la société lui fait prendre conscience de l’uniformisation requise pour être accepté : " Marcher dans la foule signifie ne jamais aller plus vite que les autres, ne jamais traîner la jambe, ne jamais rien faire qui risque de déranger l’allure du flot humain " (page 67).

 
     Effing, l’homme dont Fogg a la charge, occupe la position de maître par rapport à ce dernier, il le pousse dans ses plus profonds retranchements, l’incite à raisonner différemment, à s’attarder sur les choses qui l’entourent ; ainsi il questionne Fogg en ces termes : " êtes vous sûr d’être en vie, jeune homme ? Peut-être n’en avez vous que l’illusion ?" (page 114).   

Le hasard et la contingence

 
     Fogg est un anti-héros qui laisse le hasard gouverner sa vie, il est soumis à la contingence et ne tente en aucune façon de contrer son destin. Son parcours sera marqué par l'alternance de périodes de trouble intense et d'instants moins sombres.

     Fogg fait des rencontres fortuites ; il découvre une nouvelle famille… Ce fait s’avère totalement déroutant et troublant à la lecture de Moon Palace car nous apprenons que Thomas Effing est le grand père de Fogg puisque Salomon Barber, le fils d’Effing, cette masse imposante, est aussi le père de Fogg. Ce hasard peut sembler malvenu et relève de l’incroyable et de l’inattendu. Par conséquent le lecteur se sent frustré de ne pouvoir s’identifier au personnage, estimant que de telles rencontres ne peuvent être simplement le fruit du hasard, et donc, partant de là, chacun déduira qu’il s’agit d’un récit relevant du merveilleux.


Un parcours initiatique

 


     Cet ouvrage est un voyage ludique qui foisonne d'émotions délicates ; un voyage où le lecteur ne sait jamais si cet étudiant américain des années cinquante va se trouver ou se perdre.


     Le livre traite de nombreux voyages, effectués par d’autres (comme Thomas Effing ou le personnage fictif du roman de Salomon Barber) et par Fogg.


     Ces voyages d’ailleurs possèdent une dimense mythique, puisqu’un mythe se rattache à la naissance d’un monde nouveau ; dans cet univers, les protagonistes trouvent enfin leur place et ainsi l’imaginaire triomphe sur la réalité.


     Le voyage est aussi conçu comme une quête, vise un but et va bien au-
delà du dépaysement même si le voyageur n’en est pas profondément conscient de prime abord. Concernant Moon Palace, Fogg n’a pas d’idée arrêtée sur le but ultime de son voyage, il souhaite rouler vers l’ouest tout en se laissant bercer par le flux des situations inédites. Cependant, nous constatons que ce voyage constitue une quête quasi spirituelle, car, en fin de compte, nous nous retrouvons tous un jour face à nous-même et nous nous efforçons d’affronter cette identité. Le thème de la solitude surgit donc dans ce roman.


     Le voyage est une perspective individuelle et personnelle ; d’ailleurs Fogg se retrouve totalement seul à la fin du roman, semblant fuir ses responsabilités et rechercher cette solitude bienfaisante.

 
     A travers ce roman, nous comprenons que la littérature reste le lieu des questionnements humains sur les rapports entre Homme et Société, entre l’Homme et lui-même.


     Le roman de Paul Auster peut être mis en résonance avec Into the Wild, un film réalisé par Sean Penn, puisqu’ils traitent tous deux de l’exploration de soi et d'un parcours initiatique.
Le ciel représente une source d’ inspiration et une aspiration pour Fogg et Christopher Mc Candless, le héros du film… Au terme de Moon Palace, le regard de Fogg s’attarde sur le ciel ; il s’agit plus précisément de la lune, et Fogg réalise que sa vie " débute " à cet instant d’extrême solitude. Christopher, à la fin du film contemple aussi le ciel, un ciel sans nuage, sans tourment ; seulement, il ne débute pas sa vie, il l’achève.

 
     Au terme de notre réflexion, évoquons l’écriture de Moon Palace. La plume est agréable, fluide et percutante, empreinte d'une grande sensibilité. Le contenu de l'ouvrage reste assez complexe, car il s’agit d’un voyage initiatique, d’une quête philosophique inspirée par la vie de l’auteur ; les thèmes abordés tels que la perception, le raisonnement sur la conscience et la solitude peuvent sembler difficiles à cerner.. cependant, Auster emploie un langage simple et rend son roman accessible à tous ; ce qui n'empêche pas son écriture d'être empreinte d'une grande poésie.


 
Laura, 1A Bib.  

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commentaires

Inconnue-21 23/10/2011 21:52


Une analyse époustouflante pour un livre remarquable. J'ai pu découvrir certains aspects sur lesquels je n'avais même pas fait attention, dans ma première lecture. Surtout grâce à la
description
des thèmes abordés. Merci.


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