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9 avril 2008 3 09 /04 /avril /2008 08:49

Paul AUSTER,
Moon Palace
,1989,
traduit de l’américain 
par Christine Le Bœuf,
Actes Sud,1990,
rééd. Livre de poche,
317 pages.

.

Résumé


     Moon Palace est le récit de vie d’un jeune intellectuel américain, nommé Marco Stanley Fogg, de son arrivée à New-York en 1965 jusqu’à la découverte de son père, sept ans plus tard. Bien que cela représente une période brève dans la vie d’un homme, elle est fondamentale pour M.S. Fogg. En effet, peu importe ce qui précède et ce qui suit, c’est cette période qui fait de lui ce qu’il est.

 

    
     L’histoire est résumée dès la première page du livre et ce qui suit n’est que le développement des points annoncés. Le récit est à la première personne du singulier, ce qui donne la sensation que M.S. Fogg écrit ses propres mémoires.

    
     M.S. Fogg est né de père inconnu ; quant à sa mère, elle est morte renversée par un bus quand il était enfant. Il est élevé par son oncle, un clarinettiste en décalage avec la société, à qui il porte une grande affection. Ensemble ils partagent le goût des livres, de la musique et du base-ball. Ils inventent des histoires et se créent un monde imaginaire et utopique. L’adolescence passe et c’est bien plus que le rôle de père que joue l’oncle Victor auprès de Marco, celui de guide spirituel qui lui indique comment être la meilleure personne possible. Puis leurs chemins se séparent : Victor prend la route de l’ouest pour aller faire carrière dans le rock naissant des années 60 tandis que Marco s’apprête à rentrer à l’université de New-York.

On est en 1965 et Marco n’a aucune foi en l’avenir. Ce qu’il veut c’est vivre dangereusement et se pousser aussi loin qu’il puisse aller. Peu avant le départ de Marco pour New-York, son oncle lui fait don de tous ses biens parmi lesquels 1492 livres (1492 est la date de la découverte de l’Amérique par Colomb), un costume en tweed et sa clarinette.

L’année de ses 20 ans marque une vraie descente aux enfers pour Marco. Son oncle meurt et le manque d’argent ne tarde pas à se faire sentir. Son insouciance ajoutée au désespoir de son deuil fait qu’il ne tente pas de repousser la misère qui approche. Plutôt que de trouver un travail il va consommer ses biens jusqu’à la dernière miette. Ainsi, il lit un par un les livres confiés par son oncle pour ensuite les vendre à un bouquiniste, porte le costume en tweed jusqu’à ce qu’il devienne haillons et finit par vendre la clarinette. Quand la plupart des gens conservent précieusement leur héritage, M.S. Fogg le consomme jusqu’à liquidation. Sans autre but que de défier les limites de l’existence, il finit clochard à Central Park.

C’est au bord de la mort que le récupère son meilleur ami, un dénommé Zimmer. Ce dernier va prendre soin de lui jusqu’à son rétablissement. Là encore (et comme pour toutes les autres relations qu’établira Marco), on assiste à une amitié très spirituelle faite de débats d’idées permanents. Sans raison valable, leur amitié va cesser définitivement.

Par la suite, Marco trouve l’amour et du travail. L’amour avec Kitty Wu, une jeune danseuse japonaise pleine de tendresse, de féminité et de spontanéité. Le travail chez Thomas Effing, un vieillard aveugle, aigri et saugrenu à qui il va servir d’homme de compagnie. Kitty va lui apporter la joie, la légèreté et l’envie de vivre. Effing, dans sa sévérité et sa folie, va lui apprendre à organiser son esprit, synthétiser ses idées et exploiter au mieux sa raison. Peu avant sa mort, Effing se décide à raconter son histoire à Marco. A la fin du 19ème siècle, c'était un jeune peintre talentueux inspiré par l’immensité des paysages américains. Afin de développer son art il entreprit un voyage dans l’ouest, où les paysages sont dépouillés et sans fin, laissant derrière lui son épouse enceinte. Son périple dans les terres hostiles de l’Utah se déroula mal, son équipier mourut et son guide l’abandonna. Perdu dans le désert, il se réfugia dans une cabane où il vécut en ermite pendant plus d’une année.

Quand il revint à la civilisation, il comprit que tous ses proches le pensaient mort et trouva l’occasion parfaite pour changer d’identité et de vie. Marco rédige les mémoires du vieil homme afin de les faire parvenir à son fils après sa mort.

Effing meurt en laissant à Marco un héritage suffisant pour ne pas travailler et vivre confortablement pendant plusieurs mois.

Nous arrivons à la dernière partie du livre dans laquelle va avoir lieu la rencontre la plus importante pour Marco. Celle de Salomon Barber, le fils abandonné d’Effing. Ce dernier est un professeur de gauche moralement meurtri. Il est d’une obésité hors du commun, particularité dont il se sert comme d’un rempart face aux agressions du monde extérieur. Mais il est aussi un homme d’esprit qui séduit par son humour et sa culture. Si Marco a bien connu le père de Barber, Barber a bien connu la mère de Marco. Celle-ci a été son étudiante pendant une année à l’université de Chicago. Ensemble, ils vont tisser des liens d’amitié très forts et partager connaissances, opinions et goûts. Les saisons défilent dans les rues de New-York. Kitty tombe enceinte et se fait avorter contre la volonté de Marco. Cet épisode tragique met fin à leur amour qui ne pouvait être qu’insouciant. Enfin, Marco et Barber décident de partir pour l’Ouest, à la recherche de la caverne où a vécu Effing.

Alors qu’ils se recueillent sur la tombe de l’oncle et de la mère de Marco à Chicago, Barber fond en larmes et lui avoue qu’il est son père. Puis arrive un accident et Barber se retrouve mourant à l’hôpital. Les deux derniers mois de sa vie sont ceux des confidences à Marco qui reste à son chevet. Emily, la mère de Marco, était son étudiante. Une nuit, ils firent l’amour dans sa chambre universitaire et au matin ils furent surpris par une femme de ménage. Emily s’enfuit et Barber fut renvoyé. Dès lors, il perdit sa trace et n’apprit que bien plus tard qu’elle avait eu un enfant et qu’elle était morte. Il l’avait aimée passionnément et l’avait laissée partir pour son bien.

Une fois son père mort, Marco se dirige seul vers l’Ouest. Ses recherches sont infructueuses ; il se fait voler sa voiture et son argent. Sans plus rien ni personne il se met à marcher sans but. Après des jours d’errance, il arrive en Californie. Immense, l’océan s’étend devant lui. Lumineuse, la lune se dresse sous ses yeux.



Analyse

Moon Palace retrace le parcours initiatique de M.S. Fogg à travers les paysages rêvés de l’Amérique des années 60. C’est par ses rencontres, ses lectures, ses expériences mais aussi par sa solitude et sa misère que Marco forge son identité.

Plusieurs motifs caractérisent l’œuvre et le personnage :


- La perte :
la vie reprend toujours à Marco ce qu’elle lui a donné. Ainsi et sans jamais le vouloir il perd tous ceux qu’il a aimés. Les membres de sa famille (sa mère, son oncle, Effing et Barber) meurrnt un à un, Zimmer disparaît dans la jungle new-yorkaise et la quiétude qu’il partage avec Kitty est rattrapée par la cruauté de l’existence. De même, il ne conserve aucun bien matériel. Le besoin l’oblige à vendre les objets de valeur sentimentale que lui avait donnés son oncle, il dépense sans compter l’héritage d’Effing et on lui vole celui de Barber.



- La lune :
présente dans le titre Moon Palace, la lune intervient tout au long de l’œuvre. La première phrase du livre précise que l’histoire de M.S. Fogg a débuté l’année où l’homme a posé le pied sur la lune. Le livre finit sur la contemplation de la lune " ronde et jaune comme une pierre incandescente " qui s’élève dans le ciel. De même, le groupe de l’oncle Victor se nomme " Les Moon Men " et le restaurant qui fait face à l’appartement de Marco le " Moon Palace ". La vie rêveuse de M.S. Fogg semble donc être placée sous le signe de la lune.


- Le hasard :
M.S. Fogg est l’anti-héros par excellence, le parfait " looser " américain qui laisse le hasard régir sa vie. Il est désenchanté, las de tout, mou, inactif et fait preuve d’une passivité si extrême qu’elle en est destructrice. Pourtant, c’est avec une grande lucidité qu’il juge les choses et lui-même. En s’abandonnant aux événements décidés par la vie, il suit la voie d’une quête intérieure qui le mène sur les traces d’un passé qu’il croyait définitivement enterré. M.S ; Fogg semble toujours évoluer dans un léger brouillard (fog en anglais) et le lecteur ne sait jamais s‘il va finir par se trouver ou se perdre. Le récit évolue comme la vie du personnage : sans but apparent.


- Le destin :
plus M.S. Fogg s’en remet au hasard, plus le destin le rattrape. Ainsi, c’est sans le rechercher et en vaquant de rencontres en rencontres qu’il retrouve son père. C’est comme si tout ce qu’il avait connu auparavant avait eu lieu pour qu’il le rencontre. De plus, Auster énonce la théorie du destin qui se répète de génération en génération : Effing ne connaît pas son fils, Barber ignore l’existence du sien et Marco cède à la décision d’avorter de Kitty.


- Le fantastique :
Moon Palace est truffé d’événements qui paraissent fous et invraisemblables mais sont néanmoins possibles. C’est pourquoi on ne sait jamais où se situe la frontière entre le réel et la fabulation. Ainsi, on n’adhère qu’à moitié à l’histoire de la caverne, on s’imagine mal l’hyperobésité de Barber, et la clochardisation volontaire de Marco dépasse notre entendement. Ces excentricités sont la marque de l’humour d’Auster et font sourire le lecteur bien disposé.


- Le paysage historique américain :
Auster donne beaucoup d’importance aux lieux ainsi qu’aux événements. New-York est la ville du nouveau départ (port d’arrivée des immigrés européens) mais aussi celle de l’échec. M.S. Fogg y connaît lui-même joies et désillusions et chacune de ses expériences est associée à un quartier de la ville. Il poursuit ses études dans la cent douzième avenue ouest, connaît la misère à Central Park, s’installe chez Effing dans le West Side et vit ses idylles amoureuses à Chinatown.

Le mythe de la conquête de l’Ouest est incarné par Victor et Effing. A la manière des pionniers ceux-ci espèrent y trouver l’or et la gloire mais en reviennent déchus.


Enfin, Auster inscrit son récit dans
l’histoire des Etats-Unis en citant des événements tels que la guerre du Vietnam, Woodstock ou les premiers pas de l’Homme sur la lune. Les anecdotes historiques sont fréquentes et font de Moon Palace une histoire enracinée dans son temps.


Paul Auster accorde une place importante aux thèmes du
voyage et de l’espace. On retrouve ces deux thèmes dans les noms des personnages :

. Dans celui de M.S. Fogg : Marco comme Marco Polo, Stanley comme le journaliste américain à la recherche de Livingstone en Afrique et Fogg comme le personnage du Tour du monde en quatre-vingts jours de Jules Verne.

. Dans celui de Zimmer, mot signifiant " la chambre " en Allemand.

Ainsi, d’un côté on trouve le voyage avec la conquête d’espaces infinis comme l’Ouest et la lune, et de l’autre l’enfermement avec la chambre d’étudiant de Marco et la caverne d’Effing. Les deux contraires peuvent être incarnés par les mêmes personnages.



Mon avis

C’est avec plaisir et facilité que se lit Moon Palace. Si l’écriture d’Auster est littéraire elle n’en est pas moins accessible. Bien que la vie de M.S. Fogg soit miséreuse et semée de drames, l’ambiance n’y est pas maussade. Le pathos et la sensiblerie n’ont pas leur place dans ce roman car ce sont les défauts et les mésaventures des personnages qui les rendent si excentriques et attachants (les échecs à répétition de Victor, l’obésité de Barber, la folie d’Effing et la lassitude de Marco). Ce sont tous de parfaits antihéros représentants du genre humain. Peu importe la situation, qu’elle soit tragique, désespérée, loufoque, pathétique ou heureuse, Auster réussit à lui donner un ton poétique.

Ce qu’il faut retenir c’est que Marco Stanley Fogg est un jeune homme perdu qui n’est pas sûr de vouloir se trouver. Son intelligence et sa lucidité font de lui un homme atypique dont le seul objectif est d’errer sans but dans la vie comme dans les rues de New-York. C’est l’errance qui le mène à l’amour, à son père et à la lune finale. Ainsi et malgré lui, son errance devient parcours initiatique. La misère et la perte de ses proches ne sont pas une fatalité car elles participent à la construction de son identité. D’aventures en aventures, j’ai été heureuse de constater que Marco Stanley Fogg devenait une belle personne.


Joséphine, 1ère année Ed/Lib

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commentaires

Merlin 09/05/2012 11:12

Jolie plume et très bonne analyse de l'oeuvre. Un plaisir de lire ton article.

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