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13 avril 2008 7 13 /04 /avril /2008 08:10

     A l'aube du vingtième siècle, les États-Unis sortent victorieux d'une guerre contre l'Espagne pour le contrôle de Cuba et des colonies espagnoles du Pacifique et des Caraïbes. En 1900, Mark Twain écrit : " Je vous présente la majestueuse matrone nommé Chrétienté, qui nous revient débraillée, ternie et déshonorée de ses actes de piraterie à Kiao-tcheou, en Mandchourie, en Afrique du Sud et aux Philippines, avec sa petite âme mesquine, ses pots-de-vin et sa pieuse hypocrisie. "

     Les compagnies américaines sont en pleine expansion. De véritables empires se constituent et la productivité augmente considérablement. Une immigration de masse s'installe dans ces pôles industriels pour servir de main d'œuvre bon marché. Un climat de tension s'installe dans le pays, provoqué par un écart de plus en plus important entre la classe ouvrière et la classe dirigeante. Henry James qualifie en 1904 les États-Unis de " gigantesque paradis de la rapine, envahi par toutes les variétés de plantes vénéneuses qu’engendre la passion de l’argent. "

     En 1905 est créé à Chicago le premier syndicat révolutionnaire américain, les Industrial Workers of the World. Il prône un syndicalisme d'action directe, à l'opposé des syndicats corporatistes préexistants. Les Wobblies joueront un rôle essentiel dans les luttes ouvrières jusqu'à la moitié des années 1920.

Tout un mouvement de journalistes progressistes, que le président américain Theodore Roosevelt baptisera muckrakers, se lance dans de grandes enquêtes. Leur but est de dénoncer les injustices de notre monde civilisé. Des revues telles que McClure's publient leurs reportages sur les trusts, les grandes banques, les Rockfeller et les Carnegie. Les scandales se multiplient. Parmi eux, on retrouve deux auteurs qui auront marqué leur temps : Upton Sinclair et Jack London.


Upton Sinclair, La Jungle

 



    
     Upton Sinclair nait en 1878 à Baltimore. Il est issu d'une riche famille du Sud des États-
Unis, ruinée par la guerre de Sécession. Cependant, il effectue régulièrement des séjours dans une branche aisée de la famille de sa mère. Il grandit ainsi entre pauvreté et richesse. Très vite, il écrit des articles ou encore des poèmes pour financer ses études.

    

     En octobre 1904, Upton Sinclair s'en va pour sept semaines effectuer un reportage sur les abattoirs de Chicago. Il y découvre les conditions de vie effroyables des ouvriers et l'absence totale d'hygiène dans l'industrie alimentaire. Trois mois plus tard, Sinclair a terminé son manuscrit. Il paraît tout d'abord en 1905 dans la revue socialiste Appeal to reason, sous forme de feuilleton. L'ouvrage est enfin publié en 1906 par Doubleday & Page, sous le titre The Jungle, grâce au soutien de son ami Jack London.

     La longue et douloureuse descente aux enfers que raconte ce roman peut se décomposer en quatre grandes parties.

     La première partie narre l'arrivée de Jurgis Rudkus et de ses amis dans le quartier de Packingtown jusqu'à sa première arrestation. On découvre progressivement les abattoirs de Chicago, du point de vue du visiteur puis du travailleur et enfin du licencié. Les protagonistes passent du stade d'émerveillement devant une telle productivité à celui de l'horreur face à un système qui broie les individus et les réduit à un niveau d'asservissement total. En parallèle, la famille est confrontée aux arnaques des agences immobilières, à l'insalubrité, la misère et la mort. Au fur et à mesure, toute la famille se trouve forcée à travailler pour le trust de la viande. Lorsque Jurgis se retrouve au chômage suite à un accident, il est obligé d'accepter un travail à l'usine d'engrais, où les conditions de travail sont effroyables. A la lecture de toutes les longues descriptions des différents lieux de production, le lecteur a du mal à rester insensible. A la fin de cette partie, Jurgis est arrêté suite à l'agression du contremaître de sa femme, Ona. Celui-ci l'a forcée à se prostituer dans une maison de passe et Jurgis, fou de rage, court venger l'honneur de sa famille.

     La deuxième partie va de la sortie de prison de Jurgis à sa fuite de Chicago. Une fois sa peine purgée, Jurgis découvre avec horreur que sa famille n'habite plus dans leur maison. Cependant, les catastrophes s'enchaînent ; Ona meurt en accouchant de leur deuxième enfant, mort-né. Avec de grandes difficultés, Jurgis retrouve du travail dans le trust des moissonneurs, qu'il perd assez rapidement car l'usine ferme. Lorsque Jurgis apprend la mort de son fils en revenant de l'usine, il s'enfuit de Chicago. Il veut oublier Packingtown et tout ce qui s'y rattache.

     Lorsqu'il arrive à la campagne, Jurgis n'a plus rien du candide qu'il était à son arrivée aux Etats-Unis. Décidé à prendre sa revanche face à une société qui lui a enlevé tout espoir, il commence une vie de trimardeur, équivalent français de " hobo ". A la fin de la belle saison, il retourne à Chicago. Après plusieurs essais infructueux, il retrouve un travail dans la construction de tunnels sous la ville de Chicago. Cependant, un nouvel accident le pousse à nouveau à la rue. Après de sombres histoires, Jurgis se retrouve une fois de plus en prison. Il y croise un ancien compagnon de cellule qui l'introduit à sa sortie de prison dans le milieu du crime. Tour à tour, il détrousse de riches passants, participe aux manœuvres électorales. A cette occasion, il retourne travailler aux abattoirs. Quelque temps après les élections, une grève éclate aux abattoirs. Il endosse à ce moment-là le rôle de briseur de grève. Après de multiples rebondissements, Jurgis recroise Connor, l'ancien contremaître d'Ona. Il en profite pour se rappeler à sa mémoire. Après avoir perdu toutes ses économies pour éviter la prison, il se retrouve une fois de plus à dormir dans les rues de Chicago. Il passe du statut de riche ouvrier à celui de simple mendiant. Il retrouve par hasard ses anciennes amies lituaniennes qu'il avait abandonnées en s'enfuyant après la mort de son fils.

     Un soir, pour échapper au froid de l'hiver, il se réfugie dans une salle de meeting. Lorsqu'il prête enfin attention à l'orateur, Jurgis est subjugué. Il vient de découvrir son nouveau but : le socialisme. Ainsi commence la dernière partie. Après avoir trouvé un nouveau travail dans un hôtel dirigé par un socialiste, Jurgis effectue son apprentissage de militant. Il lit, participe à des meetings, " transmet la bonne parole " dans le quartier des abattoirs. L'ouvrage s'achève au cri de " Chicago sera à nous ! ".

     En 520 pages, Upton Sinclair décrit avec minutie le fonctionnement des différentes industries de Chicago, que ce soient les abattoirs, les usines d'engrais, de machines agricoles ou encore les fonderies. En parallèle, il retranscrit avec force détails les conditions de survie des ouvriers et de leurs familles. Enfin, cet ouvrage est un manifeste du socialisme révolutionnaire. Tous ces thèmes sont évoqués à travers l'histoire de Jurgis Rudkus, immigré lituanien fictif, et de ses amis. En revanche, si le personnage même de Jurgis est une invention d'Upton Sinclair, tous les faits qui se déroulent tout au long de ses pages et que les protagonistes subissent sont véridiques.

     A sa publication en 1906, l'ouvrage est un succès mondial. Il est traduit en dix-sept langues et se vend à des millions d'exemplaires. Une enquête fédérale est ouverte sur les conditions d'hygiène dans l'industrie alimentaire. Celle-ci confirme les propos d'Upton Sinclair et conduit au vote de deux lois, le Pure Food and Drug Act et le Meat Inspection Act.


Jack London, Le Peuple d'en bas

 



     Jack London est né en 1876 à San Francisco. Très tôt, il est obligé de quitter l'école et de travailler pour subvenir aux besoins de sa famille. Il passe alors par une multitude de boulots. En 1902, le succès de L'Appel de la forêt consacre l'écrivain. Militant au sein du Socialist Labor Party, membre des IWW, Jack London n'a jamais dissocié son engagement politique de sa production littéraire.

 

 

       Durant l'été 1902, il va passer trois mois au cœur de l'East End londonien. A la demande de son éditeur, il effectue un reportage sur les conditions de vie des ouvriers. Il en ressort cet ouvrage, The People of the Abyss, charge implacable contre le système anglais. Pour ce faire, London se fait passer pour un marin américain en attente d'un navire pour retourner aux États-Unis. Arrivé à Londres, il trouve une chambre pour pouvoir déposer des affaires et se met en quête d'habits appropriés pour se mêler aux habitants de l'est de Londres. Passé les premières pages, où Jack London nous invite à suivre pas à pas son immersion dans sa nouvelle identité, le reste de l'ouvrage est composé de chapitres thématiques. Une seule logique sous-tend l'ensemble de l'œuvre : une description précise des mécanismes qui régissent la vie de centaines de milliers d'individus. Écartant toute interprétation théorique, l'auteur s'attache à démonter un système qui élimine sans états d'âme ses éléments inutiles.

     Plusieurs thèmes sont abordés au cours de ces 225 pages. Tout d'abord, Jack London étudie la question du logement. La promiscuité et l'insalubrité y sont monnaie courante. Des familles entières logent dans des pièces uniques aux dimensions ridicules. Les conditions de vie y sont déplorables. L'hygiène est inexistante dans des logements où un enfant mort est déplacé au fur et à mesure de la journée, dans l'attente de pouvoir payer un enterrement. Inexistante également quand un enfant tuberculeux au bord de la mort trie des bonbons que sa mère vend dans la rue. Cependant, ce qui choque le plus l'auteur, c'est la faim dont souffrent les habitants. La faim empêche les ouvriers de recouvrer leurs forces. Elle ralentit considérablement la croissance des enfants. C'est elle qui, avec la fatigue, pousse les plus pauvres dans les asiles.

     Tout au long de son parcours au cœur des bas-fonds de Londres, l'auteur développe le thème des asiles. Dernier lieu de refuge pour les sans-abris, l'asile produit l'effet inverse de son but originel. Pour expliquer ce système, Jack London prend entre autres l'exemple de l'asile de Poplar. Pour pouvoir y être hébergé, il faut faire la queue toute l'après-midi devant la porte de l'asile. Si on a la chance de pouvoir entrer, la première étape est un bain froid. Il s'ensuit un repas composé d'une demi livre de pain, environ 225 grammes, et trois quarts de pinte de skilly. C'est un mélange très dilué de farine et d'eau. Le réveil le lendemain est fixé à 5 heures du matin. Le petit déjeuner est similaire au dîner. Après une matinée de travaux divers arrive l'heure du déjeuner. Il se compose à nouveau d'une demi-livre de pain, d'un bout de fromage et d'eau froide. Une après-midi de travaux, un dîner et une nuit plus tard, le sans-abri est jeté dehors à 6 heures du matin, avec une faim aussi tenace qu'à son arrivée. Il n'a pu mettre à contribution le temps passé aux travaux à trouver un travail. Il ressort de l'asile dans la même situation qu'à son arrivée. Les repas de l'armée du salut reproduisent le même schéma. Toute la journée est consacrée aux prières diverses et variées et non à la recherche d'un emploi. C'est l'expérience qu'en fait Jack London. Cependant, l'avantage des asiles de nuit est de pouvoir dormir la nuit, ou tout du moins essayer. Car, une fois dehors, le clochard est obligé de " porter la bannière ". Une loi empêche la population de dormir dans l'espace public la nuit, que ce soit les parcs, les trottoirs, les halls d'immeuble. Les gens sont donc obligés de marcher dans les rues de Londres toute la nuit.

     Contre la faim, la plupart des personnes sont amenées un jour ou l'autre à commettre un menu larcin. London épluche donc les comptes-rendus de procès dans les journaux. Il nous livre ses conclusions dans un chapitre intitulé " La propriété contre la personne humaine ". Il compare les affaires de violence aux affaires de vol. Il en ressort que ces derniers sont beaucoup plus sévèrement réprimés que les premiers. D'après l'auteur, la raison de ces vols est le manque d'argent dû aux salaires ridicules. Chiffres à l'appui, Jack London détaille l'utilisation des salaires par catégories. Les budgets ainsi établis laissent apparaître l'aspect extrêmement précaire de la vie des habitants de l'East End. En effet, si pour une raison quelconque, l'ouvrier londonien voit son salaire diminué ou supprimé, c'est tout sa vie qui bascule. S'enclenche alors l'engrenage qui conduit toute une famille à " porter la bannière " et à la mort à une échéance plus ou moins courte. Lorsque cet engrenage est en route, l'une des solutions restantes est le suicide, l'objet d'un chapitre. Le suicide manqué conduit inévitablement devant un tribunal où le malchanceux se voit condamné. S'il est réussi, la justice conclut à un " suicide pendant une crise de folie passagère ". L'auteur pointe du doigt les incohérences d'un système judiciaire qui reconnaît ses pleines facultés mentales à une personne qui rate son suicide et conclut à la folie si cette personne réussit son acte.

     Dans le dernier chapitre, Jack London revient sur son expérience. Il pose alors une question essentielle : " La civilisation a-t-elle rendu meilleur le sort de l'homme moyen ? " Pour répondre à cette question il compare la vie des Inuits, qu'il a côtoyés pendant son séjour en Alaska, et celle des habitants de l'Abîme. Sa conclusion est sans appel : l'Inuit vit bien mieux que le Londonien des bas-fonds.

     Au final, Jack London tire de cette plongée de trois mois dans les bas-fonds de Londres un témoignage sans concession et essentiel dans la compréhension de ce début de vingtième siècle. Trente ans plus tard, George Orwell reprend ce principe et plonge dans les tréfonds de Londres. A la lecture de Dans la dèche à Paris et à Londres, on découvre que rien n'a fondamentalement changé.


Conclusion

 


     La Jungle et Le Peuple d'en bas dressent un portrait saisissant de la condition ouvrière au début du vingtième siècle. L'essor du capitalisme des deux côtés de l'Atlantique provoque un antagonisme important entre la classe ouvrière et la classe dirigeante. Upton Sinclair et Jack London, écrivains américains, membres du parti socialiste, sympathisants des IWW et surtout amis, offrent ici deux reportages à vocation clairement militante. Il s'agit de dénoncer l'exploitation de l'homme par l'homme. Cette exploitation passe par des cadences de production sans cesse accélérées, résultant de l'application des théories de l'organisation scientifique du travail de Taylor, qui réduisent l'individu au rang de simple rouage d'une machine infernale. Ces deux auteurs étaient avant tout des journalistes, des muckrakers. Les scandales que provoqueront les différentes publications de ces journalistes, dans des revues plus attirées par l'argent que par les dénonciations en elle-même, lanceront tout un cycle de réformes qui transformeront la société américaine.

 

 

 


Bibliographie

LONDON Jack, Le Peuple d'en bas, Phébus, 1999.

● SINCLAIR Upton, La Jungle, Mémoire du livre, 2003.


Pour aller plus loin :

● LONDON Jack, Le Mexicain, Libertalia, 2007 (la préface de Larry Portis).

● ORWELL George, Dans la dèche à Paris et à Londres, 10/18, 2005

● PORTIS Larry, IWW : Le syndicalisme révolutionnaire aux États-Unis, Spartacus, 2003

● ZINN Howard, Une Histoire populaire des États-Unis, Agone, 2002


Mikaël, Bib. IA

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