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20 avril 2008 7 20 /04 /avril /2008 09:53


J.M.G. LE CLEZIO
L'Africain
Mercure de France,
collection Traits et portraits, 2004
103 p.




 








     Jean-Marie-Gustave Le Clézio est né à Nice en 1940. Il commence à écrire très tôt puis suit des études de lettres. A l'âge de 23 ans, il publie Le Procès-verbal, récompensé du Prix Renaudot. Le Clézio est l'auteur de nombreux romans, parmi lesquels Le Chercheur d'or, Désert, Grand Prix Paul-Morand de l'Académie française, et Onitsha, dans lequel il aborde le thème de l'Afrique. Il a aussi publié des poèmes, récits, nouvelles et essais.

 


     Le Clézio a grandi avec sa mère et son frère, son père étant à l'époque médecin militaire en Afrique de l'Ouest. La famille part le retrouver lorsque J.M.G. Le Clézio a huit ans. C'est ce qu'il raconte dans l'Africain, récit de ce voyage au Nigéria, illustré de photographies en noir et blanc prises par le père au cours des années passées en Afrique.

 


1. La figure du père

 


     Le père, de nationalité britannique, est né à l'île Maurice et a fait des études de médecine à Londres. Il choisit de se spécialiser dans la médecine tropicale et vivra deux ans en Guyane avant de partir pour l'Afrique en 1928. Il y restera plus de vingt ans, dont une grande partie au Nigéria, seul médecin pour des milliers de gens. Pendant quelques années, sa femme y vit avec lui et l'accompagne parfois dans ses tournées médicales lors desquelles ils vont de village en village avec des porteurs et un interprète. En 1938 elle part accoucher en France. Le père vient la voir en Bretagne en 1939 et repart quelques jours avant la déclaration de la guerre. Il tentera de revenir en France pour chercher sa famille et la mettre à l'abri en Afrique mais échouera, condamné à laisser les siens pendant toute la période de la guerre et n'en recevant aucune nouvelle.

 


     Le récit concerne donc la période suivante, lorsque la mère et ses deux enfants partent pour le Nigéria en 1948. Le Clézio raconte sa rencontre avec son père. Les enfants avaient connu jusqu'alors une enfance libre, entourés de la bienveillance de leur mère et de leurs grands-parents maternels. Ils découvrent un père "inconnu, étrange, possiblement dangereux" (p.45), dont l'autorité va très vite poser problème. Il impose à ses enfants une discipline très stricte, se fait rapidement craindre d'eux en se montrant violent : "Nous avons appris d'un coup qu'un père pouvait être redoutable, qu'il pouvait sévir, aller couper des cannes dans le bois et s'en servir pour nous frapper les jambes. Qu'il pouvait instituer une justice virile, qui excluait tout dialogue et toute excuse." (P.91). Le Clézio écrit regretter parfois ce rendez-vous manqué.

 


     Aux débuts des années 1950, l'armée britannique met le père à la retraite. Celui-ci revient alors vivre en France avec sa famille. Les rapports avec ses enfants restent les mêmes. Pour Le Clézio, c'est l'Afrique qui a révélé en lui cette rigueur. Cette autorité et cette discipline qui vont jusqu'à la violence sont son "héritage africain". En France, le père gardera toujours les habitudes qu'il avait en Afrique, il reste définitivement africain. Il utilise ses instruments de chirurgien pour faire la cuisine, porte des tuniques à la façon des Haoussas du Cameroun : "C'est ainsi que je le vois à la fin de sa vie. Non plus l'aventurier ni le militaire inflexible. Mais un vieil homme dépaysé, exilé de sa vie et de sa passion, un survivant." (P.57).

 


2. L'Afrique et l'engagement

  
     Ce voyage est à la fois l'occasion de la rencontre avec le père et aussi la rencontre de l'Afrique pour Le Clézio. Tout y est différent, l'enfant découvre la liberté des corps, la violence de la nature et des sensations. Cette expérience de l'Afrique va le construire ; il revient sans cesse à sa mémoire d'enfant, à la "source de ses sentiments et de ses déterminations".


     L'Africain
est avant tout un hommage que Le Clézio rend à son père, ce médecin totalement dévoué aux autres, menant une vie aventureuse dans des régions difficiles. Mais il aborde aussi des questions telles que celle du colonialisme, auquel le père a toujours été opposé : "Vingt-deux ans d'Afrique lui avaient inspiré une haine profonde du colonialisme sous toutes ses formes." (p.95). Lorsque le père débarque au Nigéria, le pays est occupé par l'armée britannique et la région est touchée par la pauvreté, la corruption, les maladies. La société européenne de la côte est opulente, corrompue, il rêve à l'indépendance du pays et de sa région. Quand elle arrive enfin, dans les années 1960, il ne peut qu'assister à l'oubli dans lequel les pays européens laissent leurs anciennes colonies. Le Clézio fait alors référence à des attitudes telles que l'aide à la mise en place de tyrans en leur fournissant armes et argent, à l'abandon du continent africain aux maladies et à la famine ou encore au recours à l'émigration nécessaire de main d'œuvre que l'on va confiner dans des ghettos de banlieue. L'Afrique que son père connaissait et aimait, qui se résumait par le charme des villages, la lenteur et l'insouciance de la vie, va se transformer avec la modernité. Celle-ci se traduit par la violence et la vénalité. A la fin de la vie du père, tout s'écroule en Afrique : c'est l'époque où le sida commence à frapper le continent, l'année 1967 marque le début de la guerre du Biafra, terrible conflit ethnique qui a opposé les Ibos et les Yoroubas pour le contrôle de puits de pétrole, dans l'indifférence générale. Les pays occidentaux profitent alors du pays, notamment en vendant des armes dans les deux camps, et le père assiste de loin à l'agonie du pays dans lequel il a si longtemps vécu.


     L'Africain est donc le récit de ce voyage en Afrique, un voyage vers un père qui va rater le rendez-vous avec ses enfants. C'est aussi le récit de la vie de cet homme qui a parcouru pendant des années des régions difficiles, parfois à l'aide de cartes qu'il fabriquait lui-même, pour accomplir son métier de médecin, qui est la passion de sa vie. C'est un récit pudique, un ouvrage intime où l'adulte a le recul nécessaire pour découvrir son père et essayer de le comprendre. Le voyage au Nigéria en 1948 lui a révélé l'Afrique, qui gardera une place importante dans sa vie, à défaut de lui donner un père : "Quelque chose m'a été donné, quelque chose m'a été repris. Ce qui est définitivement absent de mon enfance : avoir eu un père, avoir grandi auprès de lui dans la douceur du foyer familial. Je sais que cela m'a manqué, sans regret, sans illusion extraordinaire. " (P.103)

   
Gwenaëlle, A.S. Bib.-Méd.

 Voir aussi fiche de Marion sur Onitsha

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