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25 avril 2008 5 25 /04 /avril /2008 08:41

 


Henri MICHAUX, 
Voyage en Grande Garabagne, 1936
Au pays de la magie, 1941
 
Gallimard, 1967,
rééd. Poésie/Gallimard 















Henri Michaux
    




     Henri Michaux est un peintre et poète français d’origine belge. Il est né à Namur en 1899 et mort à Paris en 1984. Sa jeunesse a été marquée par la découverte de Lautréamont, Max Ernst, Chirico, Tolstoï, etc. Suite à un bref passage en médecine, il s’engage comme matelot à 21 ans et navigue pendant 2 ans avant de s’installer à Paris où il se lie avec Jules Supervielle notamment. Entre 1929 et 1939, il voyage dans de nombreux pays : Equateur, Inde, Japon, Uruguay, etc. et il rédige ses premiers carnets de voyage dont Ecuador en 1929. Avant cela, il a déjà publié divers textes remarqués : une autobiographie (Qui je fus, en 1927), des poèmes, des proses poétiques (les Rêves et les jambes, en 1923). Il mêle la peinture et l’écriture sans jamais avoir appris la peinture.  

       Henri Michaux a toujours refusé d’être associé à un mouvement artistique bien qu’on puisse le considérer comme un surréaliste puisqu’il pousse à l’extrême l’automatisme prôné par les surréalistes. Le surréalisme est un mouvement littéraire et artistique né en France à la suite de la Première Guerre mondiale, qui succède au mouvement dada et se dresse au nom de la liberté, du désir et de la révolution contre les conventions sociales, morales et logiques, et leur oppose les valeurs de l’imagination, du rêve et de l’écriture automatique, révélant le fonctionnement réel de la pensée.

     L‘œuvre d’Henri Michaux est animée par le désir de connaissance, explore l’espace intérieur de l’homme par l’humour (Plume, 1938), les voyages (Un barbare en Asie, 1933), l’invention d’un bestiaire et de pays imaginaires, le dessin, la peinture et l’expérimentation des drogues comme la LSD et la mescaline. D’autant plus qu’Henri Michaux est toujours en quête de lui même d’où l’utilisation du " je " dans sa poésie : " J’écris pour me parcourir. Peindre, composer, écrire : me parcourir. Là est l’aventure d’être en vie. " ( dans Passage, 1950). Toute l’œuvre d’Henri Michaux est une invitation à l’exploration de soi, de l’Espace du dedans (œuvre de 1944). L’homme est comme un territoire à explorer, stable en apparence mais qui dissimule des mystères. La plupart des titres des ouvrages de Michaux privilégient les notions de mouvement et d’exploration : excursions vers des terres ou des cultures lointaines (avec Ecuador ou Un barbare en Asie) , circulation de l’espace de l’imaginaire (avec Ailleurs ou La Nuit remue, Au pays de la magie, etc.), expériences des hallucinogènes, etc.

     Une incessante mobilité traduit la vulnérabilité, l’insatisfaction et le défaut d’être de Michaux. L’homme tel qui nous le présente est précaire, vulnérable, en inadéquation avec le monde qui l’entoure. Son style (avec la pratique de l‘ellipse et de l’asyndète par exemple) est rapide comme pour échapper au mal. 

     Voyage en Grande Garabagne
(1936) et Au pays de la magie (1941) appartiennent tous les deux à un recueil de poésie intitulé Ailleurs, publié en 1948. Ici, Poddema (1946) est le troisième et le dernier volet du recueil.

     Il s’agit de carnets de voyages fictifs qui décrivent des peuples, des animaux et flores oniriques. L’écriture de chacune de ces parties a pris deux ans.


Voyage en Grande Garabagne


     Voyage en Grande Garabagne présente des peuples inventés avec des mœurs et des coutumes fantastiques. Henri Michaux ressort de ce voyage à la fois apprivoisé et effrayé. Mais ce sont le malaise et l’inadaptation qui priment malgré la fascination rencontrée auprès de ces peuples. De même, la grande sobriété de l’écriture contraste avec l’imagination et l’invention débridées de l’auteur. De ces entre-deux naît un sentiment d’étrangeté qui n’exclut pas un certain humour froid.

 

     Ce qui frappe tout d’abord dans ce Voyage en Grande Garabagne, c’est la division du peuple en tribus nombreuses qui se distinguent par des pratiques singulières, rites et comportements particuliers traduisant des différences de tempérament :

- les Hacs se reconnaissent par leur pratique de la violence comme spectacle, distraction et même valeur. Ils sont spécialisés dans les combats fratricides et spectaculaires. Il y a un paradoxe et un oxymore entre l’idée de spectacle et celle de violence et une ironie dans l’attribution de numéros à ces " spectacles ". On accorde de la noblesse à la bassesse dans ces pays. Henri Michaux lui même raconte les combats comme des distractions. Il se laisse prendre au jeu de la narration.

- Les Emanglons ont d’étranges comportements et sont pleins de superstitions comme leur méfiance envers le soleil.

- Les Orbus sont de sages philosophes.

- Les Orgouilles s’empiffrent, sont insouciants et fainéants.

- Les Gaurs sont férus de religion mais c’est une religion à outrance, sans aucune morale.

- Les Nanais sont les esclaves des Oliabaires qui font preuve d’une cruauté extrême puisqu’ils donnent un semblant de liberté aux Nanais afin de satisfaire leur plaisir de les chasser et de profiter d’eux au maximum, d’en tirer toutes les richesses possibles.

    L'histoire des Nanais et des Oliabaires peut être rapprochée des événements à venir de la Seconde Guerre mondiale à cause des meurtres et tortures épouvantables infligés aux Nanais.

- Les Hivinizikis
sont des êtres mouvants, jamais satisfaits et ne connaissent pas la modération (plutôt impétueux) .

     Chez tous ces peuples, on retrouve du moins le même excès, un caractère assez compulsif. C’est l’écriture de la parodie : du voyage, de l’Histoire, du discours ethnographique et même l’autoparodie. Les habitants de ce pays ne font-ils pas preuve d’ailleurs de déraison ?


     " On rencontre parfois, à l’heure du midi, dans une des rues de la capitale, un homme enchaîné, suivi d’une escouade de Gardiens du Roi, et qui paraît satisfait. Cet homme est conduit à la mort. Il vient d’attenter à la vie du Roi. Non qu’il en fût le moins du monde mécontent ! Il voulait simplement conquérir le droit d’être exécuté solennellement, dans une cour du palais, en présence de la garde royale. "

 


     Henri Michaux aborde ainsi le thème de la folie et il instaure une faible limite entre le fantastique et la folie dans son récit.

 


     Il faut aussi rappeler l’absence de morale et de justice qui est peut-être liée à cette étrange folie. Du coup, les comportements normaux prennent une drôle d’allure et inversement. Henri Michaux exprime ainsi un certain mal être.

 


     " Comme je portais plainte pour un vol commis chez moi, je ne sais comment, en plein jour, à côté du bureau de travail où je me trouvais (toute l’argenterie emportée, sauf un plat), le commissaire me dit : je ferai le nécessaire. Mais, s’il reste un plat, ce n’est sûrement pas un vol, c’est le spectacle n°65. Sur l’amende vous toucherez, comme victime, cinquante baches. Et quelques instants après, un jeune fat, comme il y en a dans toutes les nations, entra et dit : " La voilà votre argenterie ", comme si c’était à lui d’être vexé.


" - Pas bien malin tout ça, fis-je avec mépris, qu’est-ce que ça vous a rapporté ?

" - Deux cent quatre-vingts baches, répondit-il triomphant, tous les balcons des voisins étaient loués.

Et il faut encore que je rapporte chez moi, à mes frais, mon argenterie. "


     Au final, Henri Michaux fuit ce pays imaginaire qui n’est pas fait pour lui. Mais malgré la cruauté de ces peuples, Henri Michaux fait preuve de beaucoup d’humour noir, de fantaisie, notamment à l’aide d’une écriture très imagée. Et le sérieux du propos est allégé à la fois par l’onirisme des ces poèmes-contes et par l’invention de mots, à commencer par les noms des tribus et du pays ou encore les noms des dieux chez les Gaurs : Banu, Xhan, Sanou, Zirnini, etc. Ce sont les éléments merveilleux et étranges qui font penser à des contes mais comme cet étrange est ridicule et absurde, on ne peut pas considérer ces récits comme tels. Ces poèmes se prêtent à l’oralité par les jeux de construction des mots et les phrases courtes. Dans ces allégories hésitantes, ces fables sans morales se lit à la fois le comique et l’oppression de toute nomination et code social. L’onirisme traduit aussi l’insatisfaction du voyageur : le voyage imaginaire est comme un voyage sans retour, d’où une écriture fiévreuse et ludique.

 

Au Pays de la magie


     Henri Michaux a quitté la violence de ces peuples excessifs et trouve du réconfort, de la douceur grâce à la magie d’un pays qui en porte le nom. On est pleinement dans l’onirisme cette fois comme le titre l’indique. L’impossible est rendu possible sans choquer le regard du lecteur et du narrateur, de manière naturelle comme chez Lewis Caroll et son Alice au pays des merveilles ou De l’autre côté du miroir.

     C’est aussi l’invention des mots qui peut être à la source de la poésie et de la magie :


    " Parmi les personnes exerçant de petits métiers, entre le poseur de torches, le charmeur de goitres, l’effaceur de bruits, se distingue par son charme personnel et celui de son occupation, le Berger d’eau. Le berger d’eau siffle une source et la voilà qui, se dégageant de son lit, s’avance en le suivant. Elle le suit, grossissant au passage d’autres eaux. Parfois, il préfère garder le ruisselet tel quel, de petites dimensions, ne collectant par ci par là que ce qu’il faut pour ne pas qu’il s’éteigne, prenant garde surtout lorsqu’il passe par un terrain sablonneux.

 

J’ai vu un de ces bergers - je collais à lui fasciné - qui, avec un petit ruisseau de rien, ave un filet d’eau large comme une botte, se donna la satisfaction de franchir un grand fleuve sombre. Les eaux ne se mélangeant pas, il rattrapa son petit ruisseau intact sur l’autre rive.

Tour de force que ne réussit pas le premier ruisseleur venu. En un instant, les eaux se mêleraient et il pourrait aller chercher ailleurs une nouvelle source. De toute façons, une queue de ruisseau forcément disparaît, mais il en reste assez pour baigner un verger ou emplir un fossé vide.

Qu ‘il ne tarde point, car fort affaiblie elle est prête à s’ébattre. C’est une eau 'passée'  ".


    On retrouve dans ce passage la personnification de l’eau déjà pratiquée par Francis Ponge dans un de ses poèmes. On peut aussi penser à Yves Bonnefoy à travers l’écriture imagée, la personnification et le récit délicat, tout en sensibilité. L’eau est un élément assez récurrent chez Henri Michaux comme chez ces poètes comme si elle symbolisait l’idée de voyage intérieur, de quête.


     " Marcher sur les deux rives d’une rivière est un exercice pénible. Assez souvent l’on voit ainsi un homme (étudiant en magie) remonter un fleuve, marchant sur l’une et l’autre rive à la fois : fort préoccupé, il ne nous voit pas. Car ce qu’il réalise est délicat et ne souffre aucune distraction. Il se retrouverait bien vite, seul, sur une rive, et quelle honte alors ! "


     Le recueil Au pays de la magie est empreint de fantaisie et de légèreté mais en même temps, il traite de sujets profonds, de la vraie vie. On peut par exemple citer le poème en prose sur le deuil.


     " Le poseur de deuil vient à l’annonce de la mort, assombrit et attriste tout, comme le veut son métier, de taches et de cendres magiques. Tout prend un aspect vermineux, pouilleux, d’une désolation infinie, si bien qu’au spectacle laissé après son départ, les parents et les amis ne peuvent que pleurer, envahis d’une tristesse et d’un désespoir sans nom… "


     Ou encore la parabole du bossu qui parle de chacun d’entre nous avec les soucis qui l’accompagnent. Nous avons tous notre bosse, notre fardeau.

     Ce recueil laisse beaucoup plus de place à la contemplation et à l’imagination que Voyage en Grande Garabagne. Il est moins terre à terre et on ressent la libération du narrateur. L’idéalisme contenu dans ce recueil donne lieu à une écriture et des récits proches de l’enfance. Le lecteur et le narrateur sont comme des enfants, pleins de naïveté et sans idées préconçues. La magie est source de bien. Mais au fur et à mesure que l’on avance dans la lecture du recueil, le récit s’assombrit. C’est aussi par la magie que les vérités les plus insupportables à entendre, à accepter (comme la mort ou la culpabilité) nous sont révélées.

 

     Henri Michaux est un auteur de l’intime. Il montre beaucoup de sensibilité malgré une écriture qui paraît brute au premier abord. C’est l’Homme qui est au centre de son œuvre : Henri Michaux est un être profondément humaniste même s’il est plein de doutes et de faiblesses. Il peint l’homme dans sa médiocrité ou dans sa vulnérabilité. Il est particulièrement engagé dans son désir de rendre l’homme meilleur. Il l’encourage à exploiter ce qu’il a de meilleur en lui. Sa poésie est éloquente. C’est dans le poème "Ecce Homo" du recueil Epreuves, Exorcismes (1945) que sa véhémence est à son comble. Mais Henri Michaux est avant tout un poète, farfelu qui aime jouer avec les mots. Il a d’ailleurs continué à écrire jusqu’en 1959 sans perdre son souffle et il a inspiré beaucoup d’auteurs contemporains par son écriture.



 Dessins de Michaux sur galerie-ba.com

Chloé, Bib. 2A
   

 

 

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