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26 avril 2008 6 26 /04 /avril /2008 07:57


Éric CHEVILLARD,
Les absences du Capitaine Cook,
Paris, Éditions de Minuit, 2001,
252 pages.

















Que sait-on sur Eric Chevillard ? 


    
     Pas grand-chose finalement : il est l'un des "héritiers" du mouvement de l'antiroman et fait partie des jeunes auteurs publiés chez Minuit dans les années 1980 comme Jean Echenoz et Jean-Philippe Toussaint. Dès son premier roman, la critique rend hommage à son humour très cynique. L'auteur entame alors une carrière prolifique dont les œuvres seront presque toutes publiées chez Minuit :

 


Mourir m'enrhume
, Minuit, 1987.
Le démarcheur
, Minuit, 1989.
Palafox
, Minuit, 1990.
Le caoutchouc décidément
, Minuit, 1992.
La nébuleuse du crabe
, Minuit, 1993. (prix Fénéon)
Préhistoire
, Minuit, 1994.
Un fantôme
, Minuit, 1995.
Au plafond
, Minuit, 1997.
L'œuvre posthume de Thomas Pilaster
, Minuit, 1999.
Les absences du capitaine Cook
, Minuit, 2001.
Du hérisson
, Minuit, 2002.
Le vaillant petit tailleur
, Minuit, 2004. (prix Wepler)
Scalps
, Fata Morgana, 2005.
Oreille rouge
, Minuit, 2005.
D'attaque
, Argol, 2006.
Démolir Nisard
, Minuit, 2006. (prix Roger Caillois)
Commentaire autorisé sur l'état de squelette
, Fata Morgana, 2007.
Sans l'orang-outan
, Minuit, 2007.
Dans la zone d'activité
, graphisme par Fanette Mellier, Dissonances, 2007.
Ailes, Fata Morgana, illustrations de Alain Ghertman, 2007. (prix Jean Lurçat)

     La biographie d'Eric Chevillard écrite par… Eric Chevillard lui-même illustre bien l'humour de l'auteur :


" Éric Chevillard, né un 18 juin à la Roche-sur-Yon, anciennement Napoléon-Vendée, il ne s'endort pas pour autant sur ses lauriers puisqu'on le voit encore effectuer bravement ses premiers pas cours Cambronne, à Nantes. Il a deux ans lorsqu'il met un terme à sa carrière de héros national. Il brise alors son sabre sur son genou puis raconte à sa mère qu'il s'est écorché en tombant de cette balançoire et elle feint gentiment de le croire.

Ensuite, il écrit. Purs morceaux de délire selon certains, ses livres sont pourtant l'oeuvre d'un logicien fanatique. L'humour est la conséquence imprévue de ses rigoureux travaux.

Il partage son temps entre la France (trente-neuf années) et le Mali (cinq semaines). Hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui.

Éric Chevillard "



Autres preuves du génie et de l'excentricité de l'auteur :


Son blog où il publie fréquemment :

http://l-autofictif.over-blog.com/

http://l-autofictif.over-blog.com/


"Douze questions à Eric Chevillard", un entretien entre l'auteur et la journaliste Florine Leplâtre : http://www.inventaire-invention.com/entretien/leplatre_chevillard.htm

     "Purs morceaux de délire", on ne pourrait pas mieux qualifier Les absences de Capitaine Cook : un livre conçu comme possiblement infini, un foisonnement d'anecdotes, d'histoires de personnages différents sans aucun lien entre eux. Chevillard est le roi des digressions et des développements interminables. Les histoires sont toutes aussi absurdes les unes que les autres, on est plongé dans le délire de l'auteur qui parle de tout et n'importe quoi sans jamais oublier d'y mettre une touche d'humour.

     Le personnage principal des Absences du Capitaine Cook n'est en aucun cas le Capitaine Cook puisque, comme nous le dit si bien le titre, il est absent du roman. Non, le personnage principal s'appelle "notre homme" et est censé être allé partout où le Capitaine n'est pas allé. Mais il a une manière très particulière de voyager :

" il étale et punaise une carte du monde sur un mur de sa chambrette, puis il recule de dix pas, se bande les yeux et lance avec force en direction de ce mur une fléchette de son jeu d'enfant, aux ailettes de plumes vertes, qui se fiche en plein océan, au cœur d'une île. […] Les terres ayant échappé à l'attention de Cook, il les connaît comme sa poche (dans laquelle ses doigts inlassablement jouent avec un petit crayon), toutes, elles sont placées sous son autorité souveraine. " p. 22


     On se rend compte qu'il va être question de voyages intérieurs, de découverte de contrées imaginaires enfouies dans la tête de notre homme.



Les absences du Capitaine Cook : exemple typique de l'antiroman


     Chaque chapitre comporte un chapeau qui qualifie et décrit ce qui est censé se passer dans le chapitre. On nous annonce donc que le chapitre 1 sera une description de notre homme. Or pendant quatre pages, l'auteur nous parle de tout sauf de notre homme : comment faire une cuillère à soupe du dernier pétale de tulipe encore attaché à la tige, puis on s'intéresse aux anguilles et aux moutons. Enfin, les dix dernières lignes du chapitre décrivent notre homme : une description très sommaire et farfelue où l'on apprend que son ombre se projette sur le sol et qu'il a toujours confondu la sémiotique et la sémiologie…

 

 

 

     Il n'y a aucun lien entre les chapitre : le chapitre 3 commence par "Or, qui aime ça, les nénuphars ?". La conjonction de coordination pourrait nous faire penser que la fin du chapitre 2 parlait de nénuphars ce qui n'est pas du tout le cas !



Les absences du Capitaine Cook ou des histoires sans queue ni tête


     Deux sœurs siamoises attachées par les cheveux ont vécu côte à côte sans s'en rendre compte et sans même se connaître jusqu'au jour où elles le découvrent en se peignant. Pourquoi personne ne les a jamais séparées d'un coup de ciseaux ? Pourquoi ne se sont-elles jamais rendu compte de la situation dans laquelle elles étaient, sachant qu'en plus l'une était athlète de haut niveau et l'autre horticultrice et qu'elles n'ont jamais été séparées de plus de 211 centimètres ? Nous ne le saurons pas car l'auteur passe à autre chose et nous aussi.

 

     Notre homme, fou amoureux de ses maîtresses, n'hésite pas à chaque nouvelle aventure à rapporter littéralement la Lune à ses conquêtes. Hélas, aucune n'en veut et notre homme est contraint de rapporter la Lune où il l'a trouvée. L'auteur conclut que si tout cela est difficile à croire, il suffit de lever les yeux au ciel : "la Lune est à sa place." p. 140


     Passons maintenant à une réflexion sur l'homonymie et un cas très remarquable pointé du doigt par notre homme : en effet, Homère, prétendu auteur de L'Iliade et L'Odyssée aurait en fait volé la vedette à Homère, un poète épique grec. S'ensuit tout un discours sur la nécessité de remplacer le nom d'Homère par le nom d'Homère dans tous les ouvrages concernés pour réparer l'outrage :

" Aussi bien disposerons nous ainsi d'un critère parfait pour juger de la rigueur de ces ouvrages : seuls ceux dans lesquels apparaîtra le nom d'Homère seront dignes de notre confiance désormais, tandis que nous bannirons de nos bibliothèques irrévocablement tous ceux dans lesquels le nom d'Homère subsistera." p. 149



Les absences du Capitaine Cook : un langage souvent violent, des paroles très crues

 


     Notre homme se rappelle ses 10 ans : un jour il essaie d'aider un oiseau coincé dans une clôture de fils barbelés. Il tire d'un côté en prenant une aile. Manque de chance, de l'autre côté de la barrière, un cheval tire dans l'autre sens sur l'autre aile. S'ensuit alors une scène terrible où les deux bourreaux se disputent le corps écartelé du pauvre oiseau. Petit à petit, les ailes s'arrachent du reste du corps, celui-ci d'ailleurs toujours coincé dans les fils barbelés. Mais l'oiseau vit toujours. Notre homme écoeuré par tant de souffrance s'enfuit en courant.

 

     Devenu adulte, notre homme inflige les pires tourments à la cuisse de Charlotte Petitgirard, une de ses maîtresses :


"il la frappe à coups de pied, il la racle contre les murs et verse du sel sur ses écorchures. Il la vêt d'un simple jarretière et l'oblige à sortir ainsi, on peut lui cracher dessus, plusieurs hommes la prennent en même temps […] Notre homme vérifie son pouvoir, il livre aux chiens la cuisse de Charlotte Petitgirard – elle ne se défend pas. Il l'introduit dans le cul d'un âne. Il l'engrosse et la fait avorter tardivement en l'immergeant dans un bain de vinaigre poivré – et l'avorton ? ainsi aromatisé : sa-vou-reux ! Et encore il incise la chair tendre de Charlotte Petitgirard et fourre dans la plaie des grappes de petits œufs jaunes et gluants prélevés sur une charogne, puis il recoud grossièrement avec un fil barbelé attaqué par la rouille. "
p 188-189.


     Puis, toujours à propos de la cuisse de Charlotte Petitgirard mais dans un langage plus grossier, l'auteur raconte comment un vieillard répugnant qui n'a qu'une seule jambe a voulu greffer sur sa prothèse la cuisse innocente de la jeune femme :

" L'armature d'acier rouvre les plaies, le sang noir du bassin se mêle au sang clair de la cuisse, leurs tissus se soudent et la greffe prend, bordel de dieu, elle prend, voici la cuisse ronde de Charlotte Petitgirard définitivement et jusque dans leur putréfaction prochaine mariée à ce corps infirme- ses propres muscles lui transmettent des ordres ignobles qu'elle doit exécuter : ainsi elle masse contre l'autre cuisse la verge déjà morte qui flotte entre elles et dont on ne saura pas si la subite raideur est due à ce massage lent, savant, précis, enveloppant, ou relève tout bonnement de la rigidité cadavérique. On ne le saura pas, mais ces fins ouvertes sont les plus belles : le lecteur mélancolique ou désabusé optera pour la seconde hypothèse, tandis que le lecteur sentimental, incurable romantique, préférera la première. " p 191-192

   

     Bien obligé d'arrêter son livre (déjà 252 pages), Chevillard met une dernière fois en scène notre homme. Cette fois-ci, le personnage est âgé et fait part de ses souvenirs à un groupe d'hommes. Il se fait prier pour raconter une anecdote durant tout le dernier chapitre. L'attente nous rend curieux et impatient et on s'attend à une histoire époustouflante mais connaissant l'humour de Chevillard il n'en sera rien. En effet, le vieil homme finit par faire part à ses compagnons de la constatation suivante : l'écorce d'une pastèque, une fois coupée en deux, peut constituer deux bols très pratiques pour recevoir et manger de la pastèque. Or, selon notre homme, c'est une honte car une pastèque est toujours vendue avec son écorce et alors à quoi nous servent les bols conçus à partir des pastèques précédentes ? A notre homme de déclarer indigné : "Faudra-t-il bientôt aussi acheter un verre à chaque fois que l'on aura soif ?"

     On commence par les tulipes et on finit par les pastèques. Le délire s'arrête là même si on aurait bien aimé qu'il continue finalement. Un voyage intérieur plus enrichissant que le voyage physique lui-même. Les absences du Capitaine Cook ou l'art de raconter les histoires les plus absurdes toujours empreintes de l'humour décapant propre à Eric Chevillard.


Laura, Bib. 2A 

 

 

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