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9 mai 2008 5 09 /05 /mai /2008 08:21

Pierre LOTI,
Madame Chrysanthème
GF Flammarion, 1990,
285 p.,
préface de Bruno Vercier.



Voir aussi
 fiches de Jennifer et Cyrielle

fiche de Sibylle 

 





Présentation du roman

 

     En mars 1985, Pierre Loti (1850-1923) reçoit l'ordre de rejoindre l'escale de l'amiral Courbet qui participe à la campagne de Chine. Cette campagne est entrecoupée de séjours au Japon en juillet 1885 : son bateau, la Triomphante – un cuirassé sur lequel il a embarqué en mai à Formose –, a besoin de réparations et arrive au chantier naval de Nagasaki. Il y passe 36 jours, du 8 juillet au 12 août, alors que le roman s'étend sur une période de 79 jours. Les dates réelles ont donc été changées.


     Durant son séjour à Nagasaki, il contracte un mariage avec une jeune Japonaise de 18 ans : Okané-San, baptisée Kikou-San soit Madame Chrysanthème (il s'agit d'une fleur nationale au Japon, célébrée lors de la fête impériale des Chrysanthèmes ; ironiquement cette fleur symbolise le coeur humain, la précarité de la beauté et l'amour fidèle).


     Ce mariage auquel les parents ont donné leur consentement a été arrangé par un agent, et enregistré par la police locale. Il ne dure que le temps du séjour et la jeune fille pourra par la suite se marier avec un Japonais. Cette pratique peut paraître curieuse mais elle est alors courante au Japon, même si elle s’avère coûteuse pour l'étranger.


     Si le roman raconte bien l'histoire de ce mariage, l'auteur signale cependant dans sa préface :

 

" Bien que le rôle le plus long soit en apparence à Madame Chrysanthème, il est bien certain que les trois principaux personnages sont Moi, le Japon et l'Effet que ce pays m'a produit. "

 

     De fait, ce roman ne raconte pas véritablement une histoire, aucune aventure réelle, ou intrigue, ni même une histoire d'amour. Il s'agit plutôt d'impressions peintes : des tableaux décrits, une galerie de portraits, des scènes de vie à Diou-djen-dji. Et la ville est bien l'un des personnages principaux de ce récit : le Nagasaki d'avant la Seconde Guerre mondiale, aujourd’hui complètement disparu, et que le témoignage de Loti restitue en partie. De ce fait, ce roman trouve aujourd'hui une valeur supplémentaire.


     Le temps de ce seul mois passé à Nagasaki, une sorte de petite routine se crée, un rythme de vie s'installe, une vie à la japonaise, où un certain nombre des habitants de la ville nous sont présentés et nous deviennent étrangement familiers. Il y a Okané-San et sa famille : son cousin pauvre le Djin 415, le plus rapide des hommes-coureurs traînant des petits chars et voiturant des particuliers pour de l'argent, la mère d’Okané-San, Madame Renoncule, son petit frère Bambou, et aussi toutes ses soeurs. Il y a M. Kangourou, l'entremetteur de mariage, M. Sucre et Madame Prune, leurs propriétaires, Oyouki, leur fille de 15 ans, Madame Très-Propre, la vendeuse de lanternes, Madame l'Heure, la marchande de gaufres, Matsou-San et Donata-San, les chefs bonzes du temple de la Tortue Sauteuse, le photographe de renom, les tatoueurs...


     Il y a enfin les incidents quotidiens et les instants choisis, les moments privilégiés ou incongrus et les lieux décrits avec soin et force détails : les maisons, les jardins, les montagnes, le cimetière, la baie, les salons de thés, les temples… ; les petites mousmés (les jeunes femmes japonaises) et leurs costumes ; les rituels du repas et du bain ; les bruits que font les insectes, le roulement des panneaux de bois et la petite pipe que les femmes tapotent tous les soirs pour la vider : " pan pan pan ". Malgré son impatience et sa lassitude affichée à l'égard de ses hôtes, Loti s'intéresse à toutes leurs coutumes et prend à coeur de transcrire ses impressions, d'expliquer ces moeurs et ces habitudes si différentes de celles des Occidentaux, ainsi que certains termes ou expressions japonais pour lesquels le français ne trouve aucun équivalent juste. L'auteur exprime en effet très souvent sa difficulté à " dire ".

   

La réception du roman

 

     L'art japonais tient alors déjà une place éminente en Europe. En 1867, le Japon participait déjà à l'Exposition universelle de Paris, et entre 1867 et la Seconde Guerre mondiale plus de 150 témoignages paraissent sur le Japon. En particulier, les Albums japonais d'Edmond de Goncourt publiés en 1875 suscitent un vif intérêt chez les intellectuels français, on collectionne les " japonaiseries " avec avidité. Si la mode "japoniste " a donc précédé Loti, l'auteur cristallisa la vision populaire du pays. Il fut influencé par son public, et l'influença en retour, reflétant et alimentant dans un même temps l'imaginaire collectif. Loti projette en effet ses préjugés sur le Japon, et interprète le pays qu'il découvre selon eux. De manière générale, on relève de nombreuses critiques négatives, parfois très virulentes de son œuvre : dénonciation d'une incompréhension de la culture japonaise, écriture d'un imposteur, d'un menteur, d'un " pseudo-initié ". Cependant, si ont été relevées dans ses écrits certaines inexactitudes, en particulier du point de vue du vocabulaire utilisé, il faut aussi noter l'existence de critiques positives, notamment de la part de chercheurs japonais.

 

  Une altérité problématique

 

     Le rapport à l'autre, le regard porté sur la différence culturelle pose véritablement problème dans ce roman. Les épisodes comiques sont nombreux, et une grande joie de vivre paraît caractériser tous les Japonais, qui semblent ne jamais cesser de rire. Paradoxalement cependant, le roman est à la fois aussi empreint d’une grande mélancolie, d’un goût de gâchis et de désoeuvrement, de résignation et d'impatience. Le sentiment communiqué par Loti est celui d'une anecdote, son mariage n'est qu'un épisode sans conséquence. Il n'y a aucun grand sentiment. Un tiraillement de la part de l'auteur est néanmoins sensible. Dès le premier moment de son arrivée, Loti est déçu et explique qu'il s'attendait à autre chose. Il semble pourtant fournir des efforts, il s'immerge dans la culture japonaise, sort, visite la ville et ses environs, fait preuve d'une certaine bonne volonté en apprenant la langue, en essayant de communiquer avec les Japonais et en les recevant chez lui. Cependant, les désillusions continuent. Le narrateur fait un aller-retour constant entre enthousiasme et dénigrement. Loti est parfois enchanté, mais ces impressions fugitives retombent, et pratiquement aussitôt, l'auteur affiche un mépris et un rejet de cette culture si déroutante pour lui. Lors de sa visite des temples par exemple, Loti est d'abord saisi par la beauté des lieux, mais très vite il tourne en dérision la fausse grandeur de ces espaces dévoués au culte, le charme est rompu. A d'autres moments, l'auteur fait des aveux d'incompréhension, puis nie à son sujet tout intérêt véritable.


     L'emploi des adjectifs est un aspect très frappant du récit de l’auteur. En utilisant un certain nombre d’adjectifs de manière récurrente, l’auteur exprime surtout trois idées essentielles : la différence de culture – " étrange", "bizarre", "drôle", "incroyable", "indicible", "inimaginable", "invraisemblable", "impayable", "incompréhensible " – de taille – " petit", "fragile", "enfantin", "minuscule", "nain", "miniature", "pygmée", "lilliputien", "puérile " – et aussi une certaine décadence, qui traduit la pauvreté observée par Loti même s’il ne s’étend pas véritablement sur cet aspect social de la ville – " vieux", "vermoulu", "vétuste", "ancien ".

 

Conclusion

 

     Il est difficile de juger de l'honnêteté du narrateur ; écrivit-il ce que son public souhaitait lire selon lui ? Le contexte aura peut-être également influé sur l'écriture du roman : juste après son vrai mariage – un mariage de raison – et la mort à la naissance de son premier enfant tant voulu. Un parallèle intéressant avec son journal révèle en réalité une grande similitude entre ses impressions notées sur le vif, et celles racontées dans le roman.

(cf: Cette éternelle nostalgie : journal intime, 1878-1911. Ed. établie, présentée et annot. par Bruno Vercier, Alain Quella-Villéger et Guy Dugas. Paris : la Table ronde, 1997.)


     Madame Chrysanthème
n'est pas son seul écrit sur le Japon. Loti reviendra en effet un mois plus tard, la Triomphante longe alors les cotes de la mer intérieure via Kobe et Yokotame et Loti écrira ses Japoneries d'automne (1889) sur Kioto, Nikko, Kamatura et Yeddo (Tokyo). Puis en 1900-1901, l'écrivain effectue à nouveau trois séjours au Japon (de décembre à avril, en septembre, et enfin en octobre) et retrouve ses amitiés passées. Ces derniers séjours lui inspireront La troisième jeunesse de Madame Prune (1905) où il reconnaîtra avoir mal compris certains aspects de la culture japonaise quinze ans auparavant.

 

Quelques références critiques empruntables à la bibliothèque de Mériadeck :


Blanch, Lesley. Pierre Loti. Paris : Seghers, 1986. 318 p. Biographie. Index. Trad. de l'anglais Pierre Loti, portrait of an escapist par Jean Lambert.

Buisine, Alain. Pierre Loti : l'écrivain et son double. Paris : Tallandier, 1998. (Figures de proue) 322 p. Bibliogr. p. 299-311.

Quella-Villéger, Alain. Pierre Loti l'incompris. Paris : Presses de la Renaissance, 1986. 399 p. Bibliogr. p. 381-396. Index.


Sarah, Bib. A.S.

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Published by Sarah - dans Altérité.
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