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21 mai 2008 3 21 /05 /mai /2008 17:50

 

 


Victor Segalen,
René Leys,

Paris, G. Crès, 1922.
Le Livre de Poche, 1999
(coll. Classiques).

 

 











     La question de l’identité est la question centrale de l’œuvre de Segalen; elle est la clé de voûte d’une œuvre et d’une vie ( on parlera ici d’œuvre-vie), entièrement consacrées aux voyages et à la littérature. Le Fils du Ciel, Stèles ou René Leys sont autant d’œuvres qui, inspirées par ses séjours en Chine, font de l’altérité, de cet échange permanent entre le monde et soi, l’essence même de l’écriture.


     Après un parcours biographique, nous verrons comment Segalen formule sa théorie de l’exotisme puis en quoi René Leys constitue un chef-d’œuvre et une construction étonnante sur l’altérité.

 

 

VICTOR SEGALEN ou les Finisterres de l’esprit : Parcours biographique.

 



     Victor Segalen est né à Brest en 1878. Très vite, sa vocation lui apparaît : son attrait pour la recherche, la poésie et pour les voyages (la Bretagne décrite telle « la Chine de l’Occident » - voir le celtisme de Segalen selon Kenneth WHITE). Après de solides études classiques et scientifiques et, sous la férule d’une mère autoritaire et bigote, il entre à l’École de médecine navale de Bordeaux en 1898. De santé fragile, sujet à de fréquentes crises nerveuses (dépression et neurasthénie), il s’intéresse de très près aux désordres mentaux et aux maladies nerveuses. Sa thèse de médecine, soutenue en 1902, présente une analyse de la perception et du traitement de la maladie mentale dans les romans naturalistes. Passionné par la littérature et la musique, il écrit un article très remarqué sur l’École Symboliste, rencontre Huysmans, Saint-Pol Roux ou Debussy - avec lesquels il entretiendra une correspondance. Sa première affectation dans la Marine lui permet de découvrir Tahiti en 1903 - sur les traces de Gauguin qui vient de mourir. Cette rencontre manquée influence durablement l’œuvre de Segalen, qui s’intéresse dans le même temps à la culture maorie et imagine Les Immémoriaux, roman publié en 1907 sous le pseudonyme de Max-Anély. Tout à la fois œuvre de fiction, somme ethnologique et archéologique, le « roman » puise sa substance dans la culture maorie orale et traditionnelle bouleversée par l’intrusion de l’Occident. L’œuvre établit déjà un dialogue entre le réel et l’imaginaire - dialogue que toute sa vie Segalen poursuivra - et le commencement d’un long itinéraire à la recherche d’un moi profond, le Milieu de toutes choses, loin des cartes et de lieux trop précis.


     Au cours de son voyage vers Tahiti, Victor Segalen avait établi un premier contact indirect, avec la Chine, en visitant la « ville chinoise » de San Francisco… mais il lui faudra attendre 1909 pour découvrir sur place l’empire de la dynastie mandchoue finissante.


     Bien qu’exerçant la médecine, Segalen prépare cette rencontre et touche un peu à tout, écrit sur beaucoup de choses mais pour mieux embrasser la diversité qui l’entoure et saisir ce qui fait cette sensation d’être autre et autrement qui l’habite. Il attend que se produise ce choc qui va induire sur son existence et provoquer l’ébranlement subjectif nécessaire à l’écriture - et au parachèvement d’une oeuvre.


      Et ce choc, il sent très vite que c’est la Chine qui va lui permettre de le vivre où il espère trouver « le lieu et la formule » (selon la formule de Pierre-Jean Jouve) et se trouver soi-même.


     La Chine donc: l’exil le plus absolu qui se puisse concevoir…


     Segalen prépare cette rencontre en suivant les cours de langue chinoise de l’École de langues orientales et ceux de l’éminent sinologue Édouard Chavannes. Puis il réussit le concours d’élève-interprète de la Marine et se voit détaché pour deux ans de stage.


     En fait, il effectuera trois séjours en Chine et va s’enfoncer dans la réalité chinoise comme aucun écrivain occidental ne l’a jamais fait. « Au fond, écrit-il à Debussy en 1911, ce n’est ni l’Europe ni la Chine que je suis venu chercher ici, mais une vision de la Chine. Celle-là, je la tiens et j’y mords à pleines dents ». L’essentiel de l’œuvre de Segalen est orienté par la Chine : Stèles (1912), Peintures (1916), René Leys (1922) ou Équipée (1929) - tous publiés à titre posthume - et tout le matériel archéologique de Chine, la grande statuaire en sont les résultats.


     En effet, lorsque Segalen débarque en Chine avec femme et enfants, il souhaite atteindre au plus profond, au cœur de ce vaste empire - et de son rêve. Et il va y parvenir, avec l’aide de ses amis Jean Lartigue et Augusto Gilbert de Voisins ( ce dernier, écrivain et esthète richissime, est le mécène des expéditions) par la voie la plus intime qui est celle de l’archéologie. L’archéologie qui fouille, qui fouaille, qui pénètre et qui fait lentement remonter à la surface des choses - le réel - que la main de l’homme - le découvreur, le poète - débarrasse de ses scories pour y retrouver l’image d’un rêve projeté que la mémoire et le geste tout à la fois recréent. C’est en parcourant les routes de la Chine intérieure qu’il demeure fasciné par ces stèles qui s’élèvent au bord des chemins, sorte de « peaux de pierre » qui lui inspireront cette forme poétique singulière. La déclaration de guerre vient interrompre son ascension du Tibet, « acte manqué » qui lui inspirera un poème-testament mais il effectue peu après un troisième et dernier voyage où, en tant que médecin militaire, il est chargé d‘examiner des volontaires chinois chargés de travailler dans les usines d’armement françaises.


     Après l’armistice, il envisage de quitter la Marine pour se consacrer définitivement à la sinologie mais, son état de santé ne lui permettant plus de repartir, il semble gagné par une maladie mystérieuse dont il rend compte au quotidien dans sa correspondance après une existence passée dans la poussière des chemins et le mouvement. On retrouve son corps le 23 mai 1919 au milieu de la forêt d’Huelgoat, un exemplaire de Hamlet à la main.

 

 

L’EXOTISME SELON SEGALEN : Une « esthétique du Divers ».

 

     Les années passées en Océanie avaient conduit Segalen à méditer sur la notion d’exotisme. En 1908, dans l’intention d’écrire un jour un Essai sur l’exotisme, il se mit à rédiger un certain nombre de notes pour préciser ces idées sur le sujet. L’essai ne verra jamais le jour mais Segalen ne cessera jamais d’étoffer son dossier, consignant des réflexions à la suite de lectures, de rêveries ou d’un voyage. Dans ces notes, il condamne deux sortes d’exotisme. La première consiste à rechercher uniquement le pittoresque de choses étrangères et à collectionner ce qui dérange délicieusement les conventions d’usage et de goût. Cette forme d’exotisme a la vie dure depuis le XVIIIe siècle. Les meilleurs représentants de l’époque de Segalen sont Loti et Farrère. S’ils avaient le mérite de transporter leurs lecteurs dans des pays et des civilisations étrangers, ils ne cherchaient que des décors à leurs intrigues restées européennes sous le déguisement exotique. Ces écrivains-là ne cherchent pas à pénétrer dans les coutumes et l’âme des nations étrangères et ne traduisent dans le meilleur des cas que l’apparence de ces cultures et surtout leurs réactions personnelles, de curiosité ou d’ennui devant l’étalage du bizarre et de l’incompréhensible. Plus subtile et plus redoutable aussi est la seconde sorte d’exotisme dont l’œuvre de Claudel et son Connaissance de l’Est est une brillante illustration : Segalen ne remet pas en question la beauté de son œuvre ni son prestige mais son intellectualité tend à défigurer la valeur et l’essence de l’autre (la rencontre entre les deux hommes à Pékin est loin d’avoir laissé un souvenir impérissable à Segalen…).


     Segalen souffrit très tôt d’une éducation rigoriste et puritaine, visant à reproduire un modèle conforme
à l’idéal social, moral et religieux de la famille brestoise. La prise de conscience et bientôt la revendication d’une Différence lui permettant de s’affirmer en tant qu’être spécifique passent par la découverte de la sensation, cet interdit de la petite bourgeoisie bretonne à la fin du XIXe siècle, pour laquelle la notion même de plaisir est tabou. Sentir, en effet, c’est éprouver l’écart entre soi-même et ce qui est fondamentalement Autre. La sensation ouvre Segalen à la Différence et le fait entrer dans l’univers de l’altérité, traduisant cette co-naissance au monde dont Claudel fera l’un des fondements de son Art poétique.


     L’exotisme de Segalen est une véritable esthétique personnelle, d’une subtilité très proche des subtilités de Mallarmé qui voulait « peindre, non la chose, mais l’effet qu’elle produit ». Il s’agit, à travers un échange constant entre le Même et l’Autre, de pratiquer une sorte de jeu de miroirs, de reflets et d’échos qui permette de suggérer une vision personnelle. « L’Exotisme considéré comme une esthétique du Divers »: cette formule ne s’applique pas seulement sur les différences de nations et de cultures mais aussi sur toute différence qui sépare un objet d’un autre, un être d’un autre être. L’exotisme devient la charte du refus du semblable et du continu, l’exaltation de différences comme sources de toute beauté. En vertu de la règle d’exotisme, passer du l’Autre au Même, du monde extérieur au monde intérieur, ce rythme d’alternance conduit nécessairement à un approfondissement de soi. Il ne s’agit pas d’adopter aveuglément - comme on le ferait de nos jours - mœurs et cultures étrangères mais de se servir des mœurs et cultures étrangères pour mieux mesurer et savourer ce qui fonde sa différence. La connaissance d’autrui ramène ainsi à la connaissance de soi. L’exploration de l’espace extérieur s’achève en l’exploration de l’espace du dedans: « On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi. » (Équipée).


     Mais le poète, sensible à toutes les formes et à toutes les richesses du réel, se trouve logiquement amené à explorer cet autre du Réel, qui est l’Imaginaire. Employé par Segalen, ce mot serait trop long à définir. Cependant, on peut affirmer que, pour lui, la saveur et la beauté de l’expérience voyageuse tiennent dans l’opposition, dans l’antagonisme entre le Réel et l’Imaginaire. Sacrifier l’un des deux, c’est trahir l’exotisme et mutiler la Beauté ( « 
L’imaginaire déchoit-il ou se renforce quand on le confronte au réel ? » ).


     Voilà pourquoi la Chine est la vraie patrie spirituelle de Segalen. Dans l’immense continent chinois, il a dû affronter et vaincre les durs obstacles du Réel à travers des expéditions rudes et mouvementées. Mais la Chine est aussi, plus que partout ailleurs, un pays traversé par des puissances invisibles. La Chine, pays du Réel, est aussi le domaine d’élection de l’Imaginaire. En se frottant durement au Réel, il a pu mettre en relief les vertus de l’Imaginaire. Il construit son œuvre comme une médiation entre ces deux puissances antagonistes et complémentaires.

 

 

LA CHINE A L’ÉPOQUE DE SEGALEN : Quelques repères historiques.

 

     Lorsque Segalen arrive en Chine, en juin 1909, c’est pour assister à l’effondrement du pouvoir impérial mandchou. La régence est assuré par le prince Tchouen car le nouvel empereur, Pou-Yi, n’a que trois ans. L’année précédente, l’Empereur Kouang-Siu, est mort, en même temps que sa tante et mère d’adoption, la vieille et redoutée Impératrice Tseu-Hi. Bien que son règne dura dix-neuf ans , le pouvoir ne cessa d’être exercé par Tseu-Hi qui contraint son neveu l’Empereur à la réclusion dans son propre palais. Affaibli par la guerre sino-japonaise de 1905, le vieil empire chinois devient la proie des convoitises de toutes les grandes puissances. Face à cette « curée », réformateurs et traditionalistes s’affrontent. Menée par la figure de Yuan Che Kai, la révolution est inévitable et va entraîner, en 1911, l’abdication de l’Empereur, l’instauration de la République et la fin d’institutions millénaires.

 

 

RENE LEYS : UN « CHEF-D’ŒUVRE DE REALISATION MYSTERIEUSE ».

 

     Segalen a le souci constant de se renouveler chaque fois qu’il entreprend une œuvre importante. Avec René Leys, il va tenter de remettre en cause les principes du genre romanesque (dont le développement tyrannique l’agace et constitue le genre utilisé par les écrivains « exotiques »  qu’il proscrit) et surtout de remettre en cause la notion d’Auteur. Dans ce récit, il se refuse à jouer le rôle de l’auteur omniscient et extérieur au récit puisque il avoue sa présence dans le livre à travers un narrateur qui porte son nom et même son prénom, narrateur qui ignore cependant les événements ultérieurs du récit et son dénouement ( Couverture de l’édition de 1922 : deux noms se disputent la couverture, le personnage semblant prendre le dessus sur l’auteur).


     Installé à Pékin, occupé à l’écriture de René Leys, Segalen n’a pas conscience de toute l’importance de l’œuvre qu’il est en train d’élaborer. Il évoque celle-ci comme une sorte de délassement et y voit une parodie du roman commercial de l’époque, du roman-feuilleton et plus particulièrement du roman policier à la manière de Gaston Leroux avec, pour intrigue, le mystère du Dedans d’où les titres proposés de Jardin mystérieux ou Le mystère de la chambre violâtre dont l’intention parodique est évidente. A l’origine de ce projet, sa rencontre avec Maurice Roy, à Pékin, en 1910. Segalen fit la connaissance de ce jeune Français qui s’exprimait en pékinois à la perfection. Son père, directeur des Postes à Pékin, l’avait proposé comme professeur de chinois. Segalen ne pouvait rêver de meilleur introducteur aux choses de la Chine. Par suite des révélations du jeune homme sur les menées occultes du Dedans (la Cité interdite), Segalen, troublé par leur vraisemblance et en même temps sceptique, quant à la crédibilité du personnage, décide de tenir un journal qu’il intitule: Annale secrètes d’après Maurice Roy. C’est à partir de ce document qui en constitue l’avant-texte qu’il va se mettre à écrire René Leys.


     Segalen n’a pas eu beaucoup de transpositions à faire pour en tirer un roman. René Leys se présente sous la forme d’un journal tenu par un Français désireux d’écrire un roman sur la vie et la mort de Kouang-Siu. Il lui faut pour cela pénétrer dans le Palais impérial (la Cité Violette Interdite) afin de recueillir les documents et les renseignements utiles. Il croit trouver dans René Leys, jeune compatriote beau et séduisant professeur de chinois, le guide idéal. Celui-ci affirme diriger la Police secrète du Palais après avoir été l’intime de l’Empereur Kouang-Siu et lui avoir sauvé la vie mais surtout être l’amant de l’Impératrice douairière, sa veuve, dont il aurait eu un enfant… Loin d’être un simple décor, Pékin constitue aussi l’un des personnages du récit qui semble épouser la forme même de la ville - ou plutôt des villes superposées - qui la composent (« On ne peut disconvenir que Pékin ne soit un chef-d’œuvre de réalisation mystérieuse.. »). En effet, le Pékin exotérique, visible, tangible se double du Pékin ésotérique, impossible à décrire, et pour cause, puisqu’il s’agit de la Cité violette interdite, du Palais impérial situé au centre imaginaire du gigantesque échiquier de la ville.


     « La capitale du plus grand Empire sous le ciel a donc été voulue par elle-même; dessinée comme un échiquier tout au nord de la plaine jeune; entourée d’enceintes géométriques; tramée d’avenues, quadrillée de ruelles à angles droits et puis levée d’un jet monumental ».


     Pour Segalen, Pékin est un lieu rempli de sens dont toute la construction géométrique avait pour but de préserver un mystère. Ce mystère est tout entier contenu dans cette zone, centre spirituel du narrateur, qu’il s’évertue, en vain, à pénétrer. La « marche du cavalier », image désignant tout au long du récit les différents cheminements à cheval du personnage autour de la Cité interdite, révèle la circularité de la quête et par là même son échec.


     L’intérêt du roman vient de la stratégie narrative qui est ici mise en œuvre. L‘incipit tout d‘abord où Segalen renonce à l‘écriture du roman: « Je ne saurai donc rien de plus. Je n‘insiste pas : je me retire... ». De fait, René Leys se définit d’emblée comme le roman qui ne peut se faire et le lieu de toutes les inversions. En effet, plus le narrateur devient suspicieux quant aux événements rapportés, plus on avance vers un dénouement d’ordre déceptif ; ainsi le projet de roman, sa forme même deviennent-ils suspects à son auteur ( anticipant sur les recherches du Nouveau Roman et l’ère du soupçon).


     On assiste à un dédoublement de l’instance narrative : l’auteur fait le choix délibéré du mode d’énonciation autobiographique ce qui donne l’impression de « vécu » par la forme du récit qui relève du journal intime dont nous suivons au jour le jour l’élaboration.


    En effet, la narration est inextricablement liée à l’effraction du dedans. Or, en tant qu’étranger, il lui est impossible d’aller au bout d’une telle entreprise. C’est pourquoi il choisit de s’effacer pour laisser la place au récit de René Leys c’est-à-dire la voix qui ouvre les portes… du Dedans. Le narrateur est fasciné par le Dedans à la fois espace-abri, Centre symbolique et chambre secrète, profonde, inaccessible, lieu d’une vivante hiérophanie qui s’accomplit à travers la personne de l’Empereur. La présence de celui-ci confère au Dedans sa sacralité - et son absence avérée sa vacuité. Or, au début du roman, l’empereur vient de mourir ; la clôture du Dedans est intacte et c’est le rêve de l’effraction, du viol, qui hante le narrateur et conduit à l’acte narratif.


     Le narrateur est radicalement étranger à la culture chinoise et à l’étiquette impériale ; il se distingue par son manquement aux règles dans ses rapports aux Pékinois et par sa méconnaissance des manières en usage et de la langue d’où les erreurs d’interprétations, jeux de mots, etc. A l’opposé de René Leys qui se fond avec la population par sa maîtrise de la langue et son habillement.


     Or le narrateur ne saurait être rabaissé au rang du touriste le plus fat tant ce rêve de vie « parallèle » en lui excède l’aventure exotique au sens vulgaire du terme.


     Pour parvenir à soulever le voile, Segalen s’entoure d’informateurs qu‘il tente de manipuler vénalement (eunuques, professeurs de chinois…) mais il n’obtient pas pour autant d’audience. C’est par cet événement manqué que commence le récit et le condamne à l’impossibilité… Or un narrateur vient se substituer au narrateur primaire : c’est René Leys… Ce dédoublement permet au récit de se poursuivre et de fonctionner.


     Au début, René Leys apparaît négativement dans le récit. Ce n’est qu’un jeune Belge « bon fils d’un excellent épicier du quartier des Légations » qui, professeur à l’École des Nobles, donne au narrateur des leçons de Chinois - l’un de ses informateurs mais jugé moins intéressant dans sa connaissance du Dedans.


     Or, parce qu’il le juge insuffisant, il lui adjoint un second professeur, Maître Wang, plus au fait, semble-t-il, des choses du Dedans. Il évoque René Leys toujours avec un peu de condescendance au point de ne plus se rappeler son nom au moment de le présenter à un compatriote… Rien ne semble donc prédisposer René Leys au rôle de premier plan qui va devenir le sien. Et pourtant il suffit qu’un indice de sa connaissance du Dedans lui échappe pour qu’il éveille l’intérêt du narrateur. Dès lors, la relation narrative s’inverse entre les deux personnages au point que Segalen se désiste devant René Leys, seul narrateur possible du récit qui peut désormais commencer. Segalen retrouve alors le nom de René Leys qui, à travers sa nouvelle fonction de narrateur-relais, accède à l’identité, c’est-à-dire à l’existence.


     L’initiative du récit revient à René Leys qui va vivre l’effraction et en confier l’avancement à Segalen. De révélation en révélation, sa voix tisse la trame d’un itinéraire vers le Dedans, chaque événement marque une avancée à l’intérieur de l’enceinte interdite et provoque l’euphorie de Segalen qui est l’essence même de l’effet narratif. Plus les révélations s’accumulent, plus l’intimité entre les deux personnages grandit (au point que René Leys finit par occuper une chambre chez Segalen). Pris au charme d’une voix qui « exotérise » les habitants du Dedans, il réalise par l’intermédiaire du récit son rêve d’effraction et par là même son fantasme de relation charnelle, de viol du jeune homme.


     En effet, les termes de toucher, de pénétration, de défloration parcourent le récit et dénotent l’illusion, le fantasme du personnage, l’homosexualité apparaissant ici comme l’une des formes radicales de l’exotisme.


     Le talent de conteur de René Leys consiste à distiller les révélations et à provoquer les rebondissements. René Leys sait diversifier la présentation des événements, susciter l’attente et anticiper des événements dont il sait la révélation invérifiable. Et lorsque le narrateur met en doute la véracité de celles-ci, une des crises nerveuses ou un brusque endormissement auxquels il est fréquemment sujet (à noter la similitude avec le personnage de Rouletabille lui aussi atteint de « narcolepsie » ) viennent surprendre le cours d’une révélation ce qui met Segalen dans un état de tension tel que le temps orageux ( menace constante qu’un orage ne crève tout au long du récit - tel un deus ex machina) vient exacerber. De même, il oppose bien souvent aux questions trop pressantes de celui qui l’écoute un mutisme qui lui permet de temporiser telle la Shéhérazade des Mille et une nuits.


     Or le narrateur confère à la fiction qu’il élabore la plus grande crédibilité : il ménage des effets de réel, accumule les détails probants et vraisemblables, garantit la logique des événements. Ceux-ci s’emboîtent à la perfection tel un conte merveilleux et tel le plan de Pékin et les différentes parties qui la composent. La vraisemblance du récit contribue au charme qui s’empare de Segalen lorsque la voix de René Leys égrène ces « mots qui font touche d’or » le transportant, par narrateur interposé, au milieu du Dedans. En véritable romancier dont l’imagination ne peut être prise en défaut, René Leys a réponse à tout, se sort de toutes les situations… comme Shéhérazade qui arrête chaque matin le geste mortel du sultan Haroun-Al-Rachid. Chaque fois, une nouvelle révélation, un nouveau rebondissement viennent entretenir le désir et l’acte de toucher, de pénétrer est différé… René Leys quitte le domicile de Segalen au moment du coucher sans cesse appelé ailleurs par d’obscurs motifs qui laisse Segalen captivé et épris de ce jeune conteur.


     René Leys répond au désir du narrateur en entretenant celui-ci -et dans le même temps l’attention de l’homme mûr pour le jeune homme (d’ailleurs, au fil du récit, le tutoiement s’installe entre les deux hommes, l‘aîné ayant une attitude paternelle). René Leys peut être vu non pas comme un alter ego (bien que l’effet de miroir entre René Leys et l’Autre du Dedans dont il partage les faiblesses, l’amitié, la sensibilité et la même femme soit flagrant) mais un alter-echo qui, là aussi par un effet sonore, renvoie les paroles dont le contenu est attendu, désiré. On supposera que cet effet d’écho renvoie à la vacuité même de l’entreprise et du montage narratif ici entrepris.


     La mort de René Leys, seul fait tangible, seul événement vérifiable du roman, ne fait qu’épaissir le mystère des rapports entre le Réel et l’imaginaire. La perplexité de Segalen, grandissant de page en page, a vraisemblablement tué René Leys - le personnage de papier - et, si l’on tient compte des circonstances vraisemblables du décès, Segalen ne parvient pas à démêler le faux du vrai (… « avoir à répondre moi-même à mon doute, et de prononcer enfin : oui ou non ? ») et demeure désespéré après la mort du héros. C’est que dans cet univers de fictions tenues pour réelles, il manque la révélation fondamentale, l’accès au Palais interdit, qui livrerait en fin le secret des secrets. Le narrateur échoue dans sa tentative car la mort du héros ferme à jamais la route de la connaissance.


     En ce sens, René Leys met en scène l’homme prisonnier de ses limites et tenaillé du désir d’atteindre au savoir suprême. C’est le roman de la Connaissance impossible.

 

   

CONCLUSION.

 

     Peu d’auteurs ont tenté de dire avec autant de force dans leur œuvre l’expérience de l’altérité et de la différence et d’interroger le rapport du Réel à l’Imaginaire, de la conscience d’être au monde et d’être soi.


     Segalen n’a eu de cesse de parcourir la Chine et de construire in situ une véritable réflexion originale sur le rapport à l’étranger, à la culture et à l’écriture chinoises qui marque profondément la forme même de ses œuvres.


     Segalen fut un médecin qui ne s’intéressa qu’à la littérature, un navigateur que la mer ennuyait, un ethnologue qui composa sur l’Océanie un beau texte sauvage et d’une rare poésie, un sinologue qui n’aimait pas particulièrement la Chine et - ouvertement - ses habitants, un aventurier de l’esprit, un poète à l’étonnante rigueur formelle qui fut attentif aux signes et à leur notation.


     Expérience à la fois sensuelle et spirituelle où se révèle le pouvoir de l’imaginaire et où s’attise le désir d’écrire, le voyage devient, chez Segalen, une sorte d’art poétique qui nous renvoie l’image d’un homme qui cherche, dans la Différence, cet écart essentiel où se rêve l’absolu - le sens même de l’Être.


     Segalen commence à exercer et à voyager au moment où le XIXe bascule dans le XXe siècle, au moment où les « blancs » de la carte du monde sont en passe d’être tous comblés… A la veille de la Première Guerre mondiale, alors que les bouleversements géopolitiques refondent l’ordre et la marche du monde, Segalen va faire l’expérience de soi et de l’autre en tant que voyageur et à l’aune de l’écriture… Lorsque Segalen débarque en Océanie puis en Chine, il est confronté au processus de dégradation et de nivellement des cultures que l’expansion coloniale des grandes puissances - et partant le développement du tourisme dont nous vivons aujourd’hui la forme la plus radicale - vient accélérer. Très vite, il éprouve la nécessité - le devoir - de rendre compte de la Différence et qu’il ne peut y avoir de conscience identitaire sans ouverture à l’autre.


     Comment ne pas voir dans cette démarche exemplaire le symbole d’une quête qui anime définitivement - depuis Rimbaud et Gauguin, lesquels précisément hantèrent Segalen - tout artiste, tout écrivain, digne de ce nom : la recherche de sa propre identité ? Segalen va tenter sa vie durant de rendre compte de l‘altérité par l’écriture. Il va surtout s’interroger sur les moyens mis à sa portée pour le faire et inventer de nouvelles formes pour y parvenir. Quelques années avant André Breton, Segalen est certainement celui qui a le plus systématiquement tenté de répondre à la question fondamentale sur laquelle Nadja s’ouvre et se referme (à l’instar de René Leys) : qui suis-je ?


Sébastien, A.S. Édition-Librairie 

 

 

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Published by Sébastien - dans littérature de voyage
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