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18 mai 2008 7 18 /05 /mai /2008 20:23

     L’Escale du livre, c’est quoi ? Des chapiteaux présents tout le week-end (du 4 au 6 avril 2008, quartier Sainte-Croix à Bordeaux) pour aller à la rencontre des libraires, des éditeurs et des livres ; des cafés littéraires, des lectures, pour débattre de littérature et rencontrer les auteurs…


     Mais ce que l’on connaît moins, c’est toute l’action en faveur des scolaires qui grâce au salon, peuvent aller à la rencontre des auteurs dans des lieux de Bordeaux tout à fait inhabituels.


     Jeudi 3 avril, au Couvent des Dominicains, Stanislas Gros, auteur de la bande dessinée adaptée du Dernier jour d’un condamné de Victor Hugo, rencontrait une classe de seconde du lycée de l'Assomption.

Nous étions présentes et vous donnons un compte-rendu du véritable interrogatoire subi ( !)

Les questions ont fusé de toutes parts, parfois de façon décousue mais le dessinateur s’est bien volontiers prêté au jeu…



Comment avez-vous eu l’idée d’adapter Le dernier jour d’un condamné ?

    
A l’origine c’est mon éditeur qui a eu l’idée. Il avait vu l’ambiance très sombre des dessins au pinceau, sur mon blog.


Aviez-vous déjà lu le texte avant ?


Oui mais je ne pensais pas qu’il était si connu.


Comment avez-vous exécuté le travail ?


En bande dessinée on a un nombre de pages imposé, il faut que l'histoire tienne en 46 pages, ni plus, ni moins, donc j'ai d'abord dû faire un découpage très précis, me dire : " de telle page à telle autre, je vais raconter ceci ", de manière à être sûr de maîtriser le rythme et à faire tomber la fin pile à la page 46. Pour ce texte, j'avais de la chance : il est divisé en une quarantaine de petits chapitres, quasiment un par page, donc c'était assez facile à faire. Il n'y a qu'un passage que j'ai supprimé : un cauchemar avec une vieille dame, qui n'avait rien à voir avec la peine de mort et que je trouvais finalement moins impressionnant que le reste.
Ensuite, une fois que je savais ce que j'allais devoir raconter sur chacune des 46 pages, j'ai fait un découpage de plus en plus précis, et j'ai écrit les dialogues, en gardant toujours, dans la mesure du possible, ceux du texte, ou en transformant en dialogues des parties du texte qui n'en étaient pas.
J'ai vraiment essayé d'être le plus proche possible des mots de Hugo, la seule vraie infidélité que j'aie faite c'est quand l'architecte qui vient prendre des mesures à la fin gaffe. Dans le texte, il ne gaffe pas, il le fait exprès, mais je n'arrivais pas à rendre ça.
Je voulais aussi être le plus simple et le plus clair possible, j'ai dû recommencer plusieurs fois la première page avant d'avoir l'idée simple de la mort qui accompagne le condamné.

J'ai réalisé la première page, je l'ai montrée à l'éditeur et il était d'accord.
J'ai essayé de caler un chapitre par page, mais il faut bien décider ce qu'on met avant sur chaque page.
De toute façon le nombre de pages est limité en BD.
J'ai gardé le vrai texte de Victor Hugo dans la bande dessinée sauf le passage où l'architecte vient prendre les mesures pour la guillotine, je l'ai fait sous forme de gags. Ça fait partie des scènes assez cauchemardesques. Sinon, il faut surtout penser à se demander ce qu'a voulu dire Victor Hugo.

 

 

Combien de temps ce la vous prend pour faire une BD ?


Là j'ai mis environ 6 mois. Mais pour Dorian Gray que je viens de finir, j'ai mis un an, mais c'est parce qu'il fait 62 pages et que le texte était nettement plus difficile que celui de Hugo.

 

 


Est-ce que vous vous êtes beaucoup documenté ?


Victor Hugo prenait la défense d'un condamné à mort, n'importe lequel, quel que soit le lieu et l'époque. Certains détails, comme les noms de criminels authentiques sur les murs par exemple, indiquent que l'histoire se passe plutôt en France au XIXe siècle, mais pour Hugo ils ont une valeur symbolique : peu importe que Castaing ou Papavoine aient réellement existé, ici ils représentent " celui qui a tué sa femme " ou " celui qui a tué des enfants ", etc.
Donc pour rendre cette idée que l'histoire se passe n'importe où, n'importe quand, j'ai évité de me documenter trop précisément sur le XIXe siècle. Je me suis permis des références au Moyen Age, et même au XXe siècle. Dans la scène du procès, au début, je me suis inspiré des dessins de Daumier, un caricaturiste contemporain de Hugo,
En revanche je suis allé dessiner les dernières pages à Paris parce que je voulais qu'on reconnaisse bien les lieux, l'hôtel de Ville et la Conciergerie, qu'on puisse se dire en les voyant " c'est ici qu'on coupait la tête des condamnés ". Ce qui est amusant, c'est que, comme on était au mois d'août, je suis tombé en plein Paris plage, et devant l'hôtel de ville, là où dans l'album il y a une guillotine, il y avait un filet de beach-volley et des gens en maillot de bain.
D'une manière générale, plutôt que de me documenter précisément, j'ai essayé de dessiner à partir des mots de Hugo, qui a un style très visuel, avec beaucoup d'images fortes : par exemple, à un moment il compare les chaînes des galériens à des arêtes de poissons, donc j'ai essayé de les dessiner de manière à ce qu'elles ressemblent à des arêtes de poisson. (Cela dit, à cet endroit du texte, pour une question de réalisme, j'aurais aimé avoir une documentation plus précise, mais je n'ai pas trouvé d'image de ferrage de forçat).
Pour Bicêtre, qu'on voit au début, j'ai pensé que, contrairement à l'hôtel de ville, la plupart des gens (enfin moi, en tout cas) ne sait pas à quoi ressemble ce bâtiment, et comme je ne le trouvais pas très intéressant à dessiner, je l'ai fait d'après les mots de Hugo, qui décrit une silhouette de château-fort quand on le voit de loin, mais des murs sales et délabrés quand on le voit de près.


Vous pouvez nous parler de la tête de mort que vous représentez derrière le condamné tout au long de l’histoire ?

 


C'est une illustration du premier paragraphe du texte : le condamné parle de l'idée de la mort qui le hante à chaque instant, et la compare même à un spectre. C'est le moyen que j'ai trouvé pour rendre cette idée visuellement.

 

 


Le fait que la BD soit une commande impose des contraintes ?


On m'a laissé libre de faire ce que je voulais mais je n'aurais pas eu l'idée moi-même, d'adapter le texte. Finalement adapter le texte d'un autre permet de faire des choses qu'on n'aurait pas imaginées sinon. Essayer de rendre le style spectaculaire m'a permis de faire quelques pages qui m'étonnent moi-même, comme celles où le présent, page de droite est séparé du passé, page de gauche par une rivière de sang au milieu.


Les techniques de dessin sont différentes quand on adapte ?

 


Je cherche toujours la technique la plus appropriée à ce que je raconte : Pour le Dernier Jour d'un condamné , il fallait un dessin sombre et sale : habituellement, je dessinais au pinceau et mes dessins étaient juste sombres, j'ai ajouté du crayon pour le côté sale
Mais pour Dorian Gray, il fallait des dessins clairs, ni sombres, ni sales, donc j'ai dessiné au stylo à bille.


Vous ne faites que des adaptations ?

 


C'est ma 1ère BD donc ma 1ère adaptation ! J'ai décidé de continuer avec Le portrait de Dorian Gray, mais sinon je n'aurais jamais eu l'idée d'adapter ; maintenant, je voudrais bien commencer à raconter mes propres histoires : j'en ai commencé une ou deux sur mon site.


Vous comptez rester dans un univers sombre ?

 


Au contraire, je voudrais plutôt passer à des choses plus légères, plus rigolotes. Par exemple, pendant que je dessinais Dorian Gray, j'ai créé sur mon site une série de gags sur le dandysme. Mais je ne suis pas sûr que ça intéressera un éditeur.


Comment travaillez-vous ?

 


Sur des petits formats, de manière à pouvoir me déplacer avec, parce que je n'aime pas rester enfermé chez moi ; pour moi le lieu de travail idéal, c'est une terrasse de café.


Le roman est assez fantastique ; ça doit aider, non ?

Oui, par exemple l'Hôtel de Ville qui crache des gendarmes, c'est vraiment dit dans le texte.

C'est quoi votre parcours ?

Cancre ! J'ai fait 1 ou 2 ans de Beaux Arts puis des boulots qui n'ont rien à voir. J'ai proposé des dessins aux éditeurs puis finalement je les ai mis sur mon blog.

Vous dessinez depuis quand ?

La maternelle. Les gens normaux arrêtent, moi j'ai continué !

Vous avez pris des cours de dessin ?

Très peu sauf aux Beaux-Arts.
J'ai appris tout seul, entre autres en lisant des entretiens d'artistes, et je dessine beaucoup d'après nature, surtout j(aime beaucoup les portraits : il y a toujours une foule de chose à essayer de comprendre dans un visage : comment dessiner la bouche par rapport au nez. Tout est lié dans un visage.

Quelle sont vos influences artistiques ?

Le cinéma, le cinéma muet en noir et blanc, les films avec beaucoup de contrastes. C'est très contrasté au pinceau. J'aime bien Fritz Lang, Métropolis par exemple. J'ai pu penser à Klimt aussi en dessinant, mais finalement ses dessins de la mort n'ont rien à voir.

Quels sont vos projets ?

Une histoire qui se passerait au Moyen Age, la nuit. Je veux créer des personnages amusants, explorer la nuit avec mon pinceau. Si vous connaissez la BD Donjon, ça ressemble un peu. Sur mon blog j'ai fait des fausses planches de Donjon, en sépia avec des pages plus ou moins foncées.
On m'a proposé un projet sur le rock et d'illustrer un livre sur les soldats de la guerre de 14, aussi. Je vais y réfléchir.

Y a-t-il d'autres oeuvres que vous aimeriez adapter ?

Il y a des écrivains que j?aime beaucoup mais comment les adapter ? J'aime beaucoup Balzac mais comment retranscrire les descriptions psychologiques et sociologiques, tout ça ? Victor Hugo, là ça tient bien en 40 pages. Le Père Goriot ne tiendrait pas en si peu de pages.

Quelles sont vos références en BD ?

Je ne lis pas beaucoup de BD mais j'aime lire comment les dessinateurs dessinent. La technique d'Hergé par exemple, la ligne claire est très intéressante, il élimine les détails, les ombres, pour un dessin plus net. Franquin lui c'est le plus vivant possible, les attitudes doivent être justes. Un autre dessinateur dira qu'il faut que le trait soit lâché. Et je me dis que c'est vrai aussi, je m'inspire de tout ça.

Avez-vous vos personnages ?

J'ai des histoires, avec des personnages dedans. Enfin, j'en ai bien peur, celui que je dessine le plus souvent, comme pour la plupart des blogueurs, c'est moi-même?

Vous auriez aimé exercer un autre métier artistique ?

Je n'y ai jamais pensé.

Travaillez-vous en collaboration ?

Sinon je fais tout, tout seul pour l'instant. J'ai énormément de mal à travailler à partir des scénarios des autres, à chaque fois que j'ai essayé, ça m'a pris au bas mot deux fois plus de temps que si c'était moi qui écrivais, et je n'étais jamais très sûr du résultat. Quand c'est moi qui écris (même si c'est une adaptation), je sais où je veux en venir, tout est plus clair dans ma tête que quand je dois m'approprier les mots d'un autre.

Vous avez fait les couleurs dans le Dernier jour d'un condamné ?

Non c'est Marie Galopin, qui a fait du très bon travail. Je lui juste ai donné quelques indications, qui étaient en général celles qu'on trouvait dans le texte de Hugo : ici il faut que ça ressemble à une étoffe dorée, là il faut laisser en noir et blanc, etc.

Pourquoi Dorian Gray ?

Il y a quelque chose de très visuel dans le roman.
J'ai pu m'inspirer d'Aubrey Bradsley qui a illustré la Salomé d'Oscar Wilde.
L'idée du portrait qui vieillit dans Dorian Gray, je l'ai représentée en bas à droite de chaque page de la bande dessinée. Si on passe très vite les pages ça fait un flip book, suivant le sens le portrait vieillit ou rajeunit à toute vitesse.

Le thème de la peine de mort ça vous a parlé ?

Pas spécialement. " Tout art est parfaitement inutile " comme dirait Wilde. Bien sûr, je suis contre la peine de mort, le racisme, la faim dans le monde, le réchauffement climatique et les mois d'août pluvieux, mais je suis conscient que je n'y peux pas grand-chose. En plus, dans un pays où la peine de mort est abolie depuis 25 ans, j'aurais l'air malin de crier " à bas la peine de mort ". Je pense simplement avoir fait passer les sentiments que la peine de mort éveille en moi.

Aimeriez-vous faire une BD engagée ?

Je ne suis pas assez investi dans quelque chose. Et puis je pense que souvent les oeuvres engagées ne touchent que les personnes déjà engagées.
Je voudrais plutôt faire des choses universelles, qui s'adressent à tout le monde (ce qui ne signifie pas forcément flatter les gens). Je préférerais qu'on achète mes BD parce que les dessins sont marrants ou l'histoire intéressante, plutôt que parce que mes idées politiques coïncident avec celles du lecteur.

Vous n'avez pas eu trop de mal à représenter le personnage principal ?

Non, on ne le reconnait pas très bien ; je me suis un peu inspiré de la tête de Victor Hugo. Victor Hugo jeune, à l'âge où il ne portait pas encore la barbe mais avec une barbe quand même. Bon, si, j'ai eu un peu du mal finalement.

Qu'est-ce qui est le plus agréable quand vous dessinez ?

Le fait de voir mes dessins progresser, d'évoluer, de changer de technique, de me remettre en cause. Je dirais que le plus agréable c'est l'inattendu, les dessins dont je n'aurais pas imaginé qu'ils pourraient sortir un jour de mon crayon.

Petit, vous pensiez déjà à faire de la bande dessinée ?

Je dessinais mais je ne devais pas penser à la BD. Je ne suis pas très nostalgique de mes dessins en fait !


Vous pourriez nous faire un dessin au tableau ?

 


Euh oui d’accord.


Voilà, en fait dans la BD pour un personnage, j’ai dessiné la guillotine et j’ai ajouté un corps autour, mais c’est juste pour m’amuser… Victor Hugo aurait sûrement trouvé ça débile !

 

Le Dernier jour d’un condamné est paru chez Delcourt en 2007

http://www.editions-delcourt.fr/catalogue/bd/le_dernier_jour_d_un_condamne_de_victor_hugo

Le portrait de Dorian Gray devrait paraître courant juin.

Pour en savoir plus, aller faire un tour sur le site internet de Stanislas Gros :

http://www.stanislasgros.com/ et pensez à aller voir son blog (lien sur le site) !  


Ariane, Chloé et Claire

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Published by Ariane, Chloé et Claire - dans Entretiens
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