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12 juillet 2008 6 12 /07 /juillet /2008 17:33

    


 




Cécile LADJALI,
Les vies d'Emily Pearl
Actes Sud
mars 2008
























     Les vies d'Emily Pearl
est le quatrième roman de Cécile Ladjali, plus connue pour ses essais et son engagement en faveur d'un enseignement exigeant de la langue française que pour son oeuvre de fiction. Cette " amoureuse des mots " telle qu'elle se définit, nous livre ici un récit bref (moins de 200 pages) mais intense, qui a pour cadre principal l'Angleterre victorienne, à la fois corsetée et décadente de la fin du 19ème siècle, et comme arrière-plan la présence toujours lointaine mais persistante des Etats-Unis, jeune nation qui cristallise les espoirs et les rêves de liberté. C'est d'ailleurs au large des côtes américaines que prennent fin le récit et le destin de la narratrice, Emily Pearl.


     Ecrit sous la forme d'un journal, le récit met en regard le destin de deux femmes : le destin d'Emily Pearl et celui de sa soeur aînée, Virginia, que l'on suit grâce aux citations de sa correspondance dans le journal d'Emily. L'aînée, partie très tôt de la maison pour gagner sa vie et devenir indépendante, réussira à atteindre les Etats-Unis pour vivre le rêve américain dans ses grandeurs (à New-York) et ses limites (dans le Sud à Salem). Même si le destin de Virginia n'apparaît qu'en toile de fond, il est néanmoins très important dans la construction du personnage principal. Car Emily ne cesse de comparer son existence à celle de sa soeur : issue d'une famille pauvre, elle a connu rapidement une ascension sociale en devenant la préceptrice d'un jeune lord, Terence, et l'amante de son père, Lord Auskin. Mais une fois cette ascension acquise et malgré l'attachement qu'elle éprouve à l'égard de ses maîtres, Emily se sent prisonnière, sans aucune perspective dans ce manoir éloigné de Londres et à l'écart du monde.

     A travers le destin des deux jeunes femmes et des autres personnages féminins du roman (une aristocrate, des domestiques, des ouvrières,...), l'auteure dresse le tableau d'une condition féminine aliénante à laquelle les différentes protagonistes, avec les moyens dont elles disposent, tentent d'échapper. Emily, en quête de liberté et d'accomplissement, choisit l'écriture pour transformer la réalité de sa condition et fait l'expérience du pouvoir des mots. Dans son journal, qu'elle laisse intentionnellement à la lecture de son maître, elle déforme la réalité en inventant par exemple des histoires sur le compte des autres domestiques, mensonges qui auront des conséquences funestes pour ces derniers (du renvoi du manoir jusqu'à la mort). Bientôt dépassée par ses propres manipulations, la jeune femme ira toujours plus loin dans cette provocation du destin, ce jusqu'à un point de non-retour.

     Comme dans son premier roman, Les Souffleurs, où certains des personnages sont des têtes sans corps, Cécile Ladjali prend ici quelques libertés avec le principe de réalité tout en inscrivant son récit dans un cadre traditionnel. Les codes du roman d'intérieur et du journal côtoient en effet fantômes, sorcières et autres formes surnaturelles amenant ainsi le lecteur à s'interroger sur la part de réalisme et celle de l'imaginaire : qu'est-ce qui relève de la description du réel ou à l'inverse du pur fantasme dans ce roman ? Le personnage principal lui-même semble échapper à toute description définitive. A l'image de l'eau, leitmotiv qui parcourt tout le texte, comme par exemple l'océan qui sépare les deux soeurs, Emily reste insaisissable, se renouvelant sans cesse, au gré des situations, dans une tentative désespérée de donner une forme satisfaisante à sa vie.

     Un roman dense et fascinant, qu'il est difficile d'abandonner une fois la lecture terminée.

Caroline, A.S. Bib


Rentrée littéraire : Cécile Ladjali, Louis et la jeune fille :
site Actes Sud

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