Samedi 13 septembre 6 13 /09 /Sep 18:35








Pierre BAYARD
L'Affaire du chien des Baskerville,
Editons de Minuit, janvier 2008


























Pierre Bayard, auteur du best-seller Comment parler des livres que l'on n'a pas lus (Les Editions de Minuit, 2007), signe avec l'Affaire du chien des Baskerville un nouveau récit « encré » dans l'univers de Sir Arthur Conan Doyle.









« Elémentaire mon cher Watson... » ?

Un récent sondage britannique révèle qu'une majorité d'Anglais sont convaincus que Sherlock Holmes a réellement existé. Parmi 3000 personnes interrogées 58% pensent en effet que le célèbre détective vivait à Londres alors que 23 % soutiennent que Winston Churchill est un être de fiction ! Fiction ou réalité, la  frontière entre les deux mondes semble se perdre dans l'épais brouillard anglais... Laissons de côté l'homme politique et acceptons un instant de donner vie à l'être de papier ! Parce que, selon Pierre Bayard, « le monde que produit le texte littéraire est un monde incomplet », nous pouvons à souhait pénétrer « l'univers troué » du récit et y apporter nos propres théories. Le lecteur devient acteur, il réécrit le texte en même temps qu'il le lit. Michel de Certeau1  préfère, quant à lui, parler de lecteur « braconnier ». Or quelle meilleure métaphore que celle d'un lecteur « chasseur » pourrait s'appliquer à la traque d'un chien meurtrier ? A travers ce nouvel essai, Pierre Bayard propose de relire pour l'éclaircir l'énigme du Chien des Baskerville.

Dans Le Dernier Problème, Watson rapporte la tragique disparition de Holmes dans les chutes de Reichenbach. Tout indique la mort du célèbre détective tombé entre les griffes du terrible professeur Moriarty. Nous sommes en 1893 lorsque Doyle tue son héros. Les milliers de lecteurs, passionnés, n'en reviennent pas. Holmes assassiné ?! Las de son personnage, l'auteur aurait mis fin à l'écriture des quelques pages journalières. Les protestations fusèrent dans le royaume entier2. Coupable d'infanticide ? Doyle avoue volontiers au fil de sa correspondance être fatigué par l'écriture des nouvelles de Sherlock Holmes. Il confie à sa mère : « Je pense tuer Holmes dans la sixième. Il m'empêche de penser à des choses meilleures ». Le problème se pose alors pour lui de savoir comment mettre fin aux jours du détective
. « Un homme comme celui-là ne peut pas succomber à un petit rien ou à une mauvaise grippe, sa fin doit être violente et dramatique. » Apparaît ainsi le diabolique professeur Moriarty. Mais la mort, dissimulée sous une équivoque disparition, échappe à l'auteur qui décide, neuf années plus tard, de rendre à l'appartement du 221 bis Baker Street son célèbre locataire. Le Chien des Baskerville célèbre le retour de Sherlock Holmes sur les landes du Devonshire. Mais cette nouvelle affaire ressuscite-t-elle la perspicacité du détective dans son intégralité ? Pas si sûr...

Pour la troisième fois, Pierre Bayard endosse le rôle de critique policier. Après avoir rétabli la « vérité »  (s'il existe une vérité de fiction) au sujet du meurtre de Roger Ackroyd3, revu et corrigé la culpabilité de Claudius, le beau-père de Hamlet4, l'auteur interroge la pertinence du dossier Baskerville. Dans ce nouvel essai, l'écrivain policier troque le chapeau de Poirot pour la toque de Sherlock ! Tel un chien de chasse affuté, Pierre Bayard déjoue une à une les conclusions de l'enquête. Fichtre ! Si nous savions que l'erreur était humaine, nous ignorions qu'elle était aussi holmésienne ! Holmes se serait-il donc trompé ? La question mérite d'être posée. Devant les incohérences du récit et les failles du raisonnement, il est temps de mettre les célèbres déductions à l'épreuve de conviction. Mais avant de nous exposer la véritable identité du meurtrier, Pierre Bayard analyse celle de notre cher enquêteur anglais. Un rien psychanalytique, le reflet du miroir esquisse la silhouette d'un détective vieillissant, tourmenté et quasi absent ! Un Sherlock sujet à la faute, un Holmes en proie à l'erreur, c'est peut-être à ce moment précis seulement, que Doyle réussit à porter le coup fatal à son encombrante créature.

L'Affaire du chien des Baskerville captive dès les premières pages. Le lecteur est tenu en haleine autant par l'intérêt que suscite la réouverture du dossier que par la curiosité de découvrir l'identité du véritable meurtrier. Nul besoin de connaître le texte original, Bayard, passé maître dans l'art de « parler des livres que l'on n'a pas lus », appuie l'ensemble de ces arguments sur une pertinente sélection de citations. Bluffant par sa force de persuasion, le présent essai nous inciterait presque à rejoindre les 58% des Anglais sondés... Un regret seulement, celui du ton peu conciliant et sévère de Bayard. Ce dernier semble hélas oublier que les errements de Holmes participent au charme de l'histoire. Au cours d'une démonstration acérée sur l'invraisemblance d'un fait, il enfonce dans les fameux « trous » du roman des clous bien trop pointus.


Charlotte, AS BIB, promotion 07-08.

 1.  In L’invention du quotidien, 1. Paris : Gallimard, 1990
  2. « Quand la nouvelle fut officiellement connue (…), de nombreux lecteurs en colère assaillirent les journaux de textes de protestation, et le Strand, qui publiait les nouvelles de l’écrivain, fut submergé dans le flot de lettres d’injures émanant de lecteurs en colère. Certains s’adressèrent également, dans l’espoir de les faire intervenir auprès de Conan Doyle, à des membres du parlement, et même au Prince de Galles » Ibid. p.112-113
  3. Qui a tué Roger Ackroyd ?, Paris : Les Editions de Minuit, 1998 (collection « Reprise »)
 4. Enquête sur Hamlet. Le dialogue de sourds, Paris: Les Editions de Minuit, 2002




Par Charlotte - Publié dans : littératures franç. et francoph. contemporaines
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