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9 novembre 2012 5 09 /11 /novembre /2012 07:00

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La ville de Carhaix, dans le Finistère, est essentiellement connue pour son festival de musiques estival des « Vieilles Charrues ». Mais c’est aussi une commune à l’identité bretonne forte (presque un quart des enfants de la commune sont scolarisés dans des écoles bilingues ou « Diwan » – écoles associatives où l’enseignement se fait majoritairement en breton –) ; c’est pourquoi elle accueille tous les ans le festival du livre en Bretagne. Cette année a eu lieu la 23ème édition, le week-end des 27 et 28 octobre. L’événement dont le thème était « Le livre et le dessin politique » a attiré 11 000 visiteurs. Près de 300 auteurs et 98 éditeurs y ont participé.

J’y suis allée le dimanche et la première chose qui m’a frappée était d’entendre parler breton dans les allées ; les gens s’exprimaient dans cette langue naturellement, passant parfois du français au breton sans faire attention. Ayant appris le breton dès la maternelle à l’école bilingue, cela m’a fait très plaisir d’écouter parler cette langue que l’on a trop rarement l’occasion d’entendre. Les visiteurs du festival étaient plutôt âgés dans l’ensemble ; j’ai aperçu quelques jeunes adultes mais très peu d’adolescents. De nombreuses familles étaient également présentes et déambulaient dans une ambiance très conviviale.
public.jpg Les gens discutent en breton autour des ouvrages. (photo :Ouest France)

 

Il y avait des maisons d’édition de toutes tailles, depuis les petits éditeurs locaux jusqu’aux gros éditeurs comme « Coop breizh », qui a son propre réseau de diffusion-distribution et vend toutes sortes de produits culturels bretons, des livres et CD au linge de maison. Les ouvrages présentés sur les stands étaient en breton ou avaient trait à la Bretagne. On voyait surtout beaucoup de romans historiques et policiers, mais tous les genres étaient bien présents : des livres politiques – c’était le thème du festival – aux ouvrages d’étude de la langue ou de poésie. J’ai même aperçu des DVD de Columbo en breton ou de « Ken Tuch », une sitcom entièrement tournée en breton.

Une part importante du salon était consacrée à la jeunesse,et un espace avec des ateliers d’arts plastiques était même aménagé pour les plus petits. On pouvait découvrir sur les stands de nombreux ouvrages à destination des enfants : des livres d’écrivains locaux mais aussi d’auteurs classiques traduits en breton (Tomi Ungerer, Beatrix Potter, etc.) et des BD célèbres comme Lucky Luke ou Tintin.

 

Couv_104260.jpgLes aventures de Tintin traduites en breton.

 

Les éditeurs proposaient aussi de nombreux magazines, allant des revues traditionnelles comme Micherioùkoz (« vieux métiers » en français) aux revues d’actualité comme Bretons, ou Ar Men. Certaines comme An dasson étaient même bilingues.

Parmi les invités du festival on pouvait rencontrer de nombreux auteurs mais aussi des personnalités plus médiatiques commeLaury Thilleman (miss France 2011). J’ai ainsi eu l’occasion de discuter un peu avec Angèle Jacq, une dame énergique et engagée,auteure de romans historiques, qui était présidente du festival en 2010.



Les événements du festival

anamzer.jpgUne des sensations du festival était la traduction bretonne du 1er tome d’Harry Potter, Harry Potter ha maenarfurien, sorti le 17 octobre aux éditions An Amzer Embanner / Le Temps Éditeur (maison d’édition créée par Thierry Jamet et Hélène Dupuis, basée à Pornic). La traduction a été effectuée par Marc Kerrain, professeur de breton à l’Université de Haute Bretagne. La série Harry Potter existait déjà en occitan et en basque. Le tirage de la version bretonne s’est fait à 3000 exemplaires dont la moitié a déjà été vendue ; plus de 200 ont été écoulés sur les deux jours du festival.La moitié des ventes a eu lieu hors Bretagne, car ce sont principalement des collectionneurs qui achètent le livre. Une réimpression est prévue et la traduction du tome 2 est en cours. La traduction de Harry Potter en breton permet de faire la promotion de la langue bretonne, d’en donner une image moderne et positive et de la faire découvrir à l’étranger.

Une des autres sorties du moment qui fait parler d’elle dans le monde bretonnant est le Dictionnaire breton-français de Martial Ménard, qui va paraître aux éditions Palantines. L’auteur travaille depuis une trentaine d’années sur ce dictionnaire de 7000 pages qui comprend 48 000 entrées illustrées par des exemples, et qui présente tous les domaines et niveaux de langues. Ce dictionnaire se veut moderne et inclut les travaux récents sur les néologismes, afin de faire évoluer la langue bretonne et l’adapter aux avancées technologiques. Il est destiné principalement à l’enseignement.

Enfin, j’ai remarqué qu’un stand entier était consacré au livre Les Bretonnismes - le français tel qu’on le parle enles-bretonnismes.jpg Bretagne d’Hervé Lossec. L’ouvrage sur les déformations locales du français empruntées au breton est paru en 2010 aux éditions SkolVreizh (petite maison d’édition basée à Morlaix) et a eu un succès inattendu. Édité au départ à 2000 exemplaires, il a connu de nombreuses ruptures de stock et a été réédité sept fois pour se vendre finalement à plus de 180 000 exemplaires, se plaçant ainsi 11ème des meilleures ventes françaises selon Livres Hebdo. L’auteur est apparu dans les médias nationaux (TF1, Le Figaro, Le Point…) et est même allé présenter son livre à New-York, pour la diaspora bretonne américaine. Fort de son succès, il a publié la suite de l’ouvrage dans un deuxième tome qui s’est vendu à 70 000 exemplaires en seulement trois mois. Sur le stand dédié au livre, on pouvait également acheter de nombreux produits dérivés : tee-shirts, cartes postales, sets de tables…

Ce succès peut s’expliquer en partie par l’image drôle et décomplexée que donne ce livre du breton, mettant ainsi fin au cliché du « plouc » parlant un mauvais français. Les déformations locales sont ici vues comme une particularité attendrissante, voire une richesse à l’heure de la mondialisation et de l’uniformisation.



Conférence sur la traduction

Dans la matinée, j’ai assisté à une conférence sur la traduction de livres en breton. La discussion s’est faite entièrement en breton, et sur cinq intervenants, un seul s’est exprimé en français. Des casques étaient mis à disposition pour les non-bretonnants, Christian Le Bleizh assurant la traduction simultanée en français. J’ai pris mes notes à partir de l’intervention en breton car je n’ai pas souvent l’occasion d’écouter des gens dialoguerdans cette langue. Mais cela fait très longtemps que je n’ai pas parlé ou entendu la langue, je m’excuse donc pour les éventuelles erreurs.

Lena Louarn, vice-présidente du Conseil Régional de Bretagne et présidente de l’Office public de la langue bretonne, nous a parlé d’un groupe de travail composé d’enseignants et de professionnels du livre mis en place par le Conseil Régional pour établir une liste d’œuvres vues comme intéressantes et qu’il faudrait avoir sur le marché éditorial breton, afin de pallier le manque de traductions en breton de titres célèbres et de donner envie aux jeunes de lire en breton. Cette liste comprendra des œuvres tous publics et s’appuiera sur les suggestions des lecteurs ; de nouveaux titres viendront la compléter tous les ans.

La seconde intervenante, membre du groupement d’associations culturelles de langue bretonne « kuzular brezhoneg » s’est exprimée sur l’importance de la traduction pour les langues peu parlées. Avoir des œuvres traduites en breton est un droit, même si l’on peut les lire dans leur langue originale. La traduction ne doit pas se cantonner aux œuvres scolaires, elle concerne tous les genres (poésie, théâtre…) et tous les publics. Il est indispensable de traduire des œuvres de littérature mondiale, et on peut déplorer le retard dans la traduction des best-sellers (cf. l’exemple de Harry Potter, traduit en breton quinze ans après sa parution en langue originale). Les traducteurs ont un rôle essentiel, la richesse de leur vocabulaire est d’une importance cruciale car les lecteurs emploieront le même langage. La traduction demande un long travail, allant de l’achat des droits des livres à la relecture, et les aides régionales et européennes sont essentielles pour les traducteurs de langue bretonne, qui ne peuvent pas vivre uniquement de leur traduction, le public étant limité. Les tirages d’ouvrages traduits en breton se font à 5000 exemplaires maximum, et leur prix doit dans l’idéal être le même que celui de l’ouvrage original afin de ne pas dissuader les lecteurs de l’acheter, d’où l’importance des aides. Il est également important de traduire les œuvres bretonnes en d’autres langues, afin de faire connaître la culture bretonne à l’étranger.

C’est ensuite Bruno Le Clainche, attaché parlementaire au Parlement Européen, qui nous a présenté les enjeux concernant le breton et les langues minoritaires, à l’échelle européenne. Il nous a expliqué que l’UE donne des moyens importants pour les minorités en Europe et qu’elle permet la professionnalisation des traducteurs dans des langues minoritaires ou peu parlées. Pourtant, en 2011, un dossier déposé devant la commission européenne pour obtenir des aides afin de traduire un livre français en breton a été refusé, au motif que la traduction doit se faire dans une langue officielle de l’UE ou reconnue par ses États membres (ce qui pose donc problème pour les langues minoritaires non reconnues, comme en France ou en Grèce). En soutien, le Parlement Européen a rédigé un rapport sur les langues en danger, il faut donc espérer que des crédits soient débloqués à l’avenir.

Thierry Jamet, des éditions An AmzerEmbanner / Le Temps Éditeur, à l’origine de la récente sortie de Harry Potter en breton, nous a ensuite raconté un peu l’histoire de cette publication. D’après lui, il est beaucoup plus facile et moins onéreux d’acquérir des droits d’auteur à l’étranger que dans les grandes maisons d’édition parisiennes. Une fois les droits pour toute la série des Harry Potter marchandés, il faudra encore compter le temps de la traduction : il faudra donc environ dix ans pour avoir toute la série en breton. En ce qui concerne la mise en valeur de l’édition bretonne, l’idéal d’après Thierry Jamet serait de présenter un stand à la foire de Francfort, pour faire connaître la langue et l’édition bretonne à l’international.

Pour finir, c’est Hervé Lossec, auteur du livre Les bretonnismes et traducteur amateur,qui s’est exprimé. Il n’est pas traducteur de métier et n’est donc pas ou peu payé, mais il aime traduire pendant son temps libre, pour le plaisir. Il a fait des traductions pour Hervé Jaouenn et pour Anne Guillou. Le livre français d’Anne Guillou Noce maudite, qu’il a traduit en  breton sous le titre Ar frikomiliget est sorti en même temps dans les deux langues. Pour lui, on ne peut pas traduire mot à mot, il faut penser en breton lorsque l’on traduit, mais la traduction ne doit pas non plus être trop travaillée, elle doit rester naturelle. Il ne se sert pas de dictionnaires mais essaye plutôt de trouver des synonymes ou des expressions équivalentes. Pour les livres étrangers, il vaut mieux essayer de comprendre ce qu’a voulu dire l’auteur premier et donc éviter de passer par une traduction intermédiaire en français.

Après la conférence, le public a posé des questions, notamment sur l’édition jeunesse et la promotion de la lecture. La jeunesse occupe une place importante de l’édition en breton, on trouve cependant peu d’ouvrages en breton dans les bibliothèques. Certains parents sont aussi rebutés car ils ne parlent pas breton ou ne connaissent pas l’offre éditée en breton. Le Conseil Régional met l’accent sur les écoles bilingues et Diwan pour trouver des lecteurs. Chaque année, la région offre des chèques livres aux enfants, il faudrait inciter les familles à s’en servir pour acheter au moins un livre en breton. Pendant le mois de la langue bretonne « mizvezar brezhoneg », des livres en breton sont également distribués gratuitement aux enfants.


Anaig, 2e année bib.-méd.-pat. 2012-2013

 

 

Lire aussi l'article de Yohann sur le 20e festival (2010)

 

 



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Published by Anaig - dans EVENEMENTS
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