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30 octobre 2008 4 30 /10 /octobre /2008 13:18
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Jorge Luis Borges,
Fictions, 1956,
traduction de P. Verdevoye et Ibarra,
Gallimard, 1957,
rééd. Folio, s.d., 183 p.












Fictions de Jorge Luis Borges
Ou quand le langage déborde le réel


On suppose, à tort que le langage correspond à la réalité, à cette chose si mystérieuse que nous appelons la réalité. A vrai dire, le langage est autre chose.
Jorge Luis Borges, La poésie, dans Conférences, p.92

Le bibliothécaire

Jorge Luis Borges est né en 1899 à Buenos Aires, et est mort en 1986 à Genève, ce qui nous dit peu de choses, sinon qu’il vécut longtemps. Il occupa bien cette longue vie : écrivain, bibliothécaire (il fut même directeur de la bibliothèque nationale d’Argentine), professeur d’anglais, conférencier en Amérique du Sud et aux Etats-Unis. Si on ajoute à cela une origine hispano-anglo-portugaise, une éducation en Suisse, et un apprentissage tardif de l’ancien anglais et des langues scandinaves, on en vient vite à l’idée d’un Borges écrivain cosmopolite. C’est oublier son attachement profond à l’Argentine, à la poésie gaucho, aux rues de Buenos Aires. C’est surtout oublier que Borges est l’homme des livres, de la bibliothèque, un amour qui ne sera pas même vaincu par la cécité :

« Si on me demandait ce qui a compté le plus dans ma vie, je répondrais : la bibliothèque de mon père. Il m’arrive de penser que je ne suis jamais sorti de cette bibliothèque, qui devait contenir plusieurs milliers de volumes »
Jorge Luis Borges, cité dans Borges :  fictions, mythe et récit, p.20

Le vrai pays est celui de la fiction. Pas celle du roman, encore moins réaliste, avec un début, un milieu et une fin. Pas même celle de l’innovation. Pour Borges, tout peut se ramener à quelques histoires,  quelques métaphores, et le nouveau prend souvent l’allure de l’ancien. Pas étonnant dès lors que le recueil Fictions ne contienne que peu de nouvelles au style classique, à la chute patiemment préparée.

« Délire laborieux et appauvrissant que de composer de vastes livres, de développer en cinq cents pages une idée que l’on peut très bien exposer oralement en quelques minutes. Mieux vaut feindre que ces livres existent déjà, et en offrir un résumé, un commentaire ».
Jorge Luis Borges Fictions, le jardin aux sentiers qui bifurquent, prologue, p.9

Ainsi, une grande partie des Fictions prend l’allure d’essais tout à fait sérieux. On va pourtant voir, par l’étude des nouvelles : Pierre Ménard, auteur du Quichotte, et Tlòn Uqbar Orbis Tertius, que ces essais sont pure fiction, ancrés dans le langage, et prenant d’assaut le réel.

Pierre Ménard, auteur du Quichotte.

Le propos de cette nouvelle est des plus curieux. Présentée sous la forme d’une note biographique réalisée à l’occasion de la mort d’un certain Pierre Ménard, elle met en lumière une face inconnue de cet écrivain imaginaire. Son opus magnum serait en effet une réécriture de certains chapitres du Don Quichotte, à l’identique qui plus est. Rien de nouveau donc. Et pourtant l’auteur n’est plus le même, par conséquent ses intentions ne le sont plus non plus : ce sont les mêmes mots, ce n’est pas le même livre. La nouvelle se termine sur les possibilités infinies offertes par cette technique : chaque livre, si pensé comme étant le fruit d’un autre auteur, prend une autre signification.

Cette nouvelle met en valeur deux pensées chères à Borges. La première est que, pour reprendre le mot d’Héraclite, on ne se baigne jamais dans le même fleuve. Une même phrase, prononcée avec plusieurs siècles d’écart, n’aura plus le même sens, car le langage aura évolué. La deuxième est qu’un livre n’est pas qu’un simple texte mais l’occasion d’une rencontre avec un lecteur, qui lui donnera une interprétation et, par cette même action, la vie.
Le langage n’est pas un outil univoque, mais un réservoir de sens.

Tlòn Uqbar Orbis Tertius

Ce titre barbare renvoie à une nouvelle encore plus folle que la précédente. Curiouser and curiouser, comme dirait Alice explorant le pays des merveilles. Cette nouvelle nous parle d’un autre pays, celui d’Uqbar, pas moins mystérieux, situé aux abords de l’Asie mineure, peuplé d’habitants parlant une curieuse langue où les substantifs ont disparu, et la relation de cause à effet avec eux, où la pensée est d’autant plus profonde qu’elle ne renvoie pas au réel, et où l’idée d’une continuité temporelle passe pour un dangereux paradoxe. Ce pays bien sûr, n’existe pas, et pourtant cela n’empêchera pas le narrateur d’en trouver la description dans un exemplaire apocryphe d’une encyclopédie des plus banales. La découverte d’un volume, puis de l’entière encyclopédie de Tlòn mettra à jour la société secrète qui en est à l’origine, et déclenchera la fascination du public. A tel point qu’à la fin de la nouvelle, le monde imaginaire de Tlòn s’apprête à faire disparaître le nôtre.

Analysons cette nouvelle pour voir en quoi son écriture est complexe, créant une véritable fiction tirant toutes les ressources du langage.
Première analyse : le narrateur est l’auteur. Il écrit une critique d’un livre réel parlant d’un monde imaginaire. Le réel semble dominer sous la forme rationnelle de l’essai.
Deuxième analyse : la fiction s’installe dans la nouvelle. Tlòn déchaîne la passion des foules, qui se désintéresse de notre monde. Or, on sait qu’une telle chose n’est jamais arrivée. On a donc un auteur réel, qui découvre fictionnellement un livre parlant d’un monde imaginaire. Si on ajoute à ça que les auteurs de ce livre sont tout ce qu’il y a de plus réels (Berkeley par exemple, philosophe idéaliste affirmant la non-existence du monde empirique), on constate bien vite que la nouvelle tisse de façon inextricable fiction et réalité, telles les mailles d’un tricot.
 
Borges utilise ici toutes les ressources du langage. Les philosophes nous enseignent en effet que le langage peut faire deux choses : 1 – être le miroir du monde, chaque mot représentant un objet. 2 – être le reflet de façons de vivre, s’adaptant aux pratiques d’une communauté. Les deux sont présentes dans cette nouvelle, mais, au lieu que le réel influe sur le langage, c’est le langage qui influe sur le réel. Parce que je parle d’un pays, celui-ci se met à exister et à remplacer mon monde. Parce que je parle des coutumes d’un peuple, celui-ci devient mon peuple. Le langage crée la fiction, et déborde le réel.

Conclusion

Borges devenu progressivement aveugle, devait avoir un rapport complexe au monde. Sous prétexte de le raconter, il l’a recréé, de façon à ce qu’il ne soit ni tout à fait le même, ni tout à fait un autre. C’est bien dans ce trouble que se niche la fiction, quelle que soit la forme narrative prise par Borges, prouvant que, décidément, le langage ne correspond pas à la réalité, qu’il est autre chose : l’objet d’un plaisir aussi bien esthétique qu’intellectuel.

Benjamin Sausin, Année Spéciale Bibliothèques Médiathèques

Voir aussi la fiche de Nathalie.

On peut également lire Benjamin sur
http://guernaouelle.free.fr/spip

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Published by Benjamin - dans Nouvelle
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