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31 octobre 2008 5 31 /10 /octobre /2008 12:20
  A LA POURSUITE D’UN GRAIN DE SABLE. 



 
La ligne de fuite
, bande dessinée
de Christophe Dabitch et Benjamin Flao.














 

« L’autre »,
nouvelle de Philippe Claudel
in Les petites mécaniques,
Mercure de France, 2003
Réed folio 2007
 


Le recueil des Petites mécaniques  est composé de 13 nouvelles, de longueurs assez inégales, de 5 à 40 pages. Ce sont de courtes fictions, qui illustrent chacune le thème cher à l’auteur du moment où la vie d’un personnage bascule. Dans « Le voleur et le marchand », un meurtrier rencontre le personnage de la mort, qui lui laisse la vie sauve à condition de mener une vie « droite et honnête », et de porter « secours à son prochain ». Le criminel va ensuite racheter ses crimes en sauvant successivement la vie de plusieurs personnages. Dans « Les confidents », une comtesse, Beata Désidério, fait un rêve qui va profondément la marquer, et que de façon obsessionnelle, elle va essayer de retrouver. Ce rêve troublant, où deux hommes détruisent une église, procure à la comtesse une sorte de vertige, de plaisir. Elle ne pense plus qu’à ce rêve, et la façon de se replonger dedans, jusqu’à ne plus manger, ne plus sortir, jusqu’à ce qu’elle parvienne  à le revivre. Philippe Claudel évoque cette idée sur le site du Mercure de France : « M'a toujours intimement touché la fragilité de nos vies ; ou plutôt, la fragilité de leur tracé qui, parfois, s'égare, se brise, alors même que rien, ou si peu de choses, laissent prévoir ces accidents le plus souvent secrets. La vie est donc bien cette petite mécanique, que l'on pense impeccablement réglée, infaillible, sûre d'elle-même et qui pourtant soudain se dérègle et se grippe. L'abandon, le doute, la folie, le silence, le retrait, la mort bien sûr sont ces grains de sable, minces mais aussi incontestables qu'indestructibles, qui parviennent à bloquer les rouages et les jeux. »



    A travers le recueil, Claudel crée une atmosphère étrange, il introduit des éléments fantastiques, irréels, comme la limite floue entre songe et réalité, l’apparition de la mort… Cet aspect est renforcé par le flou relatif qui demeure quant aux périodes où se déroulent les actions. L’auteur ne donne que très peu de repères temporels ; certaines nouvelles se déroulent au Moyen Age, d’autres à l’époque de la Renaissance, ou encore dans une période plus actuelle. Ce sont les descriptions qui permettent principalement d’identifier l’époque : une foire dans un bourg nous plonge plutôt dans une ambiance moyenâgeuse, l’évocation de « grands et beaux » livres d’architecture fait davantage penser à la période de la Renaissance, une pétition pour installer un siphon dans les WC par contre, nous rapproche de l’époque contemporaine. Le recueil est en fait composé selon un ordre chronologique, qui, même s’il balaye les siècles, repose toujours sur ce thème de la fragilité intemporelle et universelle de la vie. L’auteur explique que c’est « la forme de la nouvelle [qui lui] a permis de mettre en scène cela, car la nouvelle, les nouvelles - parfois ici teintées de fantastique - autorisent une variété de juxtaposition, de tons, d'époques, d'humeurs, de couleurs que ne permet pas vraiment le roman. Grâce à elles, on peut passer d'un univers à un autre, aller, comme c'est le cas ici, de l'ambiance d'une foire moyenâgeuse à celle d'un palais baroque italien dans lequel, enfermée, une comtesse tente de faire peindre un rêve qu'elle a fait, passer de la vie étriquée d'un gardien de musée indifférent aux œuvres qu'il surveille à celle d'une jeune femme que l'on séquestre afin qu'elle devienne la Reproductrice de toute l'espèce humaine. Suivre un boutiquier du Second Empire délaisser sa famille pour retrouver la trace d'un poète. Surveiller la rédemption d'un criminel, qui finira assassiné par celui qu'il avait été ».
   

Parmi ces nouvelles, « L’autre » met en scène un homme, Eugène Frolon, commerçant, père de famille, qui découvre par hasard les poèmes de Rimbaud – on retrouve là l’élément perturbateur, le « grain de sable » dont parle Claudel – et qui reste complètement sonné par la vérité de ces vers, par la façon dont ils semblent sonder sa vie en profondeur. Frolon cherche à se procurer d’autres poèmes, puis il laisse tomber son commerce, et décide de partir à la recherche de Rimbaud. Il se rend à Marseille, pour prendre le bateau qui le mènera jusqu’à Tunis. Arrivé là-bas, il n’a plus d’argent, et doit pendant trois ans travailler pour vivre. Tous les soirs pourtant, il va dans les cafés et il récite des poèmes de Rimbaud. Les gens commencent à le connaître, et tous l’appellent « Reïmbo ». Et puis un jour, il peut enfin partir vers Aden, en compagnie de trois missionnaires allemands, et pendant six semaines, ils voyagent. Puis les missionnaires abandonnent et décident de rentrer. Frolon, lui, continue la route et erre dans le désert, jusqu’à perdre la notion du temps et la conscience de soi-même. Il se blesse à la jambe, et demeure presque inconscient. Il est amené dans la maison d’un négociant, où, à l’annonce de son nom, « Reïmbo », il perçoit les paroles de l’un des hommes qui remarque que c’est presque son nom. Il est rapatrié à Marseille. Alors qu’il est à l’agonie, il se réveille et demande où est Rimbaud. Le médecin, surpris, lui répond : « Mais…Rimbaud, c’est vous !! ». On retrouve cette atmosphère étrange, irréelle, où Frolon va devenir Rimbaud en quelque sorte. A la fin de la nouvelle, le lecteur reste un peu perplexe face à cette chute, improbable. Que faut-il comprendre ? Le lecteur perçoit d’abord le récit comme une fable, comme une invention de l’auteur, mais se demande si finalement le Rimbaud qui est retourné à Marseille, et qui selon sa sœur, se serait repenti, s’en serait remis à Dieu dans une sorte de revirement étonnant, n’était pas Rimbaud ?


Ce thème du personnage qui part à la recherche de Rimbaud jusqu’au Harar et à Aden se retrouve dans la bande dessinée La ligne de fuite, de Christophe Dabitch et Benjamin Flao. Adrien, le personnage principal est un faussaire qui imite les textes de Rimbaud. Lorsqu’un de ses textes est publié (contre sa volonté), il décide de quitter Paris et de se rendre à Charleville, afin d’essayer d’oublier la honte et la culpabilité qu’il a ressenties lors de la publication du faux. A son retour, il est agressé par des bandits. Inconscient, et sujet à des hallucinations, il prend la décision de partir en Afrique sur les traces de Rimbaud. Arrivé à Aden, il cherche en vain le poète. Après une longue attente dans la ville, il part dans le désert, accompagnant une caravane. Puis il s’arrête, se retrouve seul dans le désert, parle avec Verlaine (en hallucination), et décide de repartir. La fin de la narration imaginée par les auteurs demeure, ici aussi, énigmatique. Christophe Dabitch,  journaliste et écrivain, est né à Bordeaux en 1968. Il a notamment écrit plusieurs scénarios de bande dessinée, dont Abdallahi, et Jéronimus, avec Jean-Denis Pendanx. Benjamin Flao est né à Nantes en 75. Après une école de graphiste, il a publié plusieurs carnets de voyages, réalisés lors de séjours en Afrique, en Atlantique, en Sibérie. La ligne de fuite est la première bande dessinée qu’il réalise.
  

Comme la nouvelle de Claudel, cette bande dessinée ne constitue pas une énième illustration de la vie de Rimbaud. Pour le scénariste comme pour Claudel, il s’agit bien sûr d’évoquer aussi Rimbaud , mais de façon subtile, par le biais de figures aussi complexes que celle du poète. Dans les deux livres, les références à la ressemblance du héros à la figure de Rimbaud sont nombreuses : « méfiez-vous, vous allez lui ressembler » , « vous êtes comme mon frère » , « excuse-moi Rimbaud… - je ne m’appelle pas Rimbaud ». Dans les deux cas le lecteur se trouve confronté à des personnages qui, fascinés par le poète, décident de partir à sa recherche, et qui finalement vont vivre eux aussi la violence du départ et le bouleversement qu’entraîne le voyage. Les deux auteurs ont d’ailleurs choisi les mêmes vers de Rimbaud lorsque les personnages annoncent leur départ :

 « Assez vu. La vision, s’est rencontrée à tous les airs.
Assez eu. Rumeurs des villes, le soir, et au soleil, et toujours.
Assez connu. Les arrêts de la vie. – Ô Rumeurs et Visions !
Départ dans l’affection et le bruit neufs ! »

    La même dimension fantastique, ou plutôt irréelle se retrouve également dans les deux livres. Adrien, dans La ligne de fuite voit Verlaine, Anatole Baju (poète décadent), ou encore Duplessy en hallucination, écrivains avec qui il tient de nombreuses discussions sur son identité notamment. Dans « L’Autre », l’auteur aborde aussi la question de l’identité et de la conscience en mêlant les figures de Frolon et de Rimbaud. Il évoque au départ « l’ombre d’un frère » , ombre dans laquelle Frolon va s’immerger, jusqu’à la scène finale où il deviendra vraiment le poète, l’Autre. Cette notion d’ombre, de double un peu flou se retrouve, selon moi, dans le caractère inachevé que Benjamin Flao, le dessinateur, va donner aux figures. Sa formation de carnétiste se retrouve un peu dans le dessin.



Certaines planches utilisent l’aquarelle, et Dabitch lui a demandé de conserver le trait au crayon . Cela en fait des figures esquissées, pas tout à fait finies,



ce qui correspond bien à la narration et aux errances de ces personnages.  Certains critiques parlent de dessin de caricature  et cette notion de caricature renvoie effectivement, d’un point de vue technique, au dessin rapide, saisi sur le vif.





Tout comme Claudel va mêler dans son recueil différentes époques, différents styles, différents effets de narration, les auteurs de La ligne de fuite vont errer, voyager, entre différentes techniques, différents traits, du croquis et au tableau poétique. Ainsi le dessin, la composition de la bande dessinée transcrit par exemple l’entrée d’Adrien dans l’hallucination, dans l’imaginaire : il n’y a plus de cadre, plus de case, et parfois même plus de pagination, seul demeure le dessin sur la planche.


Enfin, la grande question, le petit grain de sable que l’on retrouve dans les deux œuvres est également identique. Il s’agit de l’Art, de son usage, ainsi que de son influence dans la vie des hommes.


    « On verra que la peinture et la poésie sont des thèmes qui reviennent dans plusieurs de ces nouvelles. Sans doute parce que le contact avec ces deux formes d'art peut provoquer un éblouissement lui aussi susceptible de faire chanceler les petites mécaniques. Sans doute aussi parce que, si parfois elles amènent l'homme à sa perte, poésie et peinture, le plus souvent, contribuent à le sauver en lui découvrant un autre monde, éternel et immuable. » .

  Notes :
 1.  Claudel Philippe, Les petites mécaniques, Mercure de France, coll. Folio, 2003.
 2.  http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm
 3.  http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm
 4.  voir le site de l’ARPEL pour davantage de précisions : http://arpel.aquitaine.fr/spip.php?article6193
 5. voir la page : http://www.glenatlivres.com/livres.asp?Id=http%3A//www.glenatlivres.com/benjamin-flao-000000028042-090.htm
 6. Pascal Ory explique dans Lire au sujet de La ligne de fuite, que « l'astuce du scénario est que dudit Arthur on ne verra jamais l'image - alors qu'on aura eu droit, et c'est l'essentiel, à de nombreux extraits de ses oeuvres» (cf. http://www.lire.fr/critique.asp/idC=51832/idR=211/idG=10)
 7.  Dabitch Christophe, Flao Benjamin, La ligne de fuite, Futuropolis, 2007, p. 37.
 8.  Ibid., p. 32.
 9. « Départ », d’Arthur Rimbaud : « L’autre », in Les petites mécaniques, p. 91 ; La ligne de fuite, p. 60.
 10. « L’autre », op. cit., p. 93.
 11.  voir l’interview de Dabitch et Flao sur la page : http://www.atelierbd.com/actu/interview/benjamin-flao-et-christophe-dabitch.html : « c’est vrai que le crayon, je le trouvai très beau donc Benjamin l’a retravaillé et après, ce que j’aime bien avec l’utilisation de la couleur, c’est ce qu’on disait aussi : ce n’est pas plein. Les pages et les cases ne sont pas pleines, ne sont pas parfaites non plus… »
12.  cf. Pascal Ory  dans l’article de Lire au sujet de Benjamin Flao : « un dessinateur en équilibre instable entre le croquis de voyage et la caricature »
 13.
http://www.mercuredefrance.fr/titres/petitesmecaniques.htm

Julie, Année Spéciale Biblothèques-Médiathèques

Voir également :
sur Les Petites mécaniques :

fiche d'Elsa, fiche de Marie-Aude, fiche de Sandrine

sur Christophe Dabitch :
 l'article de Sarah,
L'Afrique et les Africains dans la bande dessinée occidentale

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Published by Julie - dans bande dessinée
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