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13 novembre 2008 4 13 /11 /novembre /2008 17:42

















VIES ET OEUVRES

Gombrowicz, Witold (1904-1969).

   
Witold Gombrowicz est romancier, nouvelliste et dramaturge. Il naît en 1904 dans une famille aristocrate d'origine lituanienne près de Varsovie, en Pologne, ville où il suivra des études de droit. Dès 1928, il se met à voyager, notamment en France où il suit des études d'économie et de philosophie.

En 1937 paraît son oeuvre la plus célèbre, Ferdydurke, dans laquelle un homme âgé d'une trentaine d'années se transforme en adolescent. Il y aborde les thèmes récurrents de ses oeuvres que sont l'immaturité, l'identité. L'ouvrage reçoit un accueil contrasté, avant d'être rapidement interdit par les nazis puis par les communistes.

Il part pour l'Argentine en 1939. Ce séjour est supposé ne durer que quelques semaines, mais la déclaration de guerre bouleverse ses projets: il y restera jusqu'en 1963. Il y vit pauvrement, surtout durant la guerre, et y fréquente les autres Polonais émigrés qu'il critique de manière acerbe dans son Journal, qui paraît dans la revue Kultura (la revue de l'émigration polonaise, publiée à Paris). Witold Gombrowicz s'installe en France en 1964, il y décédera 5 ans plus tard. Quelques années avant sa mort, il recevait le Prix International de Littérature pour Cosmos.

Gombrowicz semble toujours en interaction avec le lecteur, il aime le  provoquer, et même s'en moquer. Il use et abuse de descriptions incompréhensibles, burlesques, de jeux de langage. Ainsi, la parodie de conversation des Mémoires de Stefan Czarniecki :


    " - Molière ?
    -  Fredo !
    - Newton ?
    - Copernic !
    - Beethoven ?
    - Chopin !
    - Bach ?
    - Moniuszko ! "

Gombrowicz développe une réflexion sur le langage, qui propose un découpage du monde, et donc une vision du monde qui détermine l'être humain. Il réfléchit, de même, à la nature de l'homme, à la manière dont il se façonne. Il pense qu'il se fait par l'autre, qu'il est fabriqué par ses coutumes, son statut social. Dans Philibert doublé d'enfant, Il décrit une scène particulièrement burlesque dans laquelle, suite à un invraisemblable concours de circonstances, le public masculin d'un match de tennis se hisse sur le dos de son pendant féminin. Une jeune femme, nouvellement arrivée en ville, croit qu'il s'agit d'une attitude tout à fait normale et agit de la même manière. Il estime que l'homme est bâti via les autres donc, quitte à se comporter de la manière la plus absurde, voire barbare (pense-t-il aux horreurs de la Seconde Guerre mondiale ?). Ses personnages semblent être à la limite de la folie. Ils sont immatures, ne sont pas en adéquation avec leur statut, leur âge, avec ce que l'on attend d'eux. Ils sont souvent grotesques, il les caricature sauvagement mais transparaît une certaine tendresse de l'auteur pour les hommes, pour son pays. Il n'est pas un simple critique, il est un exilé qui pense à sa contrée d'origine, à ses compatriotes. Positives ou négatives, ces pensées l'habitent et ont fait de lui un des auteurs les plus reconnus en Pologne.


Zweig, Stefan (1881-1942).

    Né à Vienne dans une riche famille d'origine juive, Stefan Zweig connaît, tout comme Gombrowicz, la vie d'exilé. Il fait ses études à Vienne, ville cosmopolite et intellectuelle, puis visite le monde. Il voyage dans toute l'Europe (et séjourne notamment Paris), aux Indes, en Afrique, en Amérique. Zweig se lie d'amitié avec Romain Rolland, Sigmund Freud et Emile Verhaeren.

Si la Première Guerre mondiale l'inquiète beaucoup, la seconde l'anéantit. Elle fait de lui un exilé et non plus un voyageur. Ses voyages continuent, mais ressemblent désormais bien plus à une errance désespérée. Il finit par se fixer à Petropolis au Brésil.

L'écrivain, qui est dramaturge, poète et biographe, est surtout connu du grand public pour son talent de nouvelliste. Le Joueur d'échecs est son oeuvre la plus célèbre. Ecrite durant son exil brésilien, elle évoque la folie des hommes, l'enfermement, mais aussi la barbarie et la froide cruauté des bourreaux.

Zweig a rêvé l'Europe, et surtout l'Européen. Les deux guerres l'ont beaucoup affecté, et même le rêve américain ne suffira pas à le consoler de ses illusions perdues. En Allemagne, les nazis brûlent ses livres, persécutent sa mère âgée. Il semble que son suicide ne soit pas dû à un accès de colère mais soit le résultat d'une lente désillusion. Ses voyages ne lui permettront jamais de se rebâtir un foyer. C'est un homme triste qui met fin à ses jours en février 1942, mais pas un homme pessimiste, c'est ce que laisse entendre la fin de sa lettre d'adieu, écrite la veille de sa mort:

"Le monde de ma propre langue est perdu pour moi et ma patrie spirituelle, l’Europe, s’est anéantie elle-même. Mais il fallait à soixante ans des forces exceptionnelles pour tout recommencer à nouveau et les miennes sont épuisées par des années d’errance sans patrie. Aussi je juge préférable de mettre fin, à temps et la tête haute, à une vie pour laquelle le travail intellectuel a toujours représenté la joie la plus pure, et la liberté individuelle le bien suprême sur cette terre. Je salue tous mes amis ! Puissent-ils voir encore les lueurs de l’aube après la longue nuit! Moi, je suis trop impatient, je pars avant eux

Zweig semble avoir considéré chaque homme, et plus spécialement chaque homme qui souffre, comme digne d'intérêt, de sympathie. Vingt-Quatre heures de la vie d'une femme dépeint des personnages dont la morale est sujette à caution. Pourtant, l'écrivain les décrit sans jamais nous demander de les haïr, de les juger. Cette nouvelle, au contraire, appelle le lecteur à regarder les êtres humains sous un nouvel angle. Celui de Stefan Zweig sur ses personnages est pointu, précis : ses descriptions psychologiques sont particulièrement intéressantes, et il n'est pas anodin de rappeler que l'auteur avait l'habitude de faire relire ses manuscrits par son ami Sigmund Freud.

Deux hommes cultivés, contraints de fuir leurs pays, condamnés à n'y jamais revenir, il semble tentant d'observer leurs oeuvres parallèlement.  Si ces thèmes sont indiscutablement présents dans leurs oeuvres, j'ai plutôt souhaité m'intéresser au spectre de la folie qui hante Le Danseur de maître Kraykowski et Amok.



 DEUX NOUVELLES.

Le Danseur de Maître Kraykowski.

   
Cette nouvelle est la première du recueil Bakakaï, qui en compte douze écrites entre 1926 et 1946. Elle possède un incipit in medias res : à peine le livre ouvert, le lecteur est instantanément plongé dans les incroyables aventures de cet immature épileptique, qui tombera amoureux comme le font les enfants, c'est-à-dire follement, exclusivement, d'un avocat qui a eu le malheur de croiser sa route.

L'histoire commence simplement par une histoire des plus anodines. Un homme (notre héros) tente de doubler la foule qui patiente devant un opéra. Un autre homme (son héros, mais il ne s'en doute pas encore) le remet sans ménagement à sa place. C'est ainsi que se met en route une mécanique infernale qui conduira l'un des personnages à ce qui pourrait être considéré comme l'acmé de sa folie: une crise d'épilepsie, et à la perte de soi, puisqu'il demande ce que son corps appartienne à cet homme qu'il poursuit. Ce dernier, lui, sera condamné à l'exil.

 Gombrowicz accompagne son héros dans sa déchéance, le langage du récit est de plus en plus confus, il ne relate que le point de vue, fort peu clair d'ailleurs, de cet étrange personnage. Cet homme pourrait être parfaitement antipathique, car, après tout, il transforme en cauchemar la vie d'un honnête homme. Mais le lecteur ne peut s'empêcher de s'amuser et de prendre un certain plaisir (tout comme, sans doute, Gombrowicz) à voir apparaître maître Kraykowski, qui n'est pas l'honnête homme qu'il prétend être, sous son vrai jour.

    Le lecteur, dans cette nouvelle en particulier et dans Bakakaï en général, se laisse volontiers entraîner dans cette folie qu'incarne cette galerie de personnages. Il y note qu'un adulte, s'il agit comme un enfant, ne peut s'intégrer avec succès dans une sphère sociale, ne peut se lier à d'autres adultes. Il est en décalage permanent et n'a, semble-t-il, aucune chance de s'adapter.


Amok

Amok débute de manière plus classique que la nouvelle de Gombrowicz. Le lecteur est invité à prendre connaissance d'un "singulier événement" vécu par le narrateur à bord d'un transatlantique. Cet incident à peine évoqué, Zweig nous fait remonter le temps, et nous prenons connaissance des circonstances qui ont conduit le voyageur sur ce navire.  Celui-ci a ressenti l'envie irrésistible de rentrer chez lui, quelles que soient les conditions du voyage, envie sans doute partagée par l'écrivain exilé. Le passager fait la rencontre, une nuit, d'un homme étrange, dont l'élocution constitue un indice intéressant de sa condition mentale. Tout comme dans Le Danseur de maître Kraykowski, l'homme parle en effet d'une manière saccadée, s'interrompt souvent :

"Je... j'ai des raisons... personnelles... tout à fait personnelles de me retirer ainsi... Un deuil... J'évite la société, à bord... je ne parle pas pour vous... non, non... je voudrais simplement vous prier... Vous m'obligeriez beaucoup si vous ne disiez à personne, sur le navire, que vous m'avez vu ici... [...] La parole lui manqua encore."

L'étrange personnage, un médecin, s'est exilé dans les Indes néerlandaises suite à un scandale.  Nostalgique, malheureux, solitaire, il s'enfonce dans l'alcool jusqu'à ce qu'une belle Européenne installée dans la grande ville voisine le visite, et lui demande de l'aider à avorter. Séduit par sa beauté, il lui demande de s'offrir à lui en échange de ce service, et la femme outragée quitte le cabinet médical. C'est alors que commence la description de "l'Amok", cette crise de folie propre aux Indes, qui consume un homme, ici, le médecin, en le poussant à courir, pris d'une rage meurtrière, jusqu'à ce qu'il en meure. Une fuite en avant qui n'est pas sans rappeler le mécanisme de la nouvelle de Gombrowicz, qui laissera sa victime, le "danseur", presque morte. De même, "l'Amok" est, dans cette nouvelle, en décalage par rapport à la société dans laquelle il vit. Il éprouve un amour éperdu teinté d'admiration pour celle qui connaît les règles de son monde, et sait en jouer. Les personnages de maître Kraykowski et de cette femme ne sont pas sans ressemblances, tout comme la passion qui consume leurs admirateurs : ceux-ci finissent par perdre tous repères, et par se perdre eux-mêmes.  Le médecin, victime d'une telle crise, bouleversé par le remords, poursuivra la belle jeune femme, mais ne la retrouvera que trop tard, condamnée par son attitude. Mariée, enceinte de son amant, repoussée par le docteur, elle n'a eu d'autre choix que de recourir à une "sorcière", une avorteuse chinoise, et se meurt dans l'arrière salle d'une "de ces boutiques où se cachent les fumeries d'opium ou les bordels". Le drame conduira le médecin sur ce navire en partance pour l'Europe, dans lequel se trouve la dépouille de la jeune femme. Mais il ne reverra pas sa contrée d'origine, il mettra fin à ses jours, ce qui n'est pas sans rappeler le destin de Stefan Zweig.

Conclusion

    Les personnages centraux de ces deux nouvelles connaissent un destin parallèle à celui de leurs créateurs, catapultés eux aussi hors de leurs sociétés, rendus fous par leur incapacité à être en adéquation avec le monde qui leur est imposé. Ont-ils cherché des réponses en s'intéressant à la folie des hommes ? Est-elle si condamnable ? Si leurs personnages perdent pied, ils ne perdent pas l'affection de leurs créateurs. Ils ne seront pas sauvés pour autant : tout comme Zweig et Gombrowicz ne reviendront jamais dans leur pays d'origine, aucun d'entre eux ne reviendra de sa folie.


Mélaize Belabbas, AS BIB MED

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Published by Mélaize - dans Nouvelle
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