Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
18 novembre 2008 2 18 /11 /novembre /2008 07:32




Philippe CLAUDEL
Le Rapport de Brodeck

Stock, 2007  























Biographie, bibliographie et récompenses1


Philippe Claudel (1962-) est un écrivain français contemporain.
Il est agrégé de français. Il est maître de conférences à l’Université de Nancy où il enseigne à l’Institut Européen du Cinéma et de l’Audiovisuel.

- Meuse l’oubli, 1999
- Quelques-uns des cent regrets, 2000 (Prix Marcel Pagnol et Prix France Télévisions)
- J’abandonne, 2000
- Le Bruit des trousseaux, 2002
- Les Petites mécaniques, 2003 (Prix Goncourt de la nouvelle)
- Les Ames grises, 2003 (Prix Renaudot)
- Trois petites histoires de jouets, 2004
- La petite fille de Monsieur Linh, 2005
- Le Rapport de Brodeck, 2007 (Prix Goncourt des lycéens)



Le roman

Philippe Claudel le situe dans le cadre de l’après Seconde Guerre mondiale. Brodeck vit dans un village de montagne dont la localisation exacte reste floue : une contrée où l’on parle un dérivé de l’allemand, peut-être l’Autriche, la Tchécoslovaquie ou la Pologne.

Brodeck est revenu depuis quelques mois du camp où il avait été déporté, injustement, sur délation des habitants de son  village à cause de son faciès un peu trop brun à leur goût et de son nom à consonance étrangère. Alors qu’au village on ne croit pas à son retour, il découvre avec amertume le sort que l’on a réservé à sa femme Emelia et l’arrivée dans son foyer d’une enfant. Mais tout cela c’est le rapport qui nous l’apprend entre les lignes. Car le récit de sa vie s'égrène dans le « rapport » que le conseil municipal lui demande de rédiger. En effet, lui seul sait écrire et dispose d’une machine à écrire, pour expliquer et pardonner l’  « Ereigniës ». L’  « Ereigniës » désigne le sort que l’on a réservé à l’Anderer, un homme qui est arrivé au village il y a peu. En réalité, il a été victime d’un meurtre collectif à l’auberge Schloss un soir où il y a exposé ses peintures. Ces dernières ont renvoyé les villageois à leurs fautes, à leurs bassesses ;  les toiles leur ont dévoilé leur vrai visage et, morts de honte, ils ont éliminé l’artiste.
 

Ainsi, Brodeck se met au travail : « [il] doi[t] expliquer ce qui s’est passé depuis sa venue2 et pourquoi il ne pouvait que le tuer. C’est tout. » On le met d’ailleurs en garde contre toute dérive du récit. Mais Brodeck est trop torturé pour s’en tenir à cette règle et c’est ainsi que, par bribes dispersées dans le rapport, on découvre les atrocités du camp, sa vie avant et à son retour et surtout le sentiment de culpabilité qui le ronge.
   
Une fois son rapport achevé, Brodeck prend la route avec sa famille pour s’éloigner  et oublier cette vie qu’il ne supporte plus. Au fur et à mesure que ses pas l’entraînent dans les montagnes, il perd de vue son village et ainsi renaît l’espoir d’une vie meilleure.




Brodeck et le devoir de mémoire

A l’heure où le devoir de mémoire prend une place de plus en plus notable dans notre société contemporaine, aussi bien à l’étranger (La ley del derecho a la memoria3  proclamée en 2006 en Espagne relative à la guerre civile de 1936 à 1939) qu’en France (lecture de la lettre de Guy Môquet aux classes de primaires, visite des lieux de la mémoire par le Président de la République). Philippe Claudel et son dernier roman Le Rapport de Brodeck, relèvent de cette exigence.

Cependant, dans cette œuvre, le devoir de mémoire prend un tout autre aspect : il dérange, on préférerait nier tout ce qui a pu se passer pour mieux l’enfouir. Honte et remords lacèrent les entrailles des fautifs. « Faute avouée à moitié pardonnée » dit l’adage, c’est pourquoi les villageois souhaitent mettre, à tout prix, par écrit l’  « Ereigniës ». Mais, l’écrivain renvoie tout de même les coupables à leurs fautes alors qu'ils espéraient y trouver le pardon.

 A travers une histoire inventée de toute pièce, Philippe Claudel associe judicieusement les souvenirs tragiques d’un déporté, qui se doit d’écrire ce qu’il a pu vivre dans cet enfer, pour dénoncer ses bourreaux, leur pardonner, mais surtout pour se pardonner à lui-même. Car, sans pardon, la vie est insoutenable.


Le regard du déporté sur la société

C’est un thème qui revient souvent dans les ouvrages qui traitent de la déportation. Rapprochons Brodeck de Raymond Guérin et son Retour de Barbarie : les deux hommes rentrent des camps et se retrouvent face à une société qui ne ressemble pas à celle de leur souvenir. La société aurait-elle changé durant leur déportation ? Non. C’est plutôt leur regard sur la vie qui s’est subitement transformé. Ils regardent d’un œil à la fois triste et atterré une société qui ne comprend pas ce qu’ils ont pu vivre. Eux qui ont tant espéré un jour pouvoir sortir des camps et rejoindre cette société, sont soudainement gagnés par un sentiment d’exclusion qui ne les quittera plus :

- « il y a en nous les ferments de la déception et de l’intranquillité. Je crois, que nous sommes devenus, jusqu’à notre mort, la mémoire de l’humanité détruite. Nous sommes des plaies qui jamais ne guériront. » (Le Rapport de Brodeck)
- « je me fais l’effet d’un revenant, d’un fantôme. Je n’ai plus ma place dans ce monde fascisé » (Retour de Barbarie)



Le thème de la culpabilité et du remords

Il semblerait que ce soit le thème conducteur du roman car Brodeck, comme les villageois, n’y échappe pas.

Il est évident que les villageois cherchent, à travers le rapport,  à se déculpabiliser du meurtre qu’ils viennent de commettre et à échapper à tout jugement et aux remords. Pourtant, en demandant à Brodeck de faire ce travail, ils se mettent eux-mêmes devant leur propre culpabilité car ils ont autrefois dénoncé Brodeck. Brodeck leur renvoie sans cesse cette image de la culpabilité.


Mais, le plus touchant dans cette histoire, c’est le sentiment de culpabilité que s’inflige lui-même Brodeck. Le récit commence et se termine d’ailleurs par la même phrase : « Je m’appelle Brodeck, et je n’y suis pour rien ». C’est ce même sentiment qui le pousse à quitter son village et, dans les dernières pages, il explique sa décision : « Moi, j’ai choisi de vivre, et ma punition c’est ma vie. C’est comme cela que je vois les choses. Ma punition ce sont toutes les souffrances que j’ai endurées ensuite. C’est Chien Brodeck. C’est le silence d’Emelia, que parfois j’interprète comme le plus grand des reproches. Ce sont les cauchemars toutes les nuits. Et c’est surtout cette sensation perpétuelle d’habiter un corps que j’ai volé jadis grâce à quelques gouttes d’eau ». Le silence de sa femme violée, les gouttes d’eau volées à une jeune femme assise à ses côtés dans le wagon le conduisant vers le camp et qu’il a bues et tout ce qu'il endure aujourd'hui d'avoir réchappé aux camps, laissent à Brodeck un goût amer et le conduise à se sentir, quoi qu’il arrive, coupable de vivre.

Un récit porteur d’espoir

    Bien que Philippe Claudel nous offre ici un roman très noir qui aborde la déportation, les mécanismes de la lâcheté, de l’humiliation, de la domination, quand Brodeck déclare « Ils sont morts. Tous morts. Moi, je suis vivant. Peut-être n’avaient-ils aucune raison de survivre ?  Peut-être n’avaient-ils aucun amour au profond de leur cœur ou dans leur village ? Oui, peut-être n’avaient-ils aucune raison de vivre. », on comprend que c’est l’amour qui le guide, il a survécu aux camps, s’est laissé humiliéer pour retrouver sa femme. Durant son trajet de retour, il n’a que son nom à la bouche, rêve d’elle, de son visage, de son parfum. Philippe Claudel nous offre un beau roman où c'est l’amour qui guide les hommes et les guidera en vain.

 1. http://www.wikipedia.fr
 2.  la venue de l'Anderer
 3.  Loi du droit à la mémoire


Marie, BIB. 2ème année

Voir aussi  :

fiches récentes sur Philippe Claudel

Les Petites Mécaniques
Claudel, Dabitch, Flao

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives