Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 novembre 2008 3 19 /11 /novembre /2008 22:44







Julien GRACQ
Le Rivage des Syrtes 

éditions José Corti,  1951




















I. L’auteur : Julien Gracq


Julien Gracq naît et meurt dans la même maison en bord de Loire, dans le petit village de St-Florent-le-Vieil en Anjou. Ce fleuve, omniprésent dans ce village comme une personne à part entière, comme une âme qui traverse ce lieu de manière incessante, sera présent  et source d’inspiration tout au long de la vie de cet auteur. Ses balades jusqu’à la fin de sa vie le long de la Loire feront naître en lui les lieux de ses romans, comme la brume du matin dans Le rivage des Syrtes, l’île Batailleuse, qui partage le fleuve en deux, que l’on retrouve dans La presqu’île, ou encore l’embouchure de l’Evre dans ses différents écrits, notes, ou fragments de textes, et notamment dans Les eaux étroites. Lorsqu’on connaît ce lieu, ce fleuve majestueux, on le retrouve dans les œuvres de Gracq de la même manière que dans le village, de façon omniprésente.

Louis Poirier naît le 27 juillet 1910 à St-Florent-le-Vieil. Louis Poirier est le véritable nom de l’auteur. Il choisit d’utiliser un pseudonyme pour différencier sa carrière professionnelle de professeur d’histoire-géographie de sa carrière d’écrivain. Il prend donc le nom de Julien Gracq lors de la parution de  son premier roman en 1937, Au château d’Argol. Julien parce qu’il a fait la découvert très jeune du roman de Stendhal, Le Rouge et le Noir. Passionné par ce roman il apprend des passages par cœur, et Julien Sorel devient pour lui une sorte de référence. Le nom de Gracq vient des Gracques. Pour son pseudonyme, il ne voulait donc pas dépasser plus de trois syllabes.

Dans sa jeunesse, Louis Poirier lit les livres qu’il trouve ; en effet dans ce petit village les sources de lecture sont limitées, il n’y a pas de librairie, il faut aller jusqu’à la ville pour en trouver une. Ce qui est toute une expédition. De plus, lorsqu’il apprend à lire, il a 4 ans, et la France vient d'entrer en guerre avec l’Allemagne. Son enfance est traversée par les personnages de Jules Verne, un de ses principaux inspirateur pour ses romans, d’Hector Malot, de Fenimore Cooper,  et au lycée (vers 12-13 ans) il découvre Edgar Poe et  Stendhal. Ces auteurs ont été déterminants pour lui, et pour ses écrits plus tard. De Jules Verne, on retrouve le goût de la géographie et de l’histoire, et l’ébauche de formes littéraires qui l’ont passionné.

Il part faire son lycée à Nantes, et donc quitte son petit village natal. Elève doué, il entre au lycée Henri IV à Paris pour faire hypokhâgne et khâgne. Il se spécialise en géographie et devient professeur d’histoire-géographie. Durant sa carrière professionnelle, il enseignera dans des lycées à Quimper, Caen et Paris, au lycée Claude Bernard,  où il restera jusqu’à sa retraite.

Ce géographe a donc un goût prononcé pour les voyages, de Vienne en Autriche à Venise en Italie, ainsi que la Hollande, et les pays du Nord ; il parcourt beaucoup de pays. En 1936, il attend un visa pour partir en Crimée (vers la Russie), mais il ne l’obtient pas. C’est déçu qu’il rentre alors chez lui à St-Florent-le-Vieil. Dans cet été où il ne sera pas en voyage,  à contrecœur, il se met à écrire. Lorsqu’il envoie son manuscrit à Gallimard, celui-ci est refusé. Il se retourne alors vers la librairie José Corti, qui accepte de publier son roman mais à condition de participer financièrement. Julien Gracq accepte et c’est en 1937 que paraît Au château d’Argol. Lorsque sa carrière d’écrivain sera très reconnue, il regrettera un peu ce premier roman qui ne lui plaît plus. Néanmoins, c’est avec cet ouvrage que tout a commencé, et que le « maître » l’a reconnu comme un véritable auteur ; André Breton lui envoie un message juste après la publication et depuis ce jour, Breton et Gracq resteront de grands amis.

Lors de la Seconde Guerre mondiale, Gracq est mobilisé et envoyé prés de la frontière belge. Cette expérience lui inspirera un roman, Un balcon en forêt, publié seulement en 1958. Entre temps, il écrit d’autres ouvrages, un roman, Un beau ténébreux, et un pamphlet littéraire, La littérature à l’estomac. En 1951, il publie Le Rivage des Syrtes, toujours chez José Corti. C’est alors qu’on lui décerne le prix Goncourt, prix le plus prestigieux. Il le refuse. Sa légende est faite, il est l’auteur qui a refusé le Goncourt.  Plus tard, Michel Mitrani lui propose une adaptation cinématographique de son roman Un balcon en forêt. Il accepte. Le tournage se déroule dans les Ardennes en 1977, Gracq y assiste. Le film sort en 1978. Il écrira beaucoup d’autres ouvrages mais plus de romans. Il délaisse ce genre littéraire et préfère publier des essais, des notes, des pensées. Lors de sa retraite, il retourne dans son village natal, et y restera dans la solitude jusqu’à la fin de sa vie. Il reçoit régulièrement des étudiants, intéressés par son travail et son œuvre ; mais il donne peu d’interviews et d’entretiens pour des magazines ou autres. Il est décédé l’année dernière, seul dans sa grande maison familiale, au bord de la Loire, ce fleuve qui continue à couler. C’était le 22 décembre 2007.


Le roman : Le Rivage des Syrtes

L’histoire

Tout le roman se déroule dans une contrée imaginaire, décrite de manière très poétique. On distingue quatre régions importantes dans l’histoire : la ville d’Orsenna, endroit où se situe le siège du gouvernement, qui a sous sa coupe la région des Syrtes, et la presqu’île de Maremma, et de l’autre côté les côtes du Farghestan, qui sont en guerre depuis trois siècles avec les autres régions ; mais cette guerre est « endormie ».


Le narrateur de l’histoire est Aldo, un jeune homme d’une vieille famille d’Orsenna. Pour changer de vie, il décide de se faire muter dans la région des Syrtes. Sa demande est acceptée ; en effet, personne ne demande à partir sur les rives des Syrtes, dans ce coin si reculé du reste du pays.

Aldo part un matin et arrive sur les rives des Syrtes, où il prend le poste d’Observateur. Il a un rôle important, il seconde d’une certaine manière le capitaine Marino, qui est là depuis très longtemps. Une relation se crée entre les deux hommes, ils discutent beaucoup entre-eux, ils s’entendent bien, mais on apprend qu’en réalité, Marino a peur d’Aldo.

Aldo s’installe dans sa nouvelle vie, prend l’habitude de rester seul très souvent ; en particulier dans la salle des cartes, où il passe des heures à observer de vieilles cartes. Un jour, il fera la connaissance de Vanessa, une femme plus âgée que lui, qui arrive d’Orsenna, mais est à Maremma pour passer la belle saison. Maremma se trouve juste à côté du rivage des Syrtes. Une relation se noue entre les deux personnes, puis Aldo se rend tous les jours chez Vanessa. Vanessa apporte à Aldo une certaine assurance, et un goût pour le danger.

Un jour, Marino part pour Orsenna, appelé par ses supérieurs. Il confie donc à Aldo le soin de partir sur le bateau pour la patrouille habituelle. Aldo part, avec son équipe, il est alors seul maître à bord. Au dernier moment, lorsqu’ils sont en vue des terres du Farghestan, et à la limite de la frontière, plus ou moins matérialisée, Aldo ne donne pas l’ordre de virer de bord. L’excitation est à bord, ils franchissent alors la frontière, ce qui n’a pas été fait depuis quelques siècles. Lorsqu’ils arrivent près des rives, trois coups de canons sont tirés. Le bateau vire donc de bord et tout le monde repart vers les Syrtes. A l’arrivée, la nouvelle se propage très vite, même jusqu’à Orsenna. Aldo est conscient depuis le début de ce qu’il a fait. Il attend le retour de Marino, et il ne sait pas quoi faire. Il a brisé le silence qui existait. Il se demande s’il y aura la guerre ou non. Marino est de retour. Un soir, lors d’une discussion avec Aldo sur les falaises, il meurt. Officiellement il a glissé sur les rochers, officieusement il s’est jeté du haut de la falaise, son poste de capitaine sur les rives des Syrtes lui a été enlevé.

Aldo est alors convoqué par le gouvernement dans sa ville natale, qu’il n’a pas revu depuis son départ. Il a un entretien avec un des plus vieux personnages de la ville. Ce dernier ne lui reproche pas ce qu’il a fait, contre toute attente. Au contraire, il est un peu fataliste et lui explique que cela ne pouvait que se passer ainsi. Ils savaient depuis le début qu’Aldo allait franchir les limites mais ils l’ont laissé faire. Quelqu’un devait le réaliser et ça a été ce jeune homme. Quelqu’un devait briser ce silence même s'ils doivent perdre la guerre. Le livre s’arrête là. On n’est pas sûre qu’il y ait la guerre, on ne sait pas, si elle a lieu, s’ils vont gagner. C’est au lecteur d’imaginer…

Les voyages


On trouve dans le roman de nombreuses occurrences du thème du voyage. Des voyages initiatiques aux voyages  en bateau, ou encore voyage  fictif, le personnage principal est en permanence en mouvement. Malgré la lenteur des événements, de l’écriture, Aldo n’est jamais au même endroit.

Le premier voyage auquel est confronté Aldo est la route faite entre Orsenna et le rivage des Syrtes. Au début du roman, il fait l’aller, et à la fin le retour. Ce premier voyage est décrit à travers les yeux d’Aldo. Le lecteur réalise le même trajet. Il quitte cette ville qui devient étouffante pour lui pour arriver sur les rives. La route est chaotique, la voiture est sans cesse bousculée par la mauvaise route. On découvre alors le rivage des Syrtes, au seuil de l’aube, avec un brouillard très présent. On a l’impression de se retrouver au bout du monde, à la fin de la terre.

 Lorsque Aldo repart pour Orsenna, il reprend la même route. De nouveau le lecteur est transporté. Mais l’arrivée n’est pas la même. Orsenna a changé, la ville n’est plus la même. Il s’est passé quelque chose, comme si la ville avait rajeuni.

Le voyage le plus fréquent est celui des Syrtes à Maremma. Aldo va rejoindre son amante, Vanessa. Ce trajet est réalisé de nombreuses fois. Maremma devient une destination  importante pour Aldo. C’est un lieu où peu à peu il grandit. Vanessa lui apporte quelque chose qui le change. D’une certaine manière c’est une personne qui joue énormément dans son voyage initiatique. Aldo acquiert une certaine assurance avec Vanessa, qui l’amène à faire des choses auxquelles il n’aurait pas pensé. C’est pour elle qu’il fait tout cela.

Le voyage des rives des Syrtes au Farghestan est le voyage qui déclenche tout. Aldo part un matin avec son équipage. Lorsqu’ils frôlent la frontière fictive qui sépare les deux pays de la guerre, ils ne vont pas faire demi-tour comme cela aurait été plus raisonnable. Ils vont franchir la frontière. L’excitation est alors à son comble dans le bateau. Tous conscients de ce qu’ils font, ils continuent comme le désire Aldo. Lorsqu’on leur tire dessus, ils font demi-tour. L’excitation est tombée. Ils pensent tous au retour, aux réactions des uns et des autres.

Aldo, au début de son séjour aux Syrtes, passe de longues heures dans la salle des cartes, dans la forteresse. Il voyage à travers son imagination. Il est fasciné par la frontière qui sépare les deux terres en guerre. Déjà, avant sa rencontre avec Vanessa, qui va mettre terme à ces heures passées dans cette pièce, il sent qu’il traversera un jour la frontière.


Le désir

Tout le roman est traversé par le désir. Tout d’abord, le lecteur a le même désir qu’Aldo de traverser la mer, et de franchir la frontière qui mène au Farghestan. Ce désir devient dans ce cas-là impossible à combattre. C’est presque une fatalité. Aldo, ainsi que les personnes qui sont sur le bateau avec lui, ne peuvent pas résister à ce désir. Comme dans L’Odyssée, avec le chant des sirènes. Ulysse veut combattre ce maléfice. On a l’impression de retrouver la même scène dans Le Rivage des Syrtes. Cela se passe également sur un bateau, et le personnage principal ne peut pas lutter contre quelque chose qu’il a envie de faire alors que personne ne le fait jamais.

On retrouve le désir dans le roman en présence de Vanessa. Cette femme a une aura qui attire tout le monde. C’est Aldo qu’elle va choisir, mais d’autres hommes sont jaloux, on sent cet aspect plus particulièrement avec le capitaine Marino. Le désir est très présent sans être explicitement dit. Il y a juste une scène, dans le roman, où  Aldo et Vanessa sont seuls dans le grand palais de Vanessa. Le désir est particulièrement présent à ce moment-là, mais en fait entre ces deux personnes, il est apparu dés leur première rencontre et ne va plus les quitter.

Dans un entretien accordé au Magazine littéraire de juin 2007, on compare ce roman à un roman pornographique. L’attente dans le roman est comparée à un prélude amoureux. Le plus important, ce sont les préliminaires. La fin du livre est alors vue comme un accouplement. De plus Gracq fait des références dans le roman à une plante dont le nom est féminin et à forme phallique : « Les roseaux à tige dure qu’on appelle l’ilve bleue. » Cette plante n’existe pas, cependant, l’ulve oui. C’est une algue. L’auteur aura tout simplement changé le U contre un I. Il se raidit.


Entre rêve et réalité


Le lieu est imaginaire. Dés le début du livre on se sait pas vraiment où on se trouve, à quelle période du temps, quelle époque. Les deux pays sont en guerre depuis trois siècles, mais celle-ci est endormie.  Une mer sépare les deux pays, une mer pas si grande puisque la traversée se fait assez rapidement. Les habitants du rivage des Syrtes habitent dans une vieille forteresse, assez délabrée. D’autres vivent dans des palais. Les hommes se déplacent sur des chevaux, les bateaux sont à voiles, etc. Le lecteur se trouve dans un monde totalement inconnu et perd tous ses repères.

Mais en même temps certains indices laissent penser à des lieux réels. On a tout de même l’impression de se retrouver dans le Sud. Les Syrtes seraient une sorte de Venise, la présence de l’eau est vraiment importante. La mer entre les deux pays rappelle de toute évidence la mer Méditerranée. Une mer bien présente mais en même temps pas infranchissable. De plus dans la description des rives des Syrtes, lorsque Aldo arrive le premier matin très tôt, on retrouve le paysage de la Loire. Le brouillard qui couvre la Loire le matin quand le soleil vient tout juste de se lever se retrouve tout à fait dans ce paysage. La Loire est un fleuve que Julien Gracq aime beaucoup, ce sont un peu ses racines. Il n’est donc pas du tout étonnant de retrouver ce paysage dans son roman.



On parle de Gracq comme du « poète du roman ». En lisant ce roman, on retrouve en effet cette caractéristique. La poésie est très présente. La lenteur des événements, le langage utilisé, la description des paysages, tous ces éléments illustrent bien cette notion de poésie. Julien Gracq utilise les endroits qu’il connaît, grâce à ses voyages ou à sa région natale, pour nous emmener dans un autre monde. On retrouve dans son roman le géographe qu’il est. Mais le roman n’est pas le genre majeur qu’utilise Julien Gracq, même si c’est par cela qu’il est connu, tout d’abord par Au château d’Argol, puis par Le Rivage des Syrtes, qui restera le roman dont l’auteur a refusé LE prix, le Goncourt. Pourtant Gracq s’était déclaré non-candidat dés le départ, mais le jury, composé entre-autres de Raymond Queneau, Pierre Mac Orlan ou encore Colette lui attribuera ce prix si prestigieux. Il n’en voudra pas…même après sa mort en décembre de l’année précédente, sa pensée contre les prix littéraires, ou autre forme de prescription qui fait démarrer les ventes, est d’actualité. En effet, les nombreux manuscrits qu’il a légués à la BNF ont une clause : une interdiction de publication avant des dizaines d’années. Il ne souhaitait pas que sa mort soit à l’origine de ventes de ses livres. Il voulait être reconnu pour son œuvre. Pour cet auteur qui aura tout refusé, le Goncourt et la publication de ses ouvrages en poche, ce dernier coup est un coup de maître.


Carte de voeux de Julien Gracq. Autographe inédit.


Inès, 2ème année Edition-Librairie





Partager cet article

Repost 0

commentaires

Recherche

Archives