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25 novembre 2008 2 25 /11 /novembre /2008 19:26






Éric CHEVILLARD
Le Vaillant Petit Tailleur

Les éditions de Minuit, 2003


























On sait peu de choses sur Éric Chevillard. Écrivain mystérieux ? Non, écrivain barbant. "Hier encore, un de ses biographes est mort d'ennui", dit-il lui-même (Dictionnaire des écrivains contemporains de langue française par eux-mêmes, sous la direction de Jérôme Garcin). Cela ne devrait pas nous empêcher de nous arrêter sur la ville de ses origines, la Roche sur Yon, impérial chef-lieu du département de la Vendée. Si l'on ajoute à cela que l'auteure de cet article y est elle aussi née, vingt-six ans plus tard, on imagine d'autant plus tout l'intérêt de ce qui pourrait être dit à ce propos.


Mais le vrai, de propos, serait alors dérouté. En effet, nous sommes ici pour parler d'un auteur, d'un ouvrage, de littérature, et non d'histoire universelle ou personnelle.


Parlons donc d'Éric Chevillard, écrivain français. À 23 ans, sa plume est éclairée par la lune de Minuit, ce qui ne la rendra pas plus sombre que celle d'autres romanciers. En 1987, Mourir m'enrhume paraît. Avec Echenoz, Toussaint et Bon, il incarne une nouvelle génération d'auteurs. Pourtant, peu de choses les rapprochent ; c'est-ce qui va faire leur unité. Classés, les inclassables. Leurs originalités ne nous permettant pas d'évoquer des généralités qui les concerneraient tous, évitons les digressions, laissons-les à celui que nous allons suivre, et revenons à notre mouton, monsieur Chevillard.


    Après un premier roman sur un héros né pour mourir, il raconte l'histoire de Palafox, qui devrait être un poussin mais qui ressemble plus au curieux résultat d'un métissage complexe, celle d'Un fantôme, Crab, qui sera ensuite le héros de La nébuleuse du crabe, et celle Du hérisson gisant sur son bureau, animal en boule qui glisse ses piques à travers la  tentative d'autobiographie de l'écri-vain. Voilà pour les plus courts titres de sa bibliographie, qui contient à ce jour dix-huit romans, auxquels on ajoute nombre d'articles, fictions radiophoniques et productions d'ateliers de création sous sa direction. Notons que Chevillard fait partie des rares auteurs à offrir à ses lecteurs du plaisir au quotidien, via son blog, "L'autofictif" (le lien est déjà en haut, à droite). Tous les jours, trois nouveaux fragments, instantanés en tout genre, viennent peupler la page web. Tous les jours, certes, mais aucune pitié ni compassion n'est à éprouver pour lui, pauvre écrivain assujetti à l'attente de ses lecteurs qui crieraient au scandale si la livraison n'arrivait pas à temps. En effet, Chevillard est un écrivain de tous les jours, dans le sens où sa pratique  de l'écriture est quotidienne. Et il se l'impose avec plaisir (voir l'entretien pour l'Article XI :  http://www.article11.info/spip/spip.php?article108).

Extrait choisi :

"Je reviens dans quelques minutes, ces mots écrits sur un bout de carton découpé qu’il suspendait à la poignée de sa porte lorsqu’il partait en promenade. Si pourtant cette promesse était tenue et que, s’en revenant effectivement après quelques minutes passées on ne sait où, Julien Gracq découvrait que ses héritiers ont mis à l’encan, avec son mobilier et sa correspondance, ce bout de carton et sa ficelle, quelque chose me dit qu’il l’aurait mauvaise.

Les tenues militaires de camouflage seront opérationnelles le jour où la jolie bergeronnette et le chardonneret bâtiront leur nid sur l’épaule des soldats.

Comme un poisson dans l’eau. Dans la crainte perpétuelle du court-bouillon."

(http://l-autofictif.over-blog.com/, fragment 387, vendredi 14 novembre 2008)
 
La capacité de Chevillard à traiter des sujets incongrus, futiles ou actuels, et à nous mettre le nez dans tout l'intérêt qu'ils peuvent revêtir n'est plus à dire.

Si c'est volontairement, sans rechigner, voire naturellement qu'il s'adonne à cette écriture fragmentaire, on ne peut pas en dire autant de toutes ses œuvres. Le vaillant petit tailleur en est le cruel exemple. Bien que les Frères Grimm se soient imposés en auteurs de cette histoire (ils l'ont en fait "saisie au vol et apprêtée pur l'édition"), ce dernier reste orphelin. Beaucoup l'ont racontée, narrée, peut-être jouée, mimée, rêvée, retouchée. Personne ne l'a pensée, personne ne l'a élevée, personne ne l'a fait évoluer du début vers la fin, personne ne lui a donné de forme fixe. Devant cet affligeant constat, Éric Chevillard prend la décision d'assumer la paternité de ce récit.

"D'ailleurs, il serait plus juste de dire que je me dévoue en en acceptant ce travail. Ingrate besogne s'il en est, je vais donc retracer une à une dans leur succession naïve et leurs emboîtements fastidieux les péripéties d'un conte cousu de fil blanc que l'on aura la loyauté de ne point comparer aux compositions originales fraîches émoulues de mon cerveau.
Je n'invente rien cette fois. J'hérite d'un vieux songe. J'en suis encombré. C'est à moi qu'incombe la responsabilité de revendiquer l'œuvre collective et de la signer. L'heure est venue de congédier mes collaborateurs."


Congédier, Chevillard le fait. Et malgré ses dires, il va tout au long du récit se livrer à une démonstration qui effacera tous les doutes persistant sur le bien-fondé de son statut d'auteur de ce conte. Et bien que cela puisse passer pour une digression, alors qu'il s'agit d'un argument de poids dans ce que j'ai avancé, je dois vous conter l'histoire du vaillant petit tailleur dont il est question.

Au moment où l'on décide de faire commencer l'histoire, il se trouvait dans son petit logis, travaillant sur une pièce de tissu. Soudain, il entendit de sa fenêtre les cris de la marchande de marmelade. Petit tailleur, non par l'odeur alléché, mais désireux d'en goûter, héla à son tour la bonne marchande pour lui demander de monter à son appartement. Cette dernière fut bien déçue de la commande du petit bonhomme après tous les espoirs qu'elle avait fondés en lui. Il ne lui commanda en effet que la dose nécessaire à recouvrir une tartine. Elle partit donc, et le tailleur décida qu'il dégusterait la tartine une fois son ouvrage fini. Lorsque le moment fut venu, il découvrit avec effroi que de malveillantes mouches n'avaient pas attendu pour goûter la confiture. Dans son opération pour les chasser, il ne fit pas d'une pierre, deux coups, mais d'un torchon, sept coups ! Fier de ce septuple meurtre, il entreprit de se broder une ceinture avec l'inscription : "sept d'un coup". Fier de ce septuple meurtre et portant alors la fameuse ceinture, il s'imposa à lui qu'il ne pouvait demeurer ainsi chez lui sans faire savoir au monde l'exploit qu'il venait de réaliser. Il quitta donc son logis baluchon sur l'épaule. Lors de son voyage, c'est bien évidement grâce à sa ceinture qu'il a impressionné un ogre, une armée, un roi, mais c'est par sa ruse qu'il vint à bout de deux géants, d'une licorne et d'un sanglier en furie. L'ascension du petit tailleur dans le monde (puisqu'il finira prince et possesseur d'un demi royaume) repose donc sur la méprise de tous ceux qui ont cru que ses sept victimes étaient des hommes, et non des mouches.

L'imagination très limitée des hommes et la peur de vérité qu'ils sont capables d'éprouver sont ici mises en exergue. Mais là n'est pas le propos puisque je vous le rappelle, ce bref résumé est destiné à vous montrer en quoi Chevillard est devenu maître de ce récit. Pour peu que vous connaissiez le conte dans sa version la plus connue, vous remarquerez que le schéma narratif du texte n'a subi aucune modification. Cela ne plaide pas en ma faveur.

Mon premier argument est que le conte, version Grimm, remplit une dizaine de pages de roman. Sachant que Le Vaillant Petit Tailleur de Chevillard en fait 266, on ne peut douter qu'il y ait une part de création. On apprend alors que le vaillant petit tailleur aurait pu mourir d'une chute de sa fenêtre en appelant la marchande. Ou bien que l'ogre aurait pu l'écraser du plat de la main avant qu'il n'ait pu prononcer un mot. Rien de cela n'est arrivé, puisque lui, l'auteur, l'a décidé. Il est à l'origine des paroles, du parcours, des choix du vaillant petit tailleur. Qui d'autre sait comment et pourquoi le héros est arrivé où ? Si vous cherchez des réponses, demandez à l'auteur, le personnage n'en sait jamais rien.

C'est ce que Chevillard nous prouve à force de digressions. L'auteur seul est capable de réfléchir sur l'histoire. Fini le mythe du héros maître. La domination se fait par la plume. Le narrateur finit donc par intégrer l'histoire et devient le protagoniste. Il parle de lui, il agit en tant qu'être doté de raison. C'est en cela que Le Vaillant Petit Tailleur
d'Éric Chevillard est une œuvre de la post-modernité. Le statut du narrateur subit de remuantes remises en question, pour son plus grand bien. Il revit et s'impose au premier plan. On ne saurait dire s'il est personne ou personnage, s'il est fictionnel, réel, ou conscient d'être fictif. Un vrai roman ludique : à vous de jouer.


À explorer


www.eric-chevillard.net (site non officiel néanmoins très complet)


http://fr.wikisource.org/wiki/Le_Vaillant_petit_tailleur (le conte des Frères Grimm)


Voir aussi


L'article de Laura sur Les absences du capitaine Cook


Les articles de Sophie et de Gaëlle sur Oreille rouge.

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