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5 décembre 2008 5 05 /12 /décembre /2008 22:22



Brady UDALL
Lâchons les chiens
Letting Loose the Hounds

Traduit de l’américain par Michel LEDERER
Edition Albin Michel, 1998
Collection 10/18
248 pages
















Qui est Brady Udall ?


Brady Udall est né en 1971 dans une petite ville d’Arizona. Enseignant en littérature dans une université du Middle West, il a commencé par écrire des nouvelles publiées dans des magazines spécialisés américains. Les meilleures d’entre elles (onze pour être exacte) ont été réunies dans un recueil en janvier 1997 sous le titre quelque peu surprenant de Lâchons les chiens. Quand le recueil sort aux Etat-Unis, Brady Udall n’a alors que 26 ans et Lâchons les chiens va recevoir tout de suite de très bons échos dans la presse américaine. Ce sera également le cas en France. Aussi, lorsque sort son premier roman en 2001, Le destin miraculeux d’Edgar Mint, il va être propulsé au rang des meilleurs jeunes auteurs américains de sa génération.

Lâchons les chiens doit son nom à la première nouvelle de l’ouvrage. Son titre, quoique déroutant, retrace bien l’idée générale qui parcourt ce recueil, c’est à dire des personnes en marge, oubliées par la vie et qui pour se libérer d’un poids vont céder à leur pulsion et leur émotion -- ils vont « ouvrir les vannes ».

Pour écrire ses nouvelles, Brady Udall s’est inspiré de sa propre vie. Il est originaire d’Arizona et plus exactement d’une petite ville du nom de Saint John. Son appartenance aux régions isolées d’Amérique a fait la force de cet auteur. C’est un gars du Middle West qui parle du Middle West. Il va donc laisser de côté les grandes villes au profit des coins perdus des Etats-Unis.  Et au lieu de parler de gens riches au destin incroyable, il va leur préférer des gens en marge, qui travaillent pour rien. Leur vie n’est pas très existante. Mais elle n’est pas non plus tout à fait désespérée. Ainsi la grande majorité de ses nouvelles finissent sur une ouverture possible car ces gens n’ont pas encore fini leur vie (ils ont généralement entre 20 et 40 ans), ont donc encore la possibilité d’évoluer. Dans une interview, Brady Udall dit qu’il souhaite que ses personnages aient « leur chance et qu’ils puissent avoir l’occasion d’échapper à [ses] plans. » Il revendique d’ailleurs une écriture où les personnages seraient l’ingrédient principal. Ce qui l’intéresse ce sont les gens. On le voit bien au travers de ces onze nouvelles. En quelques pages, Brady Udall arrive à peindre des personnages plus vrais que nature en arrivant à mêler désespoir et humour avec la même puissance. Il arrive à travers des moments inattendus à faire jaillir le comique dans des situations qui ne prêtent pourtant pas forcement à rire. Et c’est d’ailleurs à travers ces moments précis que ses personnages semblent le plus vivants.


Sa façon d’écrire, par le biais de quelques thématiques citées ci-dessus, a souvent été comparée  à celle de Rayon Carver.


« Vernon »

Il s’agit d’une nouvelle d’une trentaine de pages, située vers le milieu du livre. Elle retrace la vie de trois jeunes âgés de 21 ans et vivants dans un coin perdu d’Arizona nommé Vernon. L’histoire nous est racontée par l’un des trois jeunes. Il en est donc le narrateur principal.

Le récit commence par une peinture pas très encourageante mais sincère de Vernon. En une vingtaine de lignes, on nous décrit une ville perdue, sans richesse et où le taux de chômage doit avoisiner les 90%. Les seuls jeux du coin sont un tuyau d’eau de 20 mètres de long où l’on s’engouffre comme dans un toboggan et un terrain de foot sur lequel on joue avec un ballon lumineux parce que l’éclairage du stade coûte trop cher. Le tableau est encore plus alourdi par le manque cruel de filles, ce qui fait que dans ce domaine, nos trois personnages sont présentés comme plutôt malchanceux.

Malgré cette peinture assez sinistre, on va pourtant s’accrocher aux personnages car les descriptions qui en sont faites, sont très hautes en couleur et le tout est mis en relief par le langage peu châtié du narrateur. On a ainsi des portraits très vivants notamment ceux de Louis et Waylon (les amis du narrateur), qui donnent une véritable présence aux personnages. Udall à travers ses portraits montre une véritable volonté de dépeindre au mieux ses personnages pour qu’ils paraissent le plus réel possible et le fait que le récit soit écrit à la première personne aide également à ce qu’ils prennent vie. . .

Une opposition entre les grandes villes et le lieu qu’est Vernon s’insinue dans la nouvelle de manière voilée mais pourtant palpable. Ainsi, la ville la plus proche, qui est ici Phœnix, est montrée dès le départ comme un lieu malsain. Et à chaque fois qu’il va être question d’une ville plus grande que la leur, les personnages se trouveront toujours en situation d’échec. On le comprend dès le départ avec le narrateur qui a obtenu une bourse pour aller étudier à l’université. Au bout d’un semestre, il revient victime de mal-être, se sentant déraciné dès qu’il est dans une grande ville. C’est d’ailleurs ce qui va précipiter la chute finale du personnage puisque, à la fin, il ne quittera jamais sa ville. La scène où les trois personnages vont en ville pour aller à l’enterrement de leur ami Hymie, en est une preuve supplémentaire, puisque celle-ci tourne au fiasco. Les trois amis partis en voiture, n’arrivent pas à se diriger dans la ville avec les feux et dans les files de circulation. Et ils finissent par renoncer à aller à l’enterrement. Ces deux épisodes montrent bien que la ville n’est pas faite pour eux.

Le narrateur et ses deux amis sont pourtant montrés dans une période de leur existence où ils aspirent à une meilleure vie et donc ils passent leur temps à échafauder des plans pour trouver un boulot qui paye. Cependant, les problèmes personnels de chacun vont alourdir le tableau décrit par Udall, et participer à enliser les personnages dans Vernon. Ainsi, le père de Waylon a de graves problèmes rénaux, les parents de Louis sont en plein divorce et surtout le narrateur, inconsciemment, souhaite rester à Vernon. Ils n'ont donc dès le départ aucune chance de partir de cette ville.

L’histoire racontée ainsi pourrait être très pessimiste mais comme pour nous faire oublier la vie totalement ratée  de ces trois jeunes, Brady Udall prend le temps de nous raconter un épisode complément absurde et incroyable d’un orignal qui tente de s’accoupler avec un cerf en plastique grandeur nature. Ce dernier finira d’ailleurs par se casser en deux, tellement l’animal y met du cœur à l’ouvrage. Cette histoire complètement en dehors du récit principal permet d’adoucir la vision pessimiste que l’on peut avoir de ces trois jeunes en glissant un peu d’humour totalement farfelu. Il faut dire que cette anecdote est racontée de telle sorte qu’on ne peut que sourire en la lisant. Et même si celle-ci paraît totalement incroyable et loufoque, le lecteur y croit. L’histoire de l’orignal refera d’ailleurs son apparition vers la fin de la nouvelle pour justifier la partie de chasse totalement irréaliste qui termine l’histoire comme nous le verrons plus tard

Un dernier point qui semble important à souligner, c’est que le sort semble s’acharner sur nos trois personnages. Le narrateur a dès le début un bon plan pour quitter la ville et les aider tous les trois à gagner mieux leur vie. Mais celui-ci va garder l’idée pour lui trop longtemps, du fait qu’il n’en parle que dix jours avant la date butoir. Et finalement, le bon plan est mis de côté, suite aux divers problèmes de chacun et ils vont attendre la dernière minute  pour en rediscuter entre eux. Mais alors qu’ils se sont enfin décidés à partir, leurs espoirs seront ruinés par une simple annonce météo qui prévient de l’arrivée imminente d’une tempête de neige. Et comme pour les en dissuader une bonne fois pour toutes, les flocons tombent déjà au dehors, quand les trois personnages sortent du bar où ils se trouvaient. Donc on a vraiment l’impression que le sort s’acharne sur eux.

C’est d’ailleurs de là que naît cette rage qui parcourt chaque nouvelle du recueil Lâchons les chiens  et qui va entraîner les trois personnages dans une action totalement désespérée et absurde pour justifier leurs déboires. Pour se venger, les trois personnages vont se lancer dans une partie de chasse quasi incroyable. Quand la tempête est finie, ils partent dans une coccinelle toute rouillée sans rien d’autre que leur fusil et leurs munitions pour chasser le cerf. Ce serait pour eux comme l’ultime humiliation de leur vie s’ils ne tuaient pas un cerf avant le dernier jour de chasse. Ils vont donc partir sans rien, en T-shirt et en baskets sur les routes enneigées pour se retrouver coincés face à un arbre tombé en plein milieu de la route. Toute personne normalement constituée aurait fait demi-tour. Mais ils s’y refusent. Ils vont donc soulever par deux fois la voiture pour passer au-dessus d’arbres renversés sur la route. Ils ont une telle envie de ne pas rater ce moment qu’ils vont jusqu’au bout de leur action pour finalement arriver dans un lieu désert sans âme qui vive. La journée presque finie, ils pataugent dans la neige, glissent, tombent et finissent crasseux. Une fois de plus, le sort continue à s’acharner sur eux jusqu’à ce que l’espoir qu’ils attendaient arrive et ils tuent deux cerfs. Le final, où ils chantent alors que le sang des deux bêtes dégouline sur la voiture, rend l’histoire totalement irréelle et pleine d’ironie. Ce moment d’euphorie incroyable les fait revenir à Vernon comme libérés de tout leur poids. Et ils retournent chez eux comme s’ils avaient accompli l’acte le plus génial de leur vie. Ils sont heureux d’avoir bravé leur destin mais la scène est finalement totalement insolite et dérisoire… Ils ont tué deux cerfs pour sauver leur honneur mais leur vie n’en est pas moins désespérante pour autant.

A travers cette fin, on voit bien comment Brady Udall met en avant les seuls petits moments de joie de ses personnages et laisse ainsi une lueur d’espoir. Cependant, la nouvelle finit ainsi et ne dit pas ce qu’ils vont devenir. C’est donc au lecteur de choisir si ces jeunes auront une chance ou pas.


Bibliographie de Brady Udall

Lâchons les chiens, Albin Michel, 1998
Le Destin miraculeux d’Edgar Mint, Albin Michel, 2001.
Le polygame solitaire, Albin Michel, 2007.

Claire Peraud, AS Edition – Librairie.

Voir aussi l'article de Nadège et Aurélie.

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Published by Claire - dans Nouvelle
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