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7 décembre 2008 7 07 /12 /décembre /2008 20:33





Léon Bloy,
Histoires désobligeantes

Nouvelles parues initialement
dans le journal Gil Blas de 1893 à 1894.
Dernière édition L’Arbre Vengeur, 2008,
illustrée par Cecile Noguès.


















Lien vers la fiche proposée par l’éditeur :
http://www.arbre-vengeur.fr/4bloy.htm


Pourquoi parler de Léon Bloy aujourd’hui ? Y aurait-il encore des personnes pour s’intéresser à cet énergumène dont la vie et l’œuvre ne furent qu’un long vomissement contre son époque et les personnes qui la façonnèrent ? Y aurait-il quelque raison de le sortir du silence qu’il avait lui-même prophétisé pour lui et son œuvre dans la lettre-préface de ses Histoires désobligeantes ?

 Né en Dordogne le 11 juillet 1846  au sein d’une fervente famille catholique, Léon Bloy révèle très tôt sa nature atypique. Médiocre à l’école, fasciné pas les arts, il ne tarde pas à se détourner de la religion et commence à s’adonner à l’écriture. Sur les conseils de son père qui le rêve architecte, il part vivre à Paris, où sa sensibilité à la misère et sa haine déjà farouche de la bourgeoisie ne tardent pas à le lier aux milieux d’extrême gauche, alors en proie à une effervescence qui aboutira à la Commune de 1870. Mais le jeune Léon n’y participera pas. Deux années plus tôt, une rencontre aura profondément bouleversé sa vie.

Impossible de connaître comment à pu naître cette amitié entre deux hommes que tout opposait alors, mais c’est durant l’année 1868 que la vie de Léon Bloy bascule, à sa rencontre avec l’écrivain Jules Barbey D’Aurevilly alors son voisin. Fasciné par ce dandy mystique, cet étrange personnage auquel il consacrera plus tard de vibrants hommages littéraires, sa vie se réoriente dès lors pleinement vers le catholicisme délaissé plus jeune, avec une ferveur dont ses écrits seront dès lors les manifestations lumineuses et effrayantes. Son œuvre littéraire peut commencer, et si les bourgeois resteront toujours sa cible de prédilection, personne, pas même l’Eglise, n’échappera dès lors à la férocité de sa plume. Assistant écœuré à l’industrialisation du pays, à l’anéantissement des traditions sous le rouleau compresseur du progrès, à la propagation du matérialisme et à la déchéance spirituelle, maudissant le triomphe du naturalisme littéraire participant à ses yeux au même mouvement destructeur que la bourgeoisie, il ne verra dès lors d’issue que dans un ultime baroud d’honneur littéraire, sacrifiant sa vie pour offrir au monde la force d’une dernière aspiration à l’Infini au prix d’un rejet général et d’une plongée dans la misère qui coûtera la vie à deux de ses enfants. Rien cependant ne viendra ébranler sa détermination et il finira sa vie la plume à la main, la véhémence toujours vive et étincelante. La vie et l’œuvre de ce personnage semblent tout entières contenues dans ce très beau passage :

«Mais si quelque lueur d’absolu se manifeste en n’importe qui, à propos de n’importe quoi, les cailloux ou les blocs de marbre dont toute âme humaine est pavée s’insurgeront à la fois contre le pauvre mortel assez férocement élu du Seigneur pour colporter sur notre fumier ce néfaste rayon mourant du Septième Ciel ! » (Léon Bloy, Léon Bloy devant les cochons, Œuvres complètes t.IV, Mercure de France, 1989, p.132.)

Difficile de résumer son œuvre foisonnante, composée de pamphlets, de nouvelles, de romans, de critiques littéraires elles-mêmes œuvres à part entière, de travaux sur le symbolisme religieux, et d’un volumineux journal intime… Les contradictions et les excès n’y manquent pas et il est difficile parfois d’y faire la part des choses entre la provocation et le sérieux. Nous dirons simplement que s’il fut surtout connu pour ses pamphlets, ce sont ses talents littéraires dévastateurs alliés à un humour déroutant qui lui ont permis de traverser le siècle, pour venir encore aujourd’hui nous rappeler que la littérature peut atteindre de telles hauteurs. C’est donc sur son œuvre littéraire qu’il convient d’abord de se pencher, et les Histoires désobligeantes, nouvelles et contes écrits pour le journal Gil Blas de 1893 à 1894, ne sont rien d’autre que la parfaite mise en bouche pour découvrir cet oublié. Parfaites, car littéraires justement, et donc moins choquantes pour les lecteurs modernes que les pamphlets dont le sens ne peut qu’échapper à beaucoup aujourd’hui où ce que défendait Bloy semble définitivement éteint. Parfaites, car d’un comique déstabilisant, à la fois cruel et profondément compatissant envers l’Homme et son imperfection. Belles et touchantes aussi, car si à l’instar de Zola et Huysmans, Léon Bloy n’hésite pas à explorer les bas-fonds crasseux de l’âme humaine, c’est, à l’inverse des consorts qui laissent leurs malheureux personnages dans la fange, pour mieux en extirper les aspects les plus lumineux qui prennent alors vie sous les yeux du lecteur dans le style flamboyant et les phrases démesurées se déployant sur la page. Ainsi en va-t-il du conte "La religion de M. Pleur", dans lequel un répugnant personnage détesté de tous se révèle au fil du texte être un bienfaiteur insoupçonné, ou encore dans "Tout ce que tu voudras", où une prostituée au fond de l’abîme retrouve l’espace d’un instant sa pureté juvénile.

Trente histoires se succèdent dans ce recueil. Proches la majeure partie du temps du simple fait divers, c’est le récit qui en est fait qui leur donne toute leur force. L’humour y est omniprésent, particulièrement dans les descriptions de personnages (« Elle était si dinde qu’on se sentait pousser des caroncules au bout d’un quart d’heure de conversation. […] Hargneuse, en même temps, à faire avorter des chiennes… »), dans leur nom (« Florimond Duputois »), dans les situations désastreuses où ils se retrouvent (« Une fois, monsieur, j’ai dérobé à une vieille femme infirme et presque aveugle quelques titres ou obligations qui étaient tout son bien, et je les ai remplacés par des prospectus en papier de couleur »). A la manière d’Edgar Poe, le trait est grossi à l’excès, qu’il soit physique ou psychologique, engloutissant les personnages dans le grotesque de leurs travers (« Son heureux père était forcé de s’appuyer à la caisse ou au comptoir quand il parlait, tant il était ivre d’avoir procréé un tel garçon »). Et quand la bourgeoisie entre en scène, Bloy n’a pas d’expression assez humiliante pour la qualifier (« Son cœur avait été cultivé comme un jardin potager de peu d’étendue où les moindres plates-bandes seraient calculées pour le pot-au-feu »).

Mais il serait bien réducteur de ne voir dans ces histoires que les moqueries d’un révolté. Il arrive que d’une seule phrase tout se transforme et la nouvelle bascule alors dans un registre qui n’est plus réellement le comique.

« Levant sur lui ses vieux yeux liquides, sanguinolents, -miroirs éteints qui semblaient avoir reflété toutes les images de la débauche et toutes les images de la torture - elle le regarda avidement, de ce regard effroyable des noyés qui contemplent, une dernière fois, le ciel glauque, à travers la vitre d’eau qui les asphyxie. »

Bloy connaît l’être humain et ses profondeurs, et l’écrit comme peu y parviennent. Moraliste parfois, il reste avant tout mystique, aspirant à dépasser les limites imposées par la « fin de siècle amincie et spiraliforme comme la queue d’un cochon » où le destin l’a placé, et à entraîner le lecteur dans sa quête d’absolu. Traquant dans d’obscures saynètes les lueurs de cet absolu, il donne vie à des passages bouleversants, hantés par le spectre de Baudelaire.

« Et, presque aussitôt, les deux bras de cette femme sans délai se nouèrent autour de son cou, pendant qu’un baiser de vie ou de mort lui mangeait l’âme. Ah ! Le vorace et fauve baiser que c’était là ! Le jeune homme avait tout prévu, excepté ce baiser fougueux, inapaisable, éternel ; ce baiser odorant et capiteux où passaient les parfums féroces des Fleurs du Mal, les volatils détraquants de la Venaison et les exécrables poivres du Désir ; ce baiser qui avait des griffes comme un aigle et qui allait à la chasse comme un lion ; qui entrait en lui de même façon qu’une épée de feu ; qui lui mettait dans les oreilles toutes les sonnailles des béliers ou des capricornes des montagnes ; cet épouvantable baiser d’opium, de folie furieuse, d’abrutissement et d’extase ! »

Ces nouvelles, denses, drôles et poétiques, obscures et lumineuses à la fois, nous font revivre la fin du XIXe
siècle à travers un regard acéré, révolté et unique. Datées par leur côté « fin de siècle », elles ont pourtant cette dimension atemporelle qui caractérise les grandes œuvres, et la perspective adoptée par leur auteur est suffisamment rare pour ne pas les laisser dans l’injuste silence dont elles ont trop souffert.

En ces temps de prolifération de la production littéraire de divertissement et de « consommation courante», dont nous savons qu‘une large partie disparaîtra en toute justice dans le tourbillon qu’elle a elle-même créé, nous n’hésiterons pas une seconde à encourager les lecteurs à se tourner vers les géants oubliés de la littérature tels que Bloy, et à se nourrir de leurs œuvres, « comme sont nourris les enfants des aigles de nuit qu’épouvante la lumière. »
 


Adrien, AS bibliothèques/médiathèques

Autres articles sur des ouvrages édités par L'Arbre vengeur :
Léo Lipski, Piotrus, article de Marie-Amélie
Marie-Louise AUDIBERTI, Stations obligées : article de Julie.



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Published by Adrien - dans Nouvelle
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commentaires

Le croquis de cote 15/10/2016 18:59

"La tisane" est une des histoires qui m'a beaucoup plus, je me suis amusé à l'illustrer en amateur : http://lomelettetachee.blogspot.fr/2016/10/illustration-la-tisane-dans-histoires.html

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