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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 06:00








Bulbul SHARMA

La Colère des aubergines
traduction de Dominique Vitalyos
Picquier, 2002



















La Colère des aubergines est un recueil de 208 pages composé de 13 nouvelles gastronomiques traduit par Dominique Vitalyos.

Son auteur est Bulbul SHARMA, une nouvelliste indienne, née en 1952. Habitant aujourd’hui à Delhi, elle exerce en parallèle le métier de professeur d’arts plastiques auprès d’enfants handicapés. Femme polyvalente, elle a publié de nombreuses monographies traitant de la religion hindoue ( The Ramayana, Puffin books 2007) et trois recueils de nouvelles (The perfect woman, UBS publishers’ distributors 1994, The Anger of Aubergines, Kali for Women 1998 et My sainted aunts, Penguin 2002).

Seuls les deux derniers recueils ont été traduits en français aux éditions Picquier. Et à l’été 2007, une grande exposition de ses œuvres a eu lieu à Londres.

Pour bien comprendre ce recueil, il est essentiel de connaître l’hindouisme et le mécanisme de la société traditionnelle indienne.


I. Qu’est-ce que l’hindouisme ?

L’hindouisme est une religion polythéiste dont les divinités principales sont Siva, Visnu et ses avatars (réincarnation d’un dieu dans le monde des hommes sous forme d’animal)

A vrai dire, l’hindouisme est une religion beaucoup plus complexe, résultant d’un mélange de la culture des différents envahisseurs (aryens, moghols) avec la culture des autochtones.

En effet, le peuple aryen a envahi l’Inde vers 1 500 avant JC et il a apporté avec lui sa langue (le sanscrit) et tout un système de croyances, de rites et de textes qui vont constituer les fondements de la culture hindoue.
Parmi ces textes sacrés, transmis oralement, on compte les Védas, qui rassemblent des hymnes de prières, de formules et d’instructions sur les sacrifices, les Puràna (recueils de récits mythologiques et La loi de Manu qui est un traité du devoir qu’un hindou doit accomplir pour accéder au divin (dharma).

Découle alors de l’hindouisme une notion essentielle, celle du rapport entre le pur et l’impur, qui va conduire à la création de groupes fermés afin de préserver la pureté du sens : les castes.

Ce système divise l’ensemble de la société en un grand nombre de groupes héréditaires distingués et reliés par trois caractères qui sont la séparation par le mariage et la nourriture, la division du travail et la hiérarchie qui ordonne en supérieurs et en inférieurs.

La société indienne est divisée en quatre classes : les brahmanes (officiants des cultes), les kshatriya (guerriers du royaume), les vaisya (commerçants) et les sudra (agriculteurs auxquels s’ajoutent les intouchables).

Chaque caste est inférieure à celle qui la précède et supérieure à celle qui la suit.

Plus récemment, l’influence moghol de 1525 à 1750 est à l’origine de l’une des plus vastes bibliothèques du monde.

Toutes ces influences diverses ont conduit à la société traditionnelle indienne.


II. La société hindoue traditionnelle

Dans la religion hindouiste, la représentation de la femme est ambiguë : elle est d’une part considérée comme sacrée et divine mais elle doit se vouer toute sa vie à une soumission totale à sa famille et plus généralement au monde.

La loi de Manu dit que la femme doit être honorée sur le plan rituel et sur le plan du pouvoir qu’elle a sur l’homme :

« là où les femmes sont honorées, là seulement les dieux se plaisent mais là où elles ne sont pas honorées, aucun rite sacré ne portera ses fruits » III, 56.

Mais ces lois parlent aussi de son rôle de servante :

« le mari emploie sa femme pour […] assurer la propreté des choses, pour […] la préparation de sa nourriture […] » IX, 23

La femme est donc perçue tantôt comme un sujet (beaucoup de divinités féminines ou androgynes), tantôt comme un objet.

Et cela influe sur l’éducation hindoue des filles.

1) Education

Déjà avant sa naissance, la fille n’est pas désirée, surtout dans les castes les plus pauvres ; de nombreux hymnes, prières, rites sont effectués pour ne pas avoir de fille qui est source de misère car ses parents doivent remettre une dot (grosse somme d’argent) lors du mariage dans une maison étrangère.

Son éducation stricte lui assigne un certain comportement : elle doit se mouvoir dans des espaces réservés, c’est-à-dire que sa place sera dans la cuisine où elle devra toujours être disponible pour répondre aux besoins des autres. Son corps doit toujours être couvert, elle doit être effacée, discrète et son seul souci doit être de faire le ménage et de prendre soin des enfants. Enfin, elle doit toujours sortir les yeux baissés en étant accompagnée.

De plus, le garçon étant toujours le premier et le mieux servi, la fille recevra les restes des repas. Ainsi elle apprendra toute sa vie à se soumettre successivement à son père, à son frère, à son mari, à sa famille et à son fils.

L’une des raisons de ces attitudes qu’un Occidental qualifiera de barbares est que la fille, en tant que femme, s’identifie à la divinité Sita qui représente la dévotion conjugale.

   

2) Mariage

La famille va proposer à la fille plusieurs prétendants mais toujours de sa caste. Pourtant, elle est peu considérée dans sa belle-famille puisqu’on la juge inexpérimentée et doit se soumettre à l’autorité des femmes en particulier.

Par exemple, dans la nouvelle "En sandwich !", la mère et la femme du mari (Vinod) se lancent dans une compétition nourricière ; la mère veut garder l’amour de son fils et l’épouse doit savoir nourrir son mari. Mais la nourriture est exécrable et Vinod se plie à leurs volontés. Finalement, un soir, Nirmala l’épouse annonce qu’elle est enceinte, la situation bascule : la belle-mère la considère enfin comme un membre de la famille et Vinod se sent libre et espère avoir un fils fort pour prendre la relève dans cette lutte culinaire.

Avec cette nouvelle, la fonction de l’épouse est mise en avant. Elle ne se fera respecter par toute la famille que lorsqu’elle sera enceinte d’un garçon.

On retrouve là le cercle vicieux de la répulsion d’avoir une fille conduisant parfois à l’infanticide. En accouchant d’un fils, sa fonction sociale est remplie ; elle a payé son tribut à la famille, à la caste, à la société : elle a rempli son dharma.
 
Et si par malheur, l’épouse n’arrive pas à s’intégrer dans sa nouvelle famille, elle sera objet de honte pour sa propre famille. Pour y parvenir, elle s’exercera à des jeûnes, des prières où elle demandera à devenir une bonne épouse.


3) Nourriture

C’est un moyen d’accéder au pur comme à l’impur.

Dans la religion hindoue, l’impureté porte sur des objets d’usage courant, sur le corps et donc la nourriture peut être l’objet d’une souillure (salive, etc).

La peau et le linge sont aussi souillés et celui qui les touche doit être impur de statut sinon il compromet tout son groupe dans sa destinée. Par exemple, la soie et l’or sont plus purs que le coton et l’argent.

L’aliment est un des véhicules privilégiés de la souillure. C’est lorsqu’on mange que l’on est le plus vulnérable à l’impureté : c’est dans la nourriture que se manifeste l’opposition du pur et de l’impur. C’est à dire que plus elle est cuite (« pakka » parfaite) plus elle est pure. Les hindous vont donc privilégier les aliments frits qu’on retrouvera très souvent dans les recettes de Bulbul Sharma (aubergines frites, curry d’agneau aux épinards entre autreS);

Ceci explique que les castes ne se mélangent pas pour prendre les repas. Tout est affaire de pureté et la doctrine hindou pousse à se purifier pour gagner l’éternité. Ainsi on va faire attention à ce qu’on mange et avec qui.

III. Entre traditionalisme et modernité

Depuis son indépendance en 1947, après les luttes menées principalement par le Mahatma GANDHI, les femmes ont une égalité de chances avec les hommes : on les retrouve de plus en plus à des postes de responsabilité (médecine, enseignement, industrie).

On constate aussi que les femmes d’aujourd’hui peuvent prendre part à des débats alors qu’autrefois si elles élevaient simplement la voix, on ne le leur pardonnait pas.

Depuis l’arrivée des Britanniques au XIXe siècle, la société indienne attache moins d’importance aux valeurs religieuses et morales, à la caste. Par exemple, les parents de la jeune fille cherchent à lui procurer la meilleure famille possible et les parents du garçon comptent énormément sur la beauté de l’épouse.

La nouvelle "Concours d’agapes" relate le mariage d’une jeune fille moderne. Priti a 24 ans et ses parents cherchent désespérément à la marier. Même si Priti est cultivée (elle a fait des études), elle a du mal à trouver un mari car elle est grasse et sa peau est foncée. Finalement, par le biais d’une annonce dans le journal, elle va trouver un jeune prétendant divorcé. Avant la cérémonie, les deux familles vont s’affronter dans une guerre culinaire (offrande de mets de plus en plus rares et raffinés en quantité abondante). Le mariage doit être inoubliable par son repas. On se soucie plus de la nourriture que des sentiments des mariés.

Cette nouvelle reflète le mariage hindou moderne. Bien qu’il se fasse dans de nouvelles règles (la caste n’est plus un enjeu, le divorce est permis), la nourriture reste encore un pilier de la société.

En effet, la démocratie indienne a aidé les femmes à s’émanciper bien qu’elles restent encore attachées aux traditions et la scolarisation des filles s’est intensifiée.

Bien que l’époque traditionnelle soit révolue, elle reste encore ancrée dans les esprits et fait encore face au système démocratique indien. Par exemple, la loi de 1961 qui interdit l’usage des dots n’a pas fait disparaître cette pratique et l’infanticide existe encore.


IV. Analyse de l’œuvre

Bulbul SHARMA est sans conteste un témoin de la modernité indienne. Cette femme n’a connu que l’Inde indépendante et oppose avec subtilité la modernité à la tradition dans son recueil. Elle dépeint avec justesse le rôle des femmes indiennes d’aujourd’hui en contant des tranches de vies où les lieux principaux de l’action sont la cuisine et la salle à manger.

L’originalité de son recueil réside dans la présence de deux arts, la littérature et la cuisine, étroitement liés. D’ailleurs, à chaque fin de nouvelle, on retrouve une ou plusieurs recettes. Les titres des nouvelles sont tous dans le champ lexical de la nourriture (sauf un : l’épreuve du train )

On peut dire que les nouvelles sont empreintes constamment d’opposition entre le réalisme et la religion, les hommes et les femmes, la faim et le dégoût de la nourriture, la tradition et la modernité.

Le réalisme et la religion

Les nouvelles décrivent des instants de vie, où un événement important se produit (généralement lié à la nourriture).  Et bien que les civilisations occidentale et indienne soient différentes, on se retrouve dans les personnages puisque les nouvelles expriment des sentiments universels : la faim, l’amour, la mort et la fascination.

La faim : dans "Les affres sans fin de la faim",  Sumitra, jeune veuve, effectue des jeûnes en compagnie de sa belle-mère : elle doit montrer par sa maigreur et sa pâleur de peau qu’elle souffre de la mort de son mari et ne doit pas attirer le regard des hommes. Cette femme ne pense qu’à manger, tiraillée par la faim.

L’amour : dans "Folie des champignons", Chinta se marie avec Nath qui va éprouver une adulation totale pour elle. Elle va s’en servir, l’utiliser pour exaucer ses moindres caprices culinaires. Elle rit, parle et chante fort. Un homme va arriver dans leur vie et Chinta va se partager l’amour des deux hommes, en les rendant presque fous.

La mort : dans "Festin pour un homme mort", le pradhan (chef du village) est frappé par la foudre et se retrouve mourant. Ayant eu cinq femmes, il va voir défiler devant son lit sa descendance qui se montre condescendante avec lui. En se remémorant sa pénible vie, il va mourir paisiblement, choyé par une femme qui l’a toujours aimé.

La fascination : dans "Le poisson-lune", la famille de Soni, une fillette de 14 ans, se prépare à un pique-nique au clair de lune. Et cette jeune fille est fascinée par une servante de deux ans son aînée, Ramvati. Lors du pique-nique, Ramvati s’éclipse avec un autre domestique, laissant Soni seule. Elle l’appelle, la cherche constamment. Lorsque Ramvati revient, elle est à moitié nue et rit à gorge déployée. Tout le monde est horrifié mais éprouve une étrange fascination pour cette fille.


Les hommes et les femmes

Dans toutes les nouvelles de Bulbul SHARMA, on retrouve les mêmes types de protagonistes : ce sont les membres d’une famille, avec parfois des enfants. Et bien que la femme joue un rôle primordial dans les nouvelles, l’homme est toujours présent.

Par exemple, dans "Les affres sans fin de la faim", le mari de la veuve qui jeûne est décédé mais il reste important dans l’histoire puisque Sumitra, sa femme, pense souvent à lui.

De plus, les hommes et les femmes sont perpétuellement en conflit ; pourtant ils donnent un certain équilibre au récit.


La faim et le dégoût de la nourriture

Le lecteur est tiraillé par la faim après avoir lu la plupart des nouvelles de ce recueil. Néanmoins, il arrive que des récits écœurent par l’opulence de la nourriture (dans " Concours d’agapes ", les énumérations de plats servis au mariage soulèvent le cœur et nous paraissent ridicule face à la tristesse des mariés).

La tradition et la modernité

On retrouve très souvent dans le recueil des personnages modernes typiques. Dans "Festin pour un homme mort", l’un des fils du mourant s’inquiète de son congé sans solde. Dans la nouvelle éponyme, le fils de la famille KUMAR habite dans le New Jersey.

Toutefois, la tradition subsiste. On la retrouve partout, que ce soit dans la façon de préparer à manger (moudre dans épices dans un mortier, cuire des mets sur la cendre) ou dans la pratique de rites hindous (jeûne de la veuve suivant la lune).

    Pour conclure, Bulbul SHARMA nous éblouit par ce recueil simple à la lecture facile, en mariant à la perfection des recettes à ses nouvelles. Ce livre est une véritable ode à la nourriture, et donne faim de vie et de lecture.


Bibliographie

TISON, Brigitte. Comprendre la culture hindoue. Lyon : Chronique sociale, 2005. (coll. « comprendre les personnes »)

Héloïse, 1ère année BIB.

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Published by Héloïse - dans Nouvelle
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