Lundi 8 décembre 2008 1 08 /12 /Déc /2008 18:30










Albert COSSERY,

Mendiants et orgueilleux
,

éditions Joëlle Losfeld, 1955

















Albert Cossery était un personnage paresseux et fier de l'être, né au Caire le 3 novembre 1913 d'un père rentier et d'une mère illettrée. Il publia en 1941 son premier ouvrage, un recueil de nouvelles qui le propulsa dans le monde des intellectuels de Saint-Germain-des-Prés. Vivant du moindre effort, il gagnait juste assez pour ne rien posséder afin d'être à l'abri du vol, de l'esclavage et de l'aliénation de celui qui possède. Il logeait dans une chambre d'un hôtel de Saint Germain où il décédera dans son sommeil le 22 juin 2008, âgé de 94 ans. La paresse était sa philosophie et la contemplation du monde son principal plaisir.


L'ensemble de son œuvre se compose d'un recueil de nouvelles, première œuvre publiée en 1941, suivi de sept romans, le dernier publié en 1999, année à laquelle il décida de ne plus jamais écrire une ligne. Soucieux du rythme et de la phrase ciselée, il en rédigeait une par semaine. Traduit dans une quinzaine de langues, il tomba un peu dans l'oubli dans les années 1980 jusqu'à son interview par la journaliste et future éditrice Joëlle Losfeld qui deviendra son amie et qui republiera ses œuvres ayant toutes pour décor cet Orient proche qui a forgé sa sagesse. Il obtiendra en 2005 le prix Poncetton de la Société des gens de lettres pour l'ensemble de son œuvre ainsi que le grand prix de la Francophonie.

Mendiants et orgueilleux, titre caractérisant les Égyptiens, paru en 1955, est considéré comme son chef-d'œuvre. Au centre du livre d'où l'intrigue est effacée se trouve un crime sans mobile commis par Gohar, un ancien professeur de philosophie d'université qui a décidé de vivre en mendiant afin de trouver la paix de l'âme. C'est un personnage stoïque, n'éprouvant ni remord ni angoisse face à ce meurtre. Nous découvrons alors toutes sortes de personnages, qui a leur manière sont à la quête d'eux-mêmes et de simplicité, à travers les ruelles et les bordels du Caire, dans un monde grouillant de misère mais simple et digne.

Mendiants et orgueilleux a été adapté au cinéma en 1991 par la réalisatrice égyptienne Asma el Bakri et en bande dessinée en 1993 chez Casterman, sur un scénario rédigé par Cossery lui-même et illustré par Golo.

L'œuvre ne dispose pas d'intrigue, mais se fédère autour d'un événement : le meurtre non prémédité d'une prostituée nommée Arnaba par Gohar; Ancien professeur de philosophie à l'université, ce dernier a décidé de tout quitter dans le but de vivre en mendiant, lui qui croit au miracle de la vie quotidienne et est ainsi perçu comme un exemple, un modèle de sagesse par ses camarades comme à propos de Yéghen page 85 : "toutes ses angoisses, même celles enfouies dans son inconscient, disparaissaient à la simple vue de son maître. Il oubliait même sa laideur". Gohar vit dans le dénuement le plus total, ne rythmant ses journées que par la recherche et la prise de haschisch. C'est justement une crise de manque qui sera à l'origine d'une hallucination concernant les bijoux de la prostituée et qui le conduira à l'étrangler. Face à ce meurtre Gohar fait preuve d'un grand stoïcisme, d'une sérénité à toute épreuve. Ne laissant rien transparaître, il continue de jouer son rôle de prophète donnant la bonne parole à ses camarades qui s'interrogent sur ce meurtre.


Figure centrale par son geste et son statut, tous les personnages qui l'entourent sont fondés sur son modèle : tous sont en quête d'eux-mêmes et de la simplicité de la vie.

Ainsi, son ami poète et fournisseur de haschisch Yéghen, est physiquement très laid mais très heureux, très généreux et plein d'humour, sorte d'incarnation de joie et d'innocence enfantine. En effet, il se plaît à se remémorer les souvenirs de sa rencontre avec une étudiante dont il tombe amoureux, à qui il va écrire un poème d'amour puis à élaborer toute une stratégie pour la séduire; mais c'est aussi un personnage qui n'a aucun scrupule à réclamer de l'argent de poche à sa mère, dans un jeu de rôle qui révèle leur profond attachement l'un à l'autre. On peut remarquer que la quête de Yeghen pour son amoureuse nous est contée dans un chapitre intitulé "suite du chapitre II". Or le chapitre II est celui qui narre le début de la quête vitale de haschisch de Gohar en manque et donc de Yéghen son fournisseur. Quand l'un cherche l'amour, l'autre cherche le haschisch. Gohar joue le rôle d'un père putatif pour Yéghen, ce qui est explicite page 181 : "Car la vie est simple monsieur l'officier. Que faut-il à un homme pour vivre ? Un peu de pain suffit." dit Gohar puis " un peu de haschisch aussi, maître ! dit Yéghen.", ce à quoi Gohar répond : "soit, mon fils ! un peu de haschisch aussi.". C'est à lui que Yéghen demande conseil à propos de cette lycéenne dont il tombe amoureux et c'est le premier qui comprendra ce qu'il s'est passé concernant le meurtre.


Parmi ses admirateurs, le personnage d'El Kardi, petit employé de ministère rêvant de gloire et d'une réputation toute aussi grande que celle de Gohar, semble une caricature de l'homme occidental. Il en fait toujours, non sans humour, un peu trop, cherchant n'importe quel prétexte pour justifier ses idéaux révolutionnaires et ainsi attirer l'attention, comme indiqué page 98 : "Il aurait voulu un peuple à sa mesure : triste et animé de passions vengeresses. Mais où le trouver ? ". Face à son ennui et à sa situation professionnelle stable, sa pauvreté acceptée tant qu'elle lui confère de la dignité, sa quête est celle de donner du relief à sa vie, et par la même occasion, en tant que défenseur de son peuple, de lui apporter un peu d'animation et donc une raison de vivre. Cela se confirme entre autres par sa relation avec la prostituée dont il est amoureux, qu'il s'imagine libérer et sauver de ses geôliers, bien que cette dernière se contente de sa situation. Il va même jusqu'à prendre la décision de cambrioler une bijouterie pour elle, avant de lâchement et vainement se laisser séduire par une charmante passante. De même, l'interrogatoire par l'inspecteur prend pour lui la valeur d'une lutte épique, d'autant que celui-ci s'adresse à lui en anglais, langue que les autres personnages ne comprennent pas. Suite aux propos de Gohar page 166 : "Je les combats plus efficacement que toi. […] Par la non-coopération. Je refuse tout simplement de collaborer à cette immense duperie.", pour fausser le système et attirer les regards en se faisant passer pour martyr, il va jusqu'à déclarer qu'il est le coupable, ce qui tourne au ridicule, la vérité faisant surface. Le personnage d'El Kardi représente une touche d'humour, d'autodérision face à tous ces personnages. Bien que plein de bonnes intentions, il désire se donner trop d'importance et à tout prix faire la révolution ce qui l'aveugle et rend ses réactions disproportionnées aux situations, à la réalité. Cossery semble ainsi nous mettre en garde : la sagesse est un état d'esprit, un mode de vie qui demande des sacrifices, mais il ne suffit pas de vivre à la "façon de" et se revendiquer comme tel pour l'être.

Aux antipodes d'El Gohar, l'inspecteur policier homosexuel Nour El Dine; Personnage extérieur immergé dans le monde d'El Gohar et de ses amis, il subit une profonde transformation et aboutit à la quête de soi. Il est celui qui sort "gagnant" du livre, qui devient un modèle. C'est sa formation que nous suivons en même temps que progresse l'enquête. Il est le point de rencontre des différentes conceptions des trois personnages entre eux, sorte de miroir révélateur à partir duquel il se voit et évolue. En effet, ce dernier cache dès le début ses penchants homosexuels. Mais cela n'est qu'un prétexte comme développé page 196. Il sait qu'une fois qu'il aura découvert le secret de Gohar, plus rien ne sera comme avant, qu'il aura touché la paix et que cela sera irréversible. Il cache donc autre chose qu'il n'a pas la force de s'avouer et c'est cette énigme que l'enquête lui révélera. Par la suite il finira à son tour mendiant pour suivre la voie de la sagesse et retrouver la paix comme le lui avait enseigné Gohar.

    Enfin un des personnages les plus cocasses : le voisin de Gohar, un homme tronc qui subit les violentes crises de jalousies de sa femme. Il est celui qui en dehors de toute spiritualité vit dans la simplicité et la joie de vivre la plus totale, offrant une belle leçon de vie.

    Dès le départ, en raison de l'absence d'intrigue, l'histoire est placée sous le signe du dénuement, du naturel et de l'intensité de la vie ; dès les premières pages, Gohar, qui dort sur une pile de journaux entassés par terre, est réveillé par une forte odeur et sent sa couche trempée. Il s'aperçoit que l'eau est celle qui a servi à faire la toilette d'un mort et qu'elle a décomposé sa couche. Le roman est donc placé sous le signe de l'intensité de la réalité, de la vie. Débute alors une quête dans les rues pauvres du Caire à travers les personnages tous animés par le même rêve de sagesse, d'épicurisme. L'enquête policière devient la métaphore de la quête personnelle, individuelle, animée par une permanente tension indépendance / dépendance qui apparaît sous diverses formes. Par la répétition du nom des personnages qui créé un rythme incantatoire et le point de vue extra diégétique omniscient, Cossery nous offre une évolution de chacun prisonnier de sa propre image.

Tous ces protagonistes sont une sorte d'autobiographie de l'auteur, chacun prônant l'épicurisme, la nonchalance, l'indulgence et surtout la simplicité et la paix page 181 : "Il y a d'abord la réalité née de l'imposture, et dans laquelle tu te débats comme un poisson pris dans un filet. […] L'autre est une réalité souriante reflétant la simplicité de la vie."

De même, nous pouvons remarquer que l'écriture est traitée sur le même plan que le plaisir puis que la drogue page 35, lorsque Gohar en manque tue Arnaba. C'est lorsqu'il commence à écrire qu'il éprouve du plaisir avant d'être obsédé par les bijoux de cette femme.

Celui qui ne possède rien est celui qui est libre car il n'a rien à perdre ; mais les personnages sont toujours "en quête" afin de donner un sens à leur vie, pour la tirer vers l'avant et ainsi, par la négative, pour mieux justifier une recherche de liberté ; Ils ont tous un manque qui les amène à aller de l'avant : travail, reconnaissance, amour, liberté, sexe. Le plus révélateur est Gohar, le "prophète" de la sagesse qui tue par manque de drogue, dépendance qui rythme sa vie. Or c'est ce stoïcisme exemplaire face à ce meurtre qui lui fait prendre conscience de cette liberté de vivre qu'il a acquise.

Ce roman, à travers le catalyseur exotique des Égyptiens des ruelles du Caire, nous offre un éloge et une sorte de roman d'apprentissage de la liberté, de la paix et du bonheur. Les différents personnages sont tous des avatars d'un même idéal à atteindre, l'ensemble par la simplicité, une touche d'humour et d'autodérision, avec une mort énigmatique pour point d'ancrage et de vue sur tous.


Laureline Sibille, A.S. Edition-Librairie
Par Laureline - Publié dans : littératures franç. et francoph. contemporaines
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