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8 décembre 2008 1 08 /12 /décembre /2008 21:49










Édouard LEVÉ
Autoportrait

P.O.L., 2005



















 « J’ai du mal à me souvenir de moments vraiment heureux », « J’ai des armes dans mon cerveau », « A l’heure de l’apéritif, je bois du thé »… évidemment, évidemment…comment qualifier cette œuvre autrement que comme un autoportrait ? Cent-dix-huit pages de phrases éparses (soit mille quatre cents phrases, écrites en trois mois) et aussi hétéroclites que possibles, parfois plusieurs à la suite sur le même thème, mais c’est rare. Leur point commun : le pronom « je ». Ce « je », c’est bien sûr Édouard Levé, auteur qui s’écrit, se raconte, se dévoile. L’auteur s’est donné la mort  le 15 octobre 2007, après un dernier roman intitulé Suicide, et a rédigé cet Autoportrait
en 2005. Avoir la possibilité ne fût-ce que d’entrevoir les pensées de Levé, voilà qui est attirant.

Tout s’accumule. Lui, ses envies, ses goûts, ses amis, son dégoût aussi…Car ce portrait est celui d’un homme, certes, avec ses faiblesses et ses qualités, mais c’est avant tout le livre d’un homme triste. Si certaines phrases, qu’on sent ironiques, ou juste faites pour faire sourire, détonnent sur le reste (« J’estime que la meilleure partie d’une chaussette est le trou »), d’autres rappellent durement les déboires d’un être humain. Notamment l’amour, souvent traité avec cynisme, malgré la douceur qu’on sent poindre derrière : tromperie (« J’ai trompé deux femmes, je leur ai dit, l’une y fut indifférente, l’autre pas »), solitude (« J’ai quitté une femme parce qu’elle m’avait reproché de ne pas avoir fait les courses »), désir (« je préfère le désir au plaisir »)… Un homme qui parle des femmes, ce qui lui plaît chez elles, celles qu’il a connues, les aventures qu’il a vécues : neuf phrases d’affilée sont ainsi consacrées aux endroits et façons de faire l’amour, page 33, avant d’embrayer sur la drogue, et de conclure « La fille que j’aimais le plus m’a quitté », brève note d’émotion, vite oubliée sous un nouveau flot de phrases bigarrées.

Cet Autoportrait est-il sincère ? Il y prétend, bien sûr, par son titre même. Mais cette accumulation d’informations donne-t-elle lieu à une analyse, une quelconque introspection ? Car, malgré une première impression trompeuse, il ne s’agit pas ici d’honnêteté. Levé choisit ses mots, et ne nous dit que ce qu’il veut bien nous dire. Il y a peut-être là une explication, partielle, au choix des phrases ainsi présentées. Sobrement, toujours, et sur un parfait pied d’égalité, il avoue, il raconte, il explique, mais quoi ? Seulement ce qui le concerne, et cela selon ses propres critères. Il décide ainsi de ce qui doit être dit, et ce qui ne le sera pas (les autres, les temps, les lieux, parfois même les conclusions de ses anecdotes). Il en résulte l’impression d’être traversé par des sentiments, des émotions diverses, mais sans finalité, sans aucune forme de morale ou de conclusion. « Le plus beau jour de ma vie est peut-être passé », ultime information offerte, est peut-être à prendre comme une fin en soi, un peu triste, qui parle à chaque lecteur, mais peut-être pas. Peut-être est-ce à prendre sur le même pied d’égalité que chaque autre phrase.

Je crois que c’est là que réside la force de ce livre. Chaque émotion, chaque impression marque le lecteur, puis s’efface, remplacée par un autre, d’importance plus ou moins égale. On se perd dans la multitude ainsi débitée, de façon mécanique, et la tristesse et la joie nous traversent, tour à tour. C’est un réel plaisir, à travers une expérience de littérature rare, que de s’y perdre. « Heureusement, je ne sais pas ce que j’attends de la vie ».



Sarah Albaret, A.S. Edition-Librairie

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