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9 décembre 2008 2 09 /12 /décembre /2008 06:03



Cynthia OZICK
Les papiers de Puttermesser

Traduit de l'anglais (Etats-Unis)
par Agnès Desarthe
Editions de l'Olivier, 2006






























Déroutant, envoûtant, foisonnant... Les qualificatifs ne manquent pas pour décrire ce roman. Et si l'œuvre de Cynthia Ozick est connue pour sa richesse et sa complexité, les Papiers de Puttermesser ne font pas exception. Magie, ironie, poésie...

Ruth Puttermesser, Ulysse des temps modernes

« Puttermesser, son parcours professionnel, sa lignée, sa vie après la mort » ; « Puttermesser et Xanthippe » ; « Puttermesser trouve l'âme soeur » ; « Puttermesser et la cousine moscovite » ; « Puttermesser au Paradis » ; ces titres ne sont pas sans rappeler ceux de l'Odyssée, où chaque aventure est un prétexte pour aborder un aspect de la vie, distiller un peu de sagesse. De même, les tribulations de Ruth Puttermesser ne seraient-elles pas en définitive un simple prétexte pour mettre en scène certains thèmes ?

En effet, la trame en elle-même peut paraître assez mince : nous suivons Ruth Puttermesser dans les différentes étapes de sa vie. D'ailleurs, le terme « papiers » employé dans le titre n'est pas sans évoquer sinon le journal intime, du moins la prise de notes personnelles. Dans « Puttermesser, son parcours professionnel, sa lignée, sa vie après la mort », Ruth a un peu plus de trente ans. Elle quitte son emploi d'avocate dans un cabinet pour entrer au département des Reçus et Débours de la mairie de New York. Une nuit, dans un accès de mysticisme elle crée un golem1, Xanthippe, qui va l'aider à devenir maire de la ville (« Puttermesser et Xanthippe »). Mais l'aventure tourne court... C'est alors qu'elle rencontre Ruppert Rabeeno, artiste adepte de la Rekonstition, avec lequel elle va vivre une intense et improbable histoire d'amour littéraire. (« Puttermesser trouve l'âme soeur ») ; mais encore une fois, le mirage finit par s'effacer. Pendant ce temps l'Histoire suit son cours : l'URSS s'effondre. Lidia, la cousine russe de Ruth, vient se réfugier chez elle. (« Puttermesser et la cousine moscovite »). Mais aussi magique que soit le récit, la fin, elle, sera tragique : Ruth meurt assassinée et violée à l'âge de 70 ans. (« Puttermesser au Paradis »).

Plus que de chapitres, il convient ici de parler de moments de vie, voire de nouvelles car ces histoires peuvent êtres lues indépendamment les unes des autres. En effet, il n'y a pas à proprement parler de lien entre les parties hormis le fait que Puttermesser en est le personnage principal. Peut-être cela est-il dû à la façon dont le roman a été composé ; en effet, deux des cinq textes sont d'abord parus en 1983 dans le recueil intitulé Levitation : five fictions2 et « Puttermesser Paired » (« Puttermesser trouve l'âme soeur ») a été publié dans le New Yorker en 1990.

La genèse un peu particulière du livre laisse à penser que Ruth Puttermesser, en tant que personnage récurrent, est un indicateur de l'évolution de l'oeuvre d'Ozick. Ainsi les différentes historiettes sont-elles le reflet de ses préoccupations, des thèmes fondateurs de son écriture, eux-mêmes largement inspirés par l'histoire personnelle de l'auteur.


De l'Histoire...


Histoire : le mot se conjugue au pluriel chez Ozick. Comme le souligne Josée Antoine3; « l'univers imaginaire de Cynthia Ozick tend vers l'affirmation qu'historien et auteur de fiction peuvent partager un sens commun de l'histoire. [...] Le besoin de mémoire se fait si fort qu'il devient, pour l'écrivain, le moteur de l'imagination créatrice». Ainsi les thèmes abordés sont-ils largement inspirés de la Shoah, comme la question de la mémoire, de la conscience de l'histoire, le problème des rescapés... Si toutes ces thématiques sont sous-jacentes tout au long du récit, elles explosent dans le chapitre 4 (« Puttermesser et la cousine moscovite »). En effet, la venue de Lidia, la cousine de Ruth, est un prétexte à l'évocation du statut d'émigré et des événements survenus. Il est ici question de conscience collective et d'héritage culturel : « Et tout d'un coup [...] Puttermesser comprit la signification de son rêve. Tout ce fil de fer barbelé ! C'était un rêve d'une colossale platitude. Elle avait transformé son appartement en goulag » (p 285). Car « être juif, c'est être à chaque instant dans l'histoire »4. Une autre série de thèmes découle de cela : la question de l'acculturation (Lidia, si elle manie les codes de la société capitaliste, n'en reste pas moins russe et juive), de la langue comme vecteur de transmission... Mais celle qui domine, qui finalement préside à toutes est la question de l'identité : véritable refrain qui ponctue le récit, tout à chaque instant rappelle que la base de tout reste les racines, la connaissance de son passé.

...à l'histoire...

Justement, Cynthia Ozick utilise beaucoup son propre passé dans ce récit ; à la grande histoire se mêle aussi la petite histoire : en effet, Ruth Puttermesser est à bien des égards l'ombre de Cynthia Ozick. Ainsi, certaines thématiques sont directement issues de la vie personnelle de l'auteur, comme l'illustre cette anecdote : quand elle a cinq ans, la petite fille est inscrite à l'école pour la première fois ; mais le rabbin n'est pas de cet avis : la place d'une femme est à la maison, et il la renvoie chez elle5. D'où un certain féminisme chez Cynthia Ozick. De même, si la critique de l'administration new-yorkaise est si savoureuse, c'est parce qu'elle en  connaît le fonctionnement par sa propre expérience : elle a failli être avocate pour la ville de New-York. L'auteur se sert donc de son matériau personnel, projetant certains de ses traits de caractère tels que son goût pour la littérature ou encore son scepticisme.

...en passant par les histoires

Cette disposition peut paraître contradictoire avec l'utilisation que Cynthia Ozick fait du réalisme magique. Mais cette mouvance littéraire est avant tout un produit de l'Histoire né d'un mélange entre oppression politique, culture populaire et philosophie6. Perçu tout d'abord comme l'expression des caractéristiques d'une culture, le réalisme magique peut être interprété comme l'interrogation de l'auteur sur les concepts de fiction et de vérité7. Cynthia Ozick va plus loin ; ici le golem est la figure magique qui « réconcilie l'inconscient et la réalité [...][il] illustre la puissance magique du désir humain »8. Donner vie à cette légende est également un moyen pour l'auteur de se l'approprier et de redonner un second souffle à la culture juive, de l'ancrer dans une réalité nouvelle qui est celle de New-York. Cet épisode parle également du pouvoir de création, de l'importance des mots : une lettre donne vie au golem, une lettre le tue.

Quand la littérature parle d'elle-même

Car dans ce monde de papier, la littérature, l'écriture, le mot ont une importance cruciale. Tout comme l'auteur peut effacer son personnage d'un coup de gomme, Ruth dissout sa création d'un souffle, d'une lettre. Ruth apparaît donc comme un relais de l'auteur ; d'ailleurs un véritable jeu s'instaure entre le personnage et son créateur. Ainsi, Ruth écrit de nombreuses lettres, mettant en scène de façon abyssale le travail de l'écrivain. Mais au-delà, c'est la littérature qui est mise en scène. Les interventions directes de l'auteur, qui apostrophe le lecteur, révèlent les truchements du travail littéraire et posent la question de la vérité. Où s'arrête la fiction, où commence la vérité ? Les limites sont floues... Dans ces conditions, est-il possible de tendre vers une fusion Histoire / littérature ? Mais les ressources du langage sont illimitées ; ainsi pour tendre vers la vérité, Cynthia Ozick a développé un style particulier, où la métaphore, l'accumulation et l'association de mots9 sont les garants du sens. Si, conséquence de ce choix, la lecture n'est pas toujours aisée (le vocabulaire étant assez riche), la poésie triomphe : le rythme, le balancé et le cadencé des phrases parlent d'eux-mêmes...



Une oeuvre monde : voilà les seuls mots capables d'évoquer Les Papiers de Puttermesser,  formidable condensé de ce qu'est aujourd'hui l'oeuvre de Cynthia Ozick, de ses thèmes, ses particularités et ses enjeux.

1. « Dans la tradition juive d'Europe orientale, Etre artificiel à forme humaine que l'on dote momentanément de vie en fixant sur son front le texte d'un verset biblique », le Petit Robert, 2006.

2. Levitation : Five fiction, [1982], New York, E.P. Dutton, 1983

Comprend : « Levitation », « Puttermesser : Her Work History, her Ancestry, Her Afterlife », « Shots », « From a Refugee's Notebook » (nouvelle publiée d'abord sous le titre « Freud's Room », « The Sewing Harems » et « Puttermesser and Xanthippe ».

Référence bibliographique tirée de Cynthia Ozick, de Josée ANTOINE, éd Belin, collection Voix américaines, 1999

3. Ibid.

4. Ibid.

5. Pour tout ce qui concerne les éléments bibliographiques,se reporter au site : http://www.jewishvirtuallibrary.org/jsource/biography/Ozick.html

6. http://www.labo-21.com/accueil.php?page=realisme-magique

7. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique

8. http://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9alisme_magique

9. Ibid.




Marion F., BIB 2ème année

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