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14 décembre 2008 7 14 /12 /décembre /2008 19:03









Shan Sa

La Joueuse de go

Edition Grasset et Fasquelle, 2001

   
   
















Shan Sa est née à Pékin en 1972, elle y a vécu jusqu'en 1990. Après les événements de Tien An Men, elle a gagné la France où elle a appris le français et terminé des études de philosophie. La Joueuse de Go,  son troisième roman, publié chez Grasset en 2001 puis couronné par le prix Goncourt des lycéens, a été un très grand succès en Chine.


Shan Sa écrit en français un livre où se mêlent différentes civilisations. Elle surperpose ainsi deux langues et deux cultures : française et chinoise. Pour elle, «écrire directement en français a cet avantage : on écrit un vrai roman. Les lecteurs voyagent dans un univers qui leur est totalement inconnu mais avec la facilité de la langue. Et j’espère que cette langue française est écrite de telle manière qu’à travers elle, on aperçoit ce qu’est la langue chinoise. C’est peut-être là ce qui fait le style de tous mes livres.»1


Grâce à de courtes phrases, des descriptions simples et poétiques le lecteur est captivé par l'atmosphère tour à tour douce et innocente puis grave et violente.


L'écriture d'un livre est pour Shan Sa une expérience douloureuse. Pour faire aboutir son roman La Joueuse de go elle a écrit un premier livre inachevé. «J’étais très angoissée, le livre n’arrivait pas à se détruire pour faire renaître quelque chose d’autre et je suis partie à Venise, toujours tourmentée, vivant à peine. Et une nuit, j’ai fait un rêve, et dans ce rêve, j’ai vu un roman. Et lorsque je me suis réveillée, tout a recommencé.»2



La plus grande partie du roman se déroule en Mandchourie, occupée par l'armée japonaise dans les années 30 . L'auteur raconte la guerre sanglante qui a ébranlé la Chine, le Japon désirant coloniser ce pays. Elle s'est rendue plusieurs fois en Mandchourie, lieu qu'elle apprécie particulièrement pour la beauté de ses paysages et des habitants. L'auteur témoigne également de la vie de ses grands parents mandchous qui ont assisté à l'invasion et se sont engagés dans la résistance.

Elle rend également hommage à ses grands-parents adoptifs en France, le peintre Balthus et sa femme la Japonaise Setsuko qui lui a fait découvrir la civilisation japonaise.


Le livre se découpe en courts chapitres dans lesquels s'expriment successivement un soldat japonais et la joueuse de go, Chant de nuit.


La jeune adolescente rêve de devenir une femme indépendante, d'échapper au triste destin de la femme soumise à son mari, à sa famille. Le poids des conventions pèse sur ses épaules même si sa famille lui laisse une grande autonomie. Le jeu de go est une passion qu'elle cultive en affrontant régulièrement des adversaires sur la Place des Mille Vents. Elle les domine sans exception.


Le soldat japonais a été élevé dans les traditions les plus rigides de son pays et a dû se plier à un entraînement militaire rigoureux. Il est devenu un homme dur, à la volonté sans faille. Il maîtrise le  chinois et  excelle dans le jeu de go.


Le damier est leur lieu d'affrontement, un combat silencieux s'y déroule. «C’est un jeu où le langage est banni, un jeu où enfin deux jeunesses de nationalité différente, de langue différente, d’idéologies différentes, peuvent enfin se rejoindre.»3 Ignorant tout l'un de l'autre, ils sont à travers ce jeu inévitablement attirés l'un vers l'autre, se heurtant à un amour impossible. Dans la réalité ils sont ennemis et ont soif de vengeance. Elle abhorre les Japonais qui ont tué son amant, un résistant nommé Min.

L'alternance des deux  récits permet d'être confronté à deux points de vue opposés. Le même événement est appréhendé par deux esprits divisés. «La vérité n'a jamais une seule facette. C'est un diamant qui doit être taillé et chaque personne qui s'approche d'elle voit seulement la lumière qui lui est destinée. La vérité ne peut être que dans l'alternance des points de vue.»explique Shan Sa.4


Le thème de l'amour, amour impossible, amour tragique, amour soumis, ou encore amour déçu, et de l'apprentissage rythment le roman. La joueuse de go ne veut pas reproduire le même schéma que celui de sa mère, une épouse totalement dévouée à un mari ingrat ou de sa soeur mariée à un homme qui la trompe avec des femmes aux moeurs légères. L'adolescente se révolte contre le mariage forcé de son amie Huong avec un homme qu'elle ne connaît pas. Elle rêve de liberté et dénonce toutes les injustices faites aux femmes prisonnières d'une société qui oscille entre traditions chinoises et modernité occidentale. «Je saurai maîtriser mon destin et me rendre heureuse. Le bonheur est un combat d'encerclement, un jeu de go. Je tuerai la douleur en l'étreignant.»5 Le jeu de go la protège de la barbarie de la vie; tout devient alors possible. Il cache la vérité et berce l'adversaire de mensonges.

Le soldat japonais a une tout autre vision de l'amour. C'est un sentiment inutile : « Je me suis préparé à mourir. Pourquoi me marier ? Une femme de samouraï se tue après la disparition de son époux. Pouquoi précipiter une autre vie dans l'abîme ?» 6 Il tombe amoureux d'une maiko (apprentie geisha) nommée Lumière mais l'apprentissage du seppuku (suicide du samouraï japonais) qui exige de lui « une longue péparation mentale détourn[e] [s]es pensées de l'apprentie geisha.»7 Il préfère alors fréquenter des prostituées qui lui font oublier Lumière.


Le soldat fier et impitoyable dont la pensée pourrait se résumer par : « agir, c'est mourir »; « mourir, c'est agir » se révèle être peu à peu un jeune homme sensible et horrifié par la cruauté de la torture, écoeuré par une armée animale que rien ne semble arrêter.


Ce roman poignant fait découvrir le jeu de go, métaphore de la guerre éternelle et sans merci que se livrent les hommes.

Notes

1. http://www.zone-litteraire.com/entretiens.php?art_id=330

2.  Ibidem 

3: Ibidem


4. Lire.fr, décembre 2001 / janvier2002, http://www.lire.fr/entretien.asp/idC=38579/idR=201/idG=/idP=1

5.  La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 135.

6. La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 87.

7. La Joueuse de go, Sahn Sa, édition Gallimard, collection folio p. 95.


Julia Piquemal, 2ème année Bib.



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