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15 décembre 2008 1 15 /12 /décembre /2008 19:58










Jean-Philippe TOUSSAINT,
L’appareil-photo
,
Paris : Les Editions de Minuit, 2007.



















« C’est à peu près à la même époque de ma vie, vie calme où d’ordinaire rien n’advenait, que dans mon horizon immédiat coïncidèrent deux événements qui, pris séparément, ne présentaient guère d’intérêt, et qui, considérés ensemble, n’avaient malheureusement aucun rapport entre eux. Je venais en effet de prendre la décision d’apprendre à conduire, et j’avais à peine commencé de m’habituer à cette idée qu’une nouvelle me parvint par courrier : un ami perdu de vue, dans une lettre tapée à la machine, une assez vieille machine, me faisait part de son mariage. Or, s’il y a une chose dont j’ai horreur, personnellement, c’est bien les amis perdus de vue. »…


C’est par ces mots, dans une légèreté flagrante, que débute L’appareil-photo. Si, dès les premières lignes de son roman, Jean-Philippe Toussaint nous plonge dans les pensées de son narrateur, ce n’est pas pour nous montrer d’emblée la profondeur de l’âme humaine. Bien au contraire, il s’agit de mettre en lumière les pensées souvent assez triviales qui animent le personnage.


Dix-huit ans après la parution du livre, le romancier revient sur ses intentions lorsqu’il a écrit ces mots. Il nous dit : « Je suis un écrivain de trente ans qui dit : « Ce que je vais vous raconter n’a aucun intérêt ». En d’autres termes : « Je vais me foutre de votre gueule » […] Je propose de façon sous-jacente, sans l’exprimer théoriquement, une littérature centrée sur l’insignifiant, sur le banal, le prosaïque, le « pas intéressant », le « pas édifiant », sur les temps morts, les événements en marge, qui normalement ne sont pas du domaine de la littérature, qui n’ont pas l’habitude d’être traités dans les livres » (1).


Assurément, le pari est réussi. La trame principale de l’histoire est on ne peut plus simple. Le narrateur, un homme dont on ignorera jusqu’au bout le nom, l’âge, les activités et l’histoire, décide d’apprendre à conduire. Il rencontre Pascale, la secrétaire de l’auto-école dans laquelle il s’est inscrit. Par l’évocation d’anecdotes, le roman raconte la naissance d’une histoire d’amour entre eux.

Les péripéties sont celles de tous les jours et de tout un chacun. Les personnages, et plus particulièrement Pascale, sont présentés comme des coquilles vides, sans psychologie ni réels sentiments. Les différentes scènes du roman se succèdent un peu abruptement, sans transition, souvent sans rapport les unes avec les autres, comme dans un film. Les décors, quant à eux, sont très ordinaires : une auto-école, un centre commercial, une école, une chambre d’hôtel, une cabine téléphonique…



Si la légèreté, l’humour et l’ironie dominent dans ce roman, l’auteur adopte, dans la seconde partie, un ton plus grave. Les pensées du narrateur se font plus profondes, les situations perdent le caractère ridicule qu’elles revêtaient dans un premier temps.

Pour Jean-Philippe Toussaint, à l’expression de « la difficulté de vivre », induite au début du roman, succède celle du « désespoir d’être » (2). L’histoire d’amour qui nous est présentée apparaît alors comme un prétexte. L’appareil-photo est donc autant la transcription des préoccupations d’un de ses protagonistes que le récit des faits.



Dans ce roman, comme à son habitude, l’écrivain se joue des proportions. Il adopte une manière pour le moins originale de hiérarchiser ce qu’il nous narre. La façon qu’il a de nous relater précisément des événements futiles, de n’évoquer que superficiellement des sentiments qu’on suppose pourtant profonds pour embrayer sur une description détaillée d’impressions furtives peut dérouter.


A l’adjectif « minimaliste » choisi par les critiques pour décrire ce roman, Jean-philippe Toussaint préfère un autre qualificatif qui renvoie à un autre regard sur son œuvre. Il nous propose de parler de roman « infinitésimaliste » car ce terme « fait autant référence à l’infiniment grand qu’à l’infiniment petit : il contient les deux infinis qu’on devrait toujours trouver dans les livres » (3).


Quelques mots sur l’auteur

Jean-Philippe Toussaint est un auteur belge francophone, né en 1957 à Bruxelles. Diplômé de l’IEP de Paris et titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine, il se consacre rapidement à l’écriture et à d’autres formes artistiques. Il a écrit neuf romans entre 1985 et 2006, tous publiés aux Editions de Minuit, dont La salle de bain (1985), L’appareil-photo (1989), et Fuir (2005 – Prix Médicis). Il est aussi le réalisateur de cinq films dont trois sont des adaptations de ses propres romans. Son film  La Sévillane est inspiré de L’appareil-photo. Depuis quelques années, il expose ses photos et œuvres d’arts plastiques en France, en Belgique et au Japon. L’écrivain rédige également des articles pour Libération et des textes courts publiés par la revue en ligne Bon à tirer (4).

Dès la sortie de son premier roman, La salle de bain, la critique a vu en Jean-Philippe Toussaint un chef de file de la littérature minimaliste.


(1), (2) et (3) « Pour un roman infinitésimaliste : entretien réalisé par Laurent Demoulin à Bruxelles, le 13 mars 2007 » dans L’appareil-Photo, Paris, Les éditions de Minuit, 2007.

(4) http://www.bon-a-tirer.com/auteurs/toussaint.html

Soazig, Année Spéciale Bibliothèques - Médiathèques

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