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16 décembre 2008 2 16 /12 /décembre /2008 21:41















Anne HÉBERT,
Les fous de Bassan   

Editions du Seuil
Collection Points
1982




















Un point sur la littérature québécoise

La littérature québécoise n’est pas un prolongement de la littérature française. Assez peu connue chez nous, elle est considérée par les Québécois comme « étrangère en français ». C’est une littérature militante qui veut s’affranchir de la nôtre en explorant les facettes de l’identité québécoise (langue, culture et valeurs), très revendiquée dans les œuvres à partir des années 60.

Cette littérature va poser très tôt le problème du choix de la langue d’écriture, car même si 80% des Québécois sont francophones, ils ne représentent que 25% de la population du Canada. La langue est riche et diversement nourrie, formée d’archaïsmes, de régionalismes, d’anglicismes, de néologismes, et beaucoup de jurons qui participent du domaine du catholicisme, très prégnant dans l’œuvre des auteurs. On y retrouve souvent des locutions idiomatiques, et quelques écrivains très militants vont écrire en « joual », le dialecte parlé à Montréal .

Aujourd’hui, la littérature du Québec est un peu menacée par la mondialisation et de plus en plus concurrencée par les Français, mais elle n’en reste pas moins riche d’une histoire particulière, de grands courants, qui influencent nombre d’auteurs contemporains.


Pour aller plus loin

www.crilcq.org
www.litterature-quebecoise.org
http://felix.cyberscol.qc.ca


Anne Hébert : éléments biographiques


De toutes les femmes écrivains du Québec, Anne Hébert est sans doute la plus connue en France et à travers le monde. La renommée universelle d’une œuvre de très grande qualité, portée par une langue épurée, exigeante, la situe parmi les « grands » auteurs de la seconde moitié du XXème siècle. Anne Hébert est née le 1er août 1916 à Sainte-Catherine-de-la-Jacques-Cartier. Elle étudie à Québec et passera par la suite une partie de sa vie entre Paris et Montréal. Bien qu’elle ait vécu quarante ans à Paris, elle n’a jamais rompu les liens qui la rattachent à son pays et toute son œuvre en témoigne, qui est habitée par le Québec (qu’elle appelle son « arrière-pays »). Elle retournera y vivre en 1997. Elle publie ses premiers poèmes en 1939. Son premier recueil, Les Songes en équilibre, est récompensé par le Prix Athanase-David en 1943. Elle est d’abord connue pour son œuvre poétique, mais publie une série de romans ensuite, entre autres : Le Torrent (1950), Les Chambres de bois (1958), Kamouraska (1970) et Les Fous de Bassan en 1982, pour lequel elle obtient le Prix Fémina et un grand succès. Son écriture s’étend à d’autres genres : nouvelles, théâtre et scénarios de film. Elle obtient en tout une vingtaine de prix littéraires, dont un en 2000 pour son dernier roman, Un habit de lumière.

Anne Hébert est décédée le 22 janvier 2000 à Montréal, laissant derrière elle une œuvre très riche, empreinte d’une dimension imaginaire, marquée par la thématique de l’enfermement et dans laquelle elle accorde une grande importance au désir de la femme et à son statut dans la société québécoise.


Pour en savoir plus
www.anne-hebert.com





Les fous de Bassan


Résumé

Au soir du 31 août 1936, les cousines Nora et Olivia Atkins, âgées respectivement de 15 et 17 ans, enviées ou désirées pour leur beauté, disparaissent sans laisser de trace. Un mois plus tard, on retrouve leurs corps morcelés, échoués sur la grève. La petite communauté anglophone et protestante de Griffin Creek, village figé dans la tradition et le respect des Commandements où les habitants vivent en autarcie et sont tous plus ou moins parents, est en état de choc. Mais ils se liguent tout de même dans un silence inquiétant afin de protéger Stevens Brown, 20 ans, un cousin des jeunes filles vers qui les soupçons se tournent. Ce n’est toutefois que près de cinquante ans plus tard, en 1982, que Stevens Brown décide de passer aux aveux dans une lettre destinée à un ancien ami.


Les fous de Bassan peut se lire comme un roman policier où préside un certain suspense. L’essentiel de l’histoire se passe durant l’été 1936, avec de fréquents retours en arrière non datés, et une partie du récit se déroule en 1982, à travers les lettres du révérend Nicolas Jones et de Stevens Brown. C'est un drame à rebours puisque l’événement tragique a déjà eu lieu, l'intrigue se dévoile lentement au fil des confessions des personnages. Mais les éléments dévoilés au lecteur ne le surprennent pas, car il a bien deviné l’issue de cette tragédie : Stevens Brown, après avoir étranglé la jeune Nora, viole Olivia puis la jette au fond de la mer. On peut être surpris par la violence des actes commis, mais l’on sait avant la fin qui est le meurtrier, même si au fil du roman, dans la confusion des voix et des identités, un doute s’installe. En effet, ce n’est pas un récit linéaire, la narration est polyphonique : les mêmes événements sont racontés par cinq protagonistes différents, et sous des formes diverses : lettres, journal intime, monologue… Le récit est interrompu par des analepses qui nous renseignent sur le passé des personnages, dont la psychologie est très fouillée.


Les personnages

On les découvre au fil du roman à travers leurs écrits intimes, qui correspondent aux différents chapitres : « Le Livre du Révérend Nicolas Jones, automne 1982 », « Lettres de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, été 1936 », « Le livre de Nora Atkins, été 1936 », « Le livre de Perceval Brown et de quelques autres, été 1936 », « Olivia de la Haute Mer, sans date », « Dernière lettre de Stevens Brown à Michael Hotchkiss, automne 1982 ».


Le livre du Révérend Nicolas Jones

Ce texte ouvre le roman. À cette date, en 1982, le révérend vit dans un presbytère en compagnie de deux petites servantes. Il évoque sa vie, sa vocation religieuse, son mariage et la passion qu’il éprouve pour les deux cousines (ses nièces) sur le mode du fantasme, du rêve. Tout le récit est une sorte de long monologue, une rêverie méditative constituée de souvenirs et en décalage avec le réel. Le narrateur se dédouble et se revoit jeune homme. Dans cette mise à distance il évoque sa difficulté d’échapper au passé qui l’habite. Le présent est vécu comme un châtiment.

« Cette scène est déplacée dans le temps, fragment d’une autre vie perdue, finie avec ma jeunesse morte. Faire le noir. Lâcher la nuit visqueuse dans toute la maison. M’en emplir les yeux et les oreilles. Ne plus voir. Ne plus entendre. Le passé qui cogne contre mes tempes. Laisser les morts ensevelir les morts. »
 
La version du pasteur sur les événements donne une vision apocalyptique à ce récit parsemé de références bibliques.


Les lettres de Stevens Brown

Stevens Brown revient au village après cinq années d’absence. Ces lettres sont destinées à un ami, mais elles s’apparentent à un journal intime, car elles sont constituées de rêves et de souvenirs. Elles sont écrites alors que le drame n’a pas encore eu lieu, mais Stevens a une sorte de pressentiment.

Tout au long des lettres, on sent une tension qui augmente et qui tient à l’excitation que suscitent en lui les présences féminines qui l’entourent, en même temps qu’augmente sa colère. Il y a une sorte de présence menaçante qui plane sur lui et le village depuis son retour. Dans sa correspondance, Stevens Brown opère une sorte de dédoublement de personnalité, un désir d’être autre qui crée un malaise.


« Etre quelqu’un d’autre. Ne plus être Stevens Brown, fils de John Brown et Bea Jones. Il n’est peut-être pas trop tard pour changer de peau définitivement, de haut en bas et de long en large. M’abandonner moi-même sur le bord de la route, vieille défroque jetée dans le fossé, l’âme fraîche qui mue au soleil et recommence à zéro. Ne pas laisser la suite de mon histoire à Griffin Creek se dérouler jusqu’au bout. Fuir avant que… Une telle excitation dans tout mon corps, une rage inexplicable. »


Le livre de Nora Atkins

C’est une sorte d’autoportrait qui donne accès à l’intériorité du personnage. Le récit de Nora va faire référence à des événements déjà racontés par Stevens, comme le jeu de séduction qui s’établit entre eux deux. Nora est tournée vers la vie et cherche à satisfaire ses désirs à l’égal des hommes du village. Voici comment débute son livre :

« J’ai eu quinze ans hier, le 14 juillet. Je suis une fille de l’été, pleine de lueurs vives, de la tête aux pieds. Mon visage, mes bras, mes jambes, mon ventre avec sa petite fourrure rousse, mes aisselles rousses, mon odeur rousse, mes cheveux auburn, le cœur de mes os, la voix de mon silence, j’habite le soleil comme une seconde peau. »

Le livre est empreint de sensualité. Nora espère embrasser tous les garçons du village à la fin de l’été. Stevens, lui, la voit comme une bête à l’affût. Nora est un personnage vivant mais qui possède une sorte de vulnérabilité due à son âge, c’est une proie facile dans un univers masculin.


Le livre de Perceval Brown


Perceval est le frère de Stevens. Atteint de maladie mentale, il est considéré comme l’idiot du village. C’est un personnage en souffrance, incompris, qui sera traumatisé par la disparition des deux cousines qu’il aime beaucoup et par le comportement de son frère qu’il ne reconnaît plus. Il porte sur les événements, dont il a été témoin, un regard et une sensibilité différents. Ce texte où règne une grande dimension poétique mime dans l’écriture sa vision du monde et reflète sa conscience, son langage altéré :

« La noirceur de plus en plus tôt. De plus en plus vite. Pressée de dévorer le jour. Cette espèce de manteau noir, rabattu sur nous. Une cage d’oiseaux verts et bleus recouverte brusquement par un drap noir. Après souper. La dernière bouchée avalée. Crac c’est la nuit. »


Olivia de la Haute Mer

C’est le dernier récit avant le dénouement, il lève les dernières incertitudes sur les circonstances du meurtre. C’est un discours de revenant, puisque Olivia revient du fond des eaux pour raconter, et qui donne une dimension fantastique au récit :

« Il y a certainement quelqu’un qui m’a tuée. Puis s’en est allé. Sur la pointe des pieds. »

Dans le livre, toutes les générations de femmes qui ont précédé Olivia vont la mettre en garde contre le personnage dangereux de Stevens. C’est aussi une condition de la femme peu harmonieuse et épanouie qui est dénoncée dans ce livre, puisque Olivia est enfermée dans la maison, soumise à ses frères et à son père pour qui elle doit faire le repassage et la cuisine.

Le livre qui suit est une sorte d’épilogue, il donne la fin de l’énigme et les suites de l’enquête à travers les révélations du coupable lui-même.


Les thèmes


Dans Les fous de Bassan, Anne Hébert exploite le thème de la dualité. Nora incarne l’élément soleil tandis qu’Olivia se fond avec l’élément de la mer vers laquelle elle est irrésistiblement attirée et qui définit le cadre de vie de Griffin Creek. Les éléments naturels sont très présents dans toute l’œuvre et deviennent même des acteurs du drame. D’ailleurs le Révérend considère que « dans toute cette histoire il faudrait tenir compte du vent », ce que dira également Stevens Brown dans sa dernière lettre. La dualité, c’est aussi celle qui existe entre l’homme et la femme, et entre le réel et l’imaginaire.

C’est également une histoire d’amour. Anne Hébert renouvelle le roman, un roman du désir aussi raconté du point de vue féminin, comme dans le livre d’Olivia, fascinée par le regard de Stevens :


« Que Stevens se montre une fois encore, une fois seulement. Qu’il me parle une fois encore, qu’il me touche avec ses deux mains d’homme, avant de regagner la Floride. Qu’il me regarde surtout (…) »

Nora elle, poursuivra le jeune homme comme l’objet de son désir, beaucoup plus affirmé, beaucoup moins craintif que celui de sa cousine « déchirée entre sa peur de [Stevens] et son attirance de [lui] ». Nora la provocatrice est ainsi assimilée au péché.
Cette mise en scène du désir féminin en fait un symbole de la vie, tandis que le désir masculin ne peut être que néfaste et destructeur.

Au fur et à mesure, Stevens prend l’allure d’un être cruel et inquiétant. Il cherche à « percer » le mystère, le secret originel des deux adolescentes, qui se situe selon lui sous leurs vêtements.
Et la violence du récit atteint son paroxysme lors de la scène du viol :


« Quelque part dans la tempête une sorte de gémissement intolérable. Ses jupes claquent, arrondies comme un cerceau, et moi je me fourre là-dedans comme un bourdon au cœur d’une pivoine. Elle se met bientôt à crier. Et le vent couvre son cri. »


Conclusion

L’avis au lecteur indique bien qu’il s’agit d’une fiction. Tous les personnages ont été livrés à l’imaginaire. Le lieu inscrit d’emblée le récit dans le registre du mythe, le nom Griffin pouvant être assimilé au griffon, ce monstre au corps de lion et à la tête d’aigle. Le titre lui-même, comme tout le roman, invite le lecteur dans une entreprise de déchiffrement : les « fous » suggèrent les oiseaux, mais aussi la démence qui connote tout le contenu du livre. C’est une critique acerbe des mœurs, de l’inceste, dans un village presque hors du monde où règne la loi du silence et du secret. Un livre sur la sortie prématurée de l’enfance, la difficulté de s’affirmer dans un univers féminin. Un roman complexe et sublime qui ne laisse pas indifférent.


Joëlle, AS Bib-Med.

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