Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
20 décembre 2008 6 20 /12 /décembre /2008 22:45









Régis MESSAC,
Quinzinzinzili
.
L'Arbre vengeur, 28 septembre 2007
coll. "L'Alambic", 200 pages, 13 euros.















Deux articles d'Isabelle et de Marine

1. Article d'Isabelle 


En premier lieu, un petit mot sur la maison d'édition : l'Arbre Vengeur. C'est une petite maison d'édition indépendante, à structure associative, créée en 2002 par David Vincent et Nicolas Étienne. Ils sont installés à Talence et diffusés par Les Belles Lettres. Actuellement, la maison compte une quarantaine de titres à son catalogue. Ils ont commencé par rééditer des textes tombés dans l'oubli, des classiques, puis ils se sont ouverts à des textes dont les auteurs sont encore en vie.

Cette maison accorde beaucoup d'importance à l'aspect esthétique de ses ouvrages (Nicolas Étienne est un graphiste de souche), qui sont très reconnaissables par leur format, toujours le même. Pour en savoir plus, quant à leur ligne éditoriale et leur politique, la façon dont ils se définissent, voici quelques liens :

 le site de la maison : http://www.arbre-vengeur.fr/

 la page myspace de la maison :
 http://profile.myspace.com/index.cfm?fuseaction=user.viewprofile&friendID=67640012

 une interview d'un des fondateurs de la maison :
http://www.sauramps.com/article.php3?id_article=2366
 

Et quelques informations supplémentaires, une définition des éditions :
http://www.sauramps.com/article.php3?id_article=2366

Régis Messac est né en 1893 en Charente. Fils d’instituteurs, il souhaite lui aussi embrasser cette profession mais ses études sont interrompues par la Première Guerre mondiale. Envoyé sur le front, il est gravement blessé : une balle lui perfore le crâne. Cet évènement a sûrement joué en faveur du pacifisme qu’il prônera tout au long de sa vie.

En 1919, il passe l’agrégation et enseigne un temps dans un lycée, avant de poursuivre ses études dans des universités étrangères. À son retour en France, ayant soutenu une brillante thèse sur un sujet particulièrement original pour l’époque et un genre peu reconnu : Le « Detective Novel » et l’influence de la pensée scientifique (1929), il devient docteur ès Lettres. Cette thèse fait de lui un pionnier de l’étude du polar. Il s’intéresse beaucoup aux littératures « autres » que la littérature classique et reconnue. Il s’intéresse donc au polar mais aussi à ce qui n’est pas encore appelé « science-fiction ». Dans les années 1930, il crée la collection des « Hypermondes » dont Quinzinzinzili est le premier titre publié. Cette collection est destinée à faire découvrir le genre en France. Régis Messac écrit lui-même pour cette collection plusieurs livres qui sont des anti-utopies, des dystopies donc. Ses livres reflètent sa personnalité. Il est pacifiste, anarchiste, et surtout, surtout, très pessimiste. Autant de caractères que l’on retrouve dans son écriture. La Seconde Guerre mondiale met fin à son travail. Régis Messac s’engage dans la Résistance, il est arrêté sur dénonciation en 1943, et déporté dans un camp de concentration. On perd sa trace en 1945, on suppose qu'il est mort lors des « marches de la mort » des déportés d’un camp à l’autre…

Quinzinzinzili est un roman très court, d'un peu plus de 150 pages, qui se lit très rapidement, et même se dévore. C’est une dystopie, ou contre-utopie : ce n’est pas un monde parfait, le meilleur possible, comme dans une utopie, bien au contraire, c’est le pire monde possible qui est décrit dans une dystopie. Quinzinzinzili se présente sous forme de mémoires rédigés par un homme, peut-être le dernier homme sur Terre qui soit « civilisé » comme on l'entend : Gérard Dumaurier. Celui-ci nous raconte la fin du monde tel qu'on le connaît dans les années 1930-1940, et la naissance du suivant, d’une nouvelle civilisation... Mais peut-être est-ce seulement un homme fou, un aliéné qui imagine tout et qui est lu par des hommes en blanc... Il ne le sait pas lui-même, même s’il espère être ce fou dans un monde encore entier.

Extrait p. 21 : « Moi, Gérard Dumaurier…

Ayant écrit ces mots, je doute de leur réalité. Je doute de la réalité de l’être qu’ils désignent : moi-même. Est-ce que j’existe ? Suis-je autre chose qu’un rêve, ou plutôt un cauchemar ? L’explication la plus raisonnable que je puisse trouver à mes pensées, c’est que je suis fou.

Oui, je suis sans doute un pauvre fou qui gribouille du papier dans un asile, inconscient de toutes les réalités du monde extérieur. Sans doute les docteurs lui laissent du papier et des plumes afin de pouvoir étudier ensuite ses griffonnages et en tirer la matière de savants traités de psychiatrie. S’il en est ainsi, tant mieux. J’aimerais cent mille fois mieux être un fou délirant au fond d’une cellule capitonnée, que de vivre - d’avoir vécu - les cauchemars délirants qui me semblent être mes souvenirs.

Souvenirs, effrayants souvenirs, puissiez-vous n’être que des songes.

Médecins, savants docteurs que me cache le rideau de ma folie, c’est pour vous que j’écris. Si vous existez, ces divagations auront  du moins quelques témoins, des témoins sympathiques et qui me comprendront… peut-être… en partie.

Si vous n’existez pas…

Mais il me faut prendre en mains ma volonté, et me persuader que vous existez. Autrement, je n’aurais pas le courage de poursuivre. »


Le roman se construit en quatre parties.

La première est le récit historique que nous rapporte Gérard Dumaurier des événements qui conduiront à la Seconde Guerre mondiale. Rappelons que le roman date de 1935, ainsi les événements racontés sont au début réels puis imaginés par Régis Messac, qui a été ici particulièrement clairvoyant et lucide. Cela fait même frissonner tellement l'auteur se rapproche de la réalité. Il relate des événements politiques qu'il imagine mais qui sont proches de ce qui s’est vraiment passé, une seconde Guerre mondiale tout à fait probable. Il l’a imaginée quelques années avant qu’elle ait lieu ! Il y avait évidemment des signes révélateurs bien avant qu’elle éclate, mais de là à être si lucide…

Cette partie est une sorte d'introduction historique que certains pourraient trouver ennuyeuse mais qui est absolument indispensable pour la suite. En effet ce récit explique comment on en est arrivé à la fin du monde... Dans cette version la guerre est courte car les Japonais inventent une arme révolutionnaire, un gaz qui lancé dans l’atmosphère la modifie. Ils veulent tuer leurs ennemis, détruire une toute petite partie du monde, mais ils ne savent pas évaluer les conséquences de l’arme, qui, une fois lancée, se répand sur le monde tout entier et du fait d'une réaction en chaîne détruit absolument tout et tous.

Le personnage central est un homme ordinaire, instruit, il est le précepteur des deux enfants d’un riche lord. L'histoire se passe dans les années 1930. Dumaurier accompagne les enfants en Lozère pour une cure, car l’un des deux souffre de la tuberculose. C'est lors d'une promenade en montagne que la catastrophe a lieu. Le groupe d'enfants malades, le jeune guide et Gérard Dumaurier font de la spéléologie quand la terre se met à trembler, que le ciel s'obscurcit, que le raz-de-marée survient, que le monde est détruit.

Extrait p. 59 -60 : « Un peu fatigué, je m’étais assis par terre aux abords du goulet, bercé par le bourdonnement souterrain du fleuve caché. Je m’abandonnais à un rêve éveillé, me complaisant à m’imaginer homme des cavernes dans ce décor. Là, accroupi près d’un feu, sucer des os à moelle, ou m’en composer un cosmétique avec du noir de fumée, pour me couvrir de dessins barbares, ou en tatouer la peau grasse de ma bien-aimée primitive… Il semble qu’un démiurge ironique m’ait entendu rêver ce rêve. Un fracas formidable me redressa soudain, abasourdi.

Un trou dans le fracas, rempli d’abord par le glapissement des gosses, où domine le cri suraigu de la petite fille. Le guide, qui vient de poser à terre son sac à vivres, reste figé, à demi courbé, la tête penchée vers la sortie.

Je lui crie :

- Qu’est-ce qu’il y a ? Un orage ?

Des séries de détonations se font entendre, à la fois sèches et effroyables. Mais certains orages d’été, dans le midi, ont des coups de tonnerre semblables. Je répète :

- Un orage ?

Le guide secoue la tête et se secoue.

- Bombardement, plutôt. Je vais voir.

Il se précipite vers les premières grottes et vers l’entrée. Les enfants affolés se groupent en grappe autour de moi. Une seule torche électrique gît par terre et diffuse une clarté vague dans laquelle s’agitent des ombres. Le bruit, un instant affaibli, redevient formidable. Roulements, grondements, éclatements, s’entassent colossalement les uns sur les autres, et l’on ne sait plus si l’on entend vraiment. Soudain, dans le cône vague émané de la torche, le guide reparaît. Il trébuche, son feutre beige à jugulaire flotte dans son dos, et il se tient la gorge à deux mains. Il passe tout près de moi et continue sa fuite _ car c’est une fuite _ sans que j’aie le temps de comprendre. Le voilà dans l’ouverture du goulet.

Et le goulet l’absorbe. On n’entend même pas le bruit de sa chute. Je ne saurai jamais jusqu’où aura roulé son corps.

Me voilà seul avec une poignée d’enfants tuberculeux dans un monde détruit. »


La seconde partie débute sur le monde détruit… Dumaurier a survécu ainsi que le groupe d’enfants, mais pas le guide. Il y a une dizaine d’enfants, qui ont tous moins de 11-12 ans, donc qui ne sont pas encore adolescents, la plupart sont vraiment jeunes. Ils ont survécu car ils visitaient une grotte quand le drame a eu lieu… L’entrée de la grotte s’est effondrée, cela les a sauvés. Dumaurier ne sait pas ce qui s’est passé, même s’il s’en doute, il pense d’abord à un bombardement mais quand ils parviennent à sortir, c’est pour découvrir un monde vide et mort, un paysage complètement nouveau. Dumaurier est complètement effondré. On s’attendrait à ce qu’il prenne la tête du groupe, en tant que seul adulte et donc en tant qu’homme responsable. Mais pas du tout. Il se moque de ce qui peut arriver, il a déjà tout perdu, alors pourquoi se préoccuper d’autre chose ? Il se met lui-même à l’écart et laissent les enfants s’organiser. Quelques animaux ont survécu, des serpents, des taupes, qui fournissent, avec les arbres fruitiers de quoi se nourrir au petit groupe destiné à reconstruire le monde. Mais c’est mal parti. Les enfants régressent très vite, leur langue s’abâtardit, se nasalise. Le Qui es in coelis du Pater Noster dégénère en Quinzinzinzili… et Quinzinzinzili devient bientôt Dieu. Dans tout ce que les enfants ne comprennent pas, c’est-à-dire à peu près tout, ils voient bientôt la main de Quinzinzinzili. Ils ne se rappellent rien de leur éducation, de leur vie « civilisée ». Ils se créent une nouvelle civilisation, une nouvelle organisation. Il y a plusieurs candidats au titre de chef, ce qui amène de violentes disputes et même la mort.

Une des premières recréations de cette civilisation est la religion, la superstition, le repli dans le mythe dispensant du recours à la raison. Ils redécouvrent également les armes, le meurtre, la domination des forts sur les faibles, la possession… L’amour ? Il n’y a qu’une fille dans le groupe d’enfants, elle est la seule survivante, donc la seule capable de procréer et d’engendrer une nouvelle génération. Sans elle le nouveau monde serait rapidement en manque d’habitants. Elle se passe de sentiments ; autour d’elle, la femelle, drames et meurtres s’enchaînent… Elle domine par son statut d’unique « femme », elle est maternelle mais viole également. Les enfants dits « innocents » semblent en fait reproduire toutes les erreurs de leurs ancêtres, ces mêmes erreurs qui ont conduit à leur disparition.

Et Dumaurier ? Il s’en moque. À quoi bon ? Rapidement il n’arrive même plus à comprendre les enfants avec leur nouveau langage. Il communique difficilement avec eux. Et de toute façon pourquoi faire ? Que pourrait-il bien leur dire ? Il se considère incapable de recréer le monde tel qu’il était avant, à part la littérature et les mathématiques, il ne sait pas comment fonctionnaient les machines, comment faire avancer une locomotive par exemple. Il n’y connaît rien. Dumaurier se voit comme un vestige de l’ancien monde, qui n’a pas sa place dans le nouveau. Il n’a aucune envie d’intervenir, de guider les gosses. Il n’en voit pas l’intérêt, il s’en fiche tellement, et puis à quoi cela servirait-il ? Il préfère écrire. Pour qui ? Il ne sait pas. Peut-être est-il un fou qui rêve de la fin du monde, peut-être ses carnets sont-ils lus par des hommes en blanc. Et qu’est-ce que ça pourrait changer ? Le pessimisme est omniprésent, cela ne fait pas de doute, et Dumaurier en est l’incarnation même.

Les deux dernières parties décrivent l’évolution de la nouvelle civilisation, ses déchirures et l’exploration du nouveau monde.

Pour ceux qui ont lu ou connaissent Sa Majesté des Mouches de William Golding, écrit en 1954 (donc après Quinzinzinzili, écrit en 1935), cela ressemble beaucoup : un groupe d’enfants survivants qui essaient de recréer un semblant de civilisation. Ici c’est encore plus prenant parce que les enfants n’ont plus aucun souvenir de leur éducation ni du monde avant sa destruction, qu’il y a de plus un adulte qui pourrait les guider mais qui ne fait rien et que le monde connu a été détruit, ce qui n’est pas le cas dans le livre de Golding.

Ce roman est d’un pessimisme terriblement lucide. Le tableau que dresse Régis Messac dans sa dystopie post-apocalyptique est d’une grande noirceur mais en même temps cruellement drôle. C’est un humour terrible, cynique, désabusé et lucide. Avec Quinzinzinzili, Régis Messac lance un cri de détresse au monde, il montre ce qui peut arriver si l’Homme ne fait pas plus attention, à sa planète et à lui-même. Il nous offre un miroir cruel mais salutaire si son reflet est vu et compris.

Un livre à dévorer et assimiler.


Isabelle, 2ème année Edition-Librairie




2, Article de Marine

Qunizinzinzili, publié pour la première fois en 1935 à La Fenêtre Ouverte, a été imaginé par Régis Messac. C’est grâce à l’Arbre vengeur que l’on peut à nouveau découvrir l’œuvre dans la collection L'Alambic.

 
A travers cet ouvrage on se trouve projeté dans l’univers de l’entre-deux guerre. Dans ce roman de science-fiction, une guerre chimique va ravager le monde. Gérard Dumaurier et quelques enfants, protégés par l’atmosphère des grottes seront les seuls survivants de ce cataclysme. Le groupe d’enfants va naturellement grandir et évoluer en vase clos. Gérard Dumaurier, seul adulte, se désintéresse de cette communauté et se contente d’observer et d’écrire sur une durée assez floue. Il assiste à la construction d’une nouvelle civilisation humaine. Les enfants vont réinventer en miniature le monde qu’ils ont laissé. Privés de véritable éducation, ils perdent les connaissances de leur ancienne vie, ils vont vers un mode de vie primitif et réinventent la langue. Ils se trouvent également un dieu qu’ils vont prier et vénérer. Ce dieu, qui détient les clés de l’inexplicable, c’est Quinzinzinzili, déformation phonétique du « Pater Noter / Qui Es In Coelis » souvenir de vieilles prières.

Régis Messac (1893-1945) d’abord enseignent, deviendra par la suite auteur, traducteur et  romancier dans les années 30. Pacifiste, il exercera une intense activité de critique. Maniant parfaitement l’anticipation et imaginant des contre-utopies comme Quinzinzinzili en 1935, il sera le premier Français à s’intéresser au « roman de détection », aujourd’hui appelé polar. Il sera déporté par les Allemands en 1943 et mourra dans un camp.

Cet ouvrage curieux montre certaines choses devenues vraies par la suite. Régis Messac ajoute son humour, son ironie, sa lucidité et surtout sa vision extrêmement pessimiste. Ce récit en prenant la forme d’un journal intime, privilégie la description à l’action. On ne doute plus de sa longévité.


Marine Grasset, 1ère année Bib.

Autres articles sur des ouvrages édités par L'Arbre vengeur :

Léon Bloy, Histoires désobligeantes, article d'Adrien

Léo Lipski, Piotrus, article de Marie-Amélie

Marie-Louise AUDIBERTI, Stations obligées : article de Julie.

Partager cet article

Repost 0
Published by Marine - dans dystopies
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives