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22 décembre 2008 1 22 /12 /décembre /2008 17:19










Valentine GOBY
L'Antilope blanche
Gallimard,  2005
 

  
  



















 
L'auteur

Valentine GOBY est née en 1974 à Grasse, où elle passe son enfance. Après des études à Sciences-Politiques, elle part en mission humanitaire à Hanoï et à Manille. Elle est aussi enseignante en lettres et en histoire. C'est donc peu dire qu'elle est sensible aux problématiques de l'enseignement. Elle est aussi très sensible à la condition féminine, notamment avant la libération des mœurs, comme le confirment d'autres romans publiés après L'Antilope Blanche.

Ses autres œuvres (hors littérature de jeunesse) :
La note sensible (qui a reçu plusieurs prix), 2002
Sept jours, 2003
L'échappée, 2007
Qui touche à mon corps je le tue, 2008


L'Antilope blanche

Valentine Goby prend la main de Charlotte Marthe, et écrit pour elle son journal intime. Le style est parfois télégraphique, parfois plus développé, comme il peut l'être dans un véritable journal, au point qu'on se demande parfois s'il s'agit réellement d'une œuvre d'imagination. Il est rare d'utiliser ce genre d'écriture dans la littérature de fiction : on a écrit des romans épistolaires, certains ont publié leur propre journal, on a pu écrire des mémoires fictifs, mais un journal fictif, avec ses ellipses, ses développements qui suivent la pensée ou ses rapides jets d'événements anodins ou trop importants pour prendre le temps de les analyser, c'est un procédé rarement exploité.

Et si l'on ne savait avant de lire ce roman-journal que si cette femme a existé, il s'agit bien ici d'un journal purement fictif, on prendrait ce texte pour l'édition d'un "inédit". Car cette Charlotte Marthe n'est finalement pas n'importe qui : elle est le double fictif de Charlotte Michel. On pourrait la croire au début du journal bien faible, sentimentale, on pourrait penser que l'Afrique serait pour elle un tombeau... Mais curieusement, son amour déçu trouvera là toute sa fécondité. "Mademoiselle Marthe", si brisée qu'elle puisse sembler (même à ses propres yeux), si insignifiante et "laide" qu'elle puisse se croire, participe par simple désœuvrement d'abord, puis par amour et dévouement, à une œuvre capitale pour le Cameroun. Elle est l'image-même du courage, de la fidélité, et de la mère, elle qui n'eut pas d'enfant, ni même l'ombre d'un père possible pour eux. Ses élèves sont ses filles, autant pour la tendresse qu'elle leur montre que par son désir de les faire grandir, de leur construire un bel avenir. Et cela n'est rien encore : par elles, par l'éducation qu'elle leur offre, c'est au Cameroun tout entier qu'elle se consacre.

En effet nous voyons sous ses yeux s'effondrer l'empire colonial de la France, ce qui pour être une libération, n'en est pas moins un bouleversement beaucoup trop brutal pour les "libérés". Car la France était pour les Africains une chance de construire peu à peu leur pays, ils auraient pu, s'ils avaient suivi la voie qu'avait choisie notre héroïne, s'affranchir progressivement, et de façon beaucoup plus solide pour eux, du joug de la colonisation, en utilisant les ressources qu'offrait la France... Or on peut comparer les troubles, la guerre civile d'une violence inouïe, d'une injustice et d'un aveuglement coupable de tous côtés, à la sagesse de la directrice mise en scène dans ce roman. On ne peut s'empêcher, en refermant le livre, d'être admiratif devant les vertus de l'éducation, et de ressentir un certain dégoût devant le gâchis de l'Histoire..
.

Le journal prend fin, et l'épilogue est laissé à un autre narrateur, celui qui a trouvé et publié le journal, contacté d'anciennes Antilope formées par Charlotte Marthe. On comprend bien sûr qu'il s'agit des démarches de Valentine Goby elle-même, bien que de manière voilée.

Ce livre reste une œuvre originale, tant par le fond (on entrevoit par l'intermédiaire sensible d'une femme une troisième voie possible pour l'Afrique colonisée, malheureusement non retenue par l'Histoire), que par la forme : il y a bien peu de romans écrits sous forme de journaux intimes, qui soient aussi plausibles : l'écriture de Valentine Goby se fait si juste qu'elle en est presque invisible... L'exercice de style est réussi, le thème choisi est traité de façon originale, et on a l'impression après avoir lu ce livre de s'être fait une amie de valeur, et d'avoir appris quelque chose.

Extraits
 
"Un Noir de Gold Coast, le docteur Aggrey, affirme : "Instruisez un garçon, vous aurez éduqué un homme ; élevez une fille, vous aurez civilisé une famille." L'Afrique sera ce que les femmes en font." p.123.
 
 
21 octobre
 
Maman m'en parle. Ça devrait m'être égal. Je n'y pense plus depuis au moins trois mois. Elle m'a donné des nouvelles de tout le monde. Tante Joss a repris la marche en Tarentaise, on a refait le toit du chalet Acajou, les Frémiet y ont séjourné pendant huit jours. Maman dit qu'Emilienne a vieilli. Deux fois qu'elle en fait la remarque. Maman vieillit aussi.

Ça devrait m'être égal mais je ne pense qu'à ça. Juste avant, maman m'annonce la naissance de Perrine, ma cinquième nièce, sa joie de recevoir les petits-enfants pour la Toussaint, et commente ses rhumatismes. Suivent des banalités. L'automne avance, l'humidité lèche les flancs de la vallée. [...]

Ça ne devrait pas me toucher. Plus maintenant. C'est pris dans le flot des anecdotes, les pages à l'écriture serrée de ma mère qui ne me laisse rien ignorer, pour oublier que je suis loin, que tous ses enfants sont partis.

Ce n'est qu'une phrase. Cette phrase m'importe. Elle tourne et retourne, les mots changent d'ordre et ne me quittent pas. Yves Kermarec et l'enfant n'auront pas de Léa. Léa et l'enfant d'Yves n'auront pas de Kermarec. Les hommes, les femmes passent devant ma fenêtre, ils glissent dans la nuit.

"Yves et Léa Kermarec n'auront pas d'enfant."

J'ai honte, car cela me rassure." p.128-129.



  Caroline Laurentie, A.S. Ed.-Lib.


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commentaires

La Nymphette 24/05/2010 17:23


Bonjour,
J'ai terminé ce livre aujourd'hui. Je ne suis pas vraiment d'accord avec votre analyse concernant "le gâchis de l'histoire". Bien sûr, le travail de Charlotte fut admirable, mais elle précise à de
nombreuses reprises à quel point la plupart des fonctionnaires ou cadres envoyés là-bas étaient superficiels et racistes (voire corrompus), absolument pas enclins à faire avancer l'Afrique si ce
n'était à leur profit. Pour moi, le véritable gâchis n'est pas tant le départ de la France que d'avoir empêché les personnes bien intentionnées de continuer leur mission. Et quand on voit les
difficultés de Charlotte à obtenir des fonds quand la France était bien présente, et le peu de jeunes filles qu'elle parvenait à "toucher" malgré ses énormes efforts, je crois que la réussite est
presque entièrement imputable à une personnalité plutôt qu'à la colonisation...
Mon commentaire est un peu long, j'espère ne pas vous avoir lassée, ma propre note bientôt sur mon blog...


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