Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
23 décembre 2008 2 23 /12 /décembre /2008 23:30
Jean Vautrin, de son vrai nom Jean Herman, est né en 1933 en Lorraine. D’abord étudiant à l'Institut des Hautes Etudes Cinématographiques, il devient par la suite l’assistant de Roberto Rossellini en Inde. Il tourne quelques longs métrages dont Le Dimanche de ma vie (Prix Marylin Monroe) et Adieu L’Ami avec Alain Delon et Charles Bronson.

C’est à partir de 1971 qu’il se tourne vers l’écriture. A la fois romancier, nouvelliste et auteur de polar, c’est en 1989 qu’il reçoit le Prix Goncourt et le Prix Goncourt des lycéens pour son roman Un grand Pas vers le Bon Dieu. Nombre de ses œuvres sont aujourd’hui adaptées en BD.

Jean Vautrin nous reçoit chez lui.



Interview.

1- Vous vous êtes essayé à tous les genres : roman, nouvelle, album… ; quel est celui qui vous a le plus intéressé ? Pourquoi ?

J. Vautrin : Je crois qu’il ne faut pas considérer les choses comme ça. Plus que des essais et des erreurs, c’est un itinéraire, c’est une manière de vivre où tout se conjugue et tout se confond. La finalité, c’est l’écriture bien sûr. J’ai toujours eu une grande liberté. Finalement cela avance en vertu d’une espèce de cohérence et je ne suis pas dans la démarche de quelqu’un qui se dit : « je vais essayer ceci, je vais essayer cela ». C’était à ma portée et cela correspond à mon regard composite, à la fois fait d’images, de rencontres… Je le prends comme ça vient, j’ai parfois envie d’écrire un roman, ou une nouvelle…C’est une question de liberté.

2- Pourquoi vous êtes-vous tourné vers l’écriture après tout ce temps passé au service du cinéma ? Quel a été le déclic ? Est-ce une rupture ou une continuité dans votre carrière ?

J. Vautrin : La vie commande quand même, les circonstances sont en embuscade ! J’ai fait ce que l’on appelle la pirouette à l’envers : d’habitude on commence à écrire et on a envie d’aller à l’image, et moi ça a été le contraire. Mais je savais d’avance que je serais un artiste composite, multicarte.

J’ai passé 15 ans au service du cinéma, cinéma dans lequel je n’étais pas parfaitement heureux ,d’ailleurs, parce que je n’ai jamais été doué pour aller discuter des budgets et on m’avait embarqué dans une direction qui était celle des super vedettes et ce n’était pas mon truc. Et puis nous avons eu un enfant autiste. Cela a été un fantastique bouleversement dans nos vies, et cela nous a obligés à certaines attitudes. Je pouvais alors difficilement m’éloigner de la maison. Marcel Duhamel (éditeur et créateur de la Série Noire chez Gallimard) m’a dit : « tu écris des scénarios, pourquoi est-ce que tu n’écrirais pas pour la Série Noire ? ». C’est comme ça que j’ai commencé à écrire pour la Série Noire chez Gallimard, et ça a été une révélation. Je me suis peu à peu persuadé que l’écriture était le geste juste pour moi et que cela me permettait cette indépendance que je recherchais de nouveau. J’ai commencé à écrire grâce à mon fils et pas à cause de lui.


3- Dans votre carrière qu’avez-vous préféré faire : réalisateur, scénariste, écrivain, acteur ?

J. Vautrin : J’ai eu des satisfactions partout, je ne saurais pas vous répondre. Dans toutes les disciplines de l’art, il y a des réussites, des faillites, des miracles, donc il est difficile de rationaliser tout ça. Mon premier long métrage en 1965, Le dimanche de la vie, d’après Queneau, a été pour moi quelque chose de miraculeux, et de vraiment important. A l’inverse il y a eu des films galères. C’est la même chose pour les livres, il y en a qu’on aime bien, auxquels on tient au fond de soi-même et qui pourtant ne réussissent pas en terme de commercialisation. C’est très difficile donc de répondre à cette question.

4- Est-ce que le prix Goncourt a changé quelque chose pour vous ? Vous a-t-il motivé pour continuer ? a-t-il changé votre façon d’écrire ou votre façon de voir les choses ?

J. Vautrin : Oui bien sûr, ça change les tirages, d’abord ! Il faut bien le dire ! Sans compter que j’ai obtenu le même jour le Prix Goncourt et le Prix Goncourt des Lycéens ; on est un peu reine d’un jour, en fait. C’est vrai qu’on passe une année entière à voyager. On a brusquement l’impression qu’on pourrait devenir quelqu’un d’important, ce qui bien sûr est faux ! Mais il n’empêche que ça a été un grand tremblement dans ma vie, je ne pensais pas que ce serait si important, pour moi et pour les miens. Cela m’a permis de débloquer des fonds pour créer un centre pour les handicapés.

Mais cela n’a rien changé à mon écriture. Ecrire reste pour moi un besoin.


5- Avez-vous été influencé dans votre écriture par des auteurs en particulier ? Quelles ont été vos influences ?

J. Vautrin : J’ai eu des lectures, étant enfant, qui m’ont marqué. De mon temps, on lisait systématiquement les classiques pour enfants comme Dumas, les romans-feuilletons, Arsène Lupin, M. Leblanc, tout cela m’a émerveillé quand j’étais jeune. Plus tard, il a plutôt été question de gens comme Maupassant, des raconteurs d’histoires. J’ai aussi était séduit assez vite par des préoccupations sociales, par Victor Hugo. Et puis pas forcément des artistes officiels, non plus. Et plus tard, il y a les gens comme Céline, Queneau qui sont devenus brusquement des maîtres à penser. Ce sont des gens qui m’ont appris à penser un peu mieux peut-être, à m’installer dans mes meubles, passé le moment de l’influence pure et de l’admiration béate.

Il y a eu beaucoup d’écrivains américains également, Dos Passos, Faulkner, pour le lyrisme, pour l’ampleur. Et puis des gens comme Salinger. Ce sont des rencontres importantes.

6- Certains de vos romans ont été adaptés en BD. Comment ce partenariat a-t-il été mis en place ? Etait-ce un souhait de votre part ou une proposition des dessinateurs ? Avez-vous été impliqué dans des choix, tels que le physique des personnages, l’environnement (au niveau du dessin). Comment s’est passée l’adaptation du texte ?

J. Vautrin : Dès le début, j’ai été ami avec Enki Bilal, Tardi, et ils ont été amenés à faire des couvertures de mes livres. Et puis j’ai rencontré Jean Teulé, qui était dessinateur à l’époque et on s’est mis à travailler ensemble, on faisait des petites bandes dessinées pour des journaux de l’époque, et puis, de fil en aiguille, il a adapté Bloody Mary en BD. Cela a été un déclic supplémentaire. Et puis plus récemment Tardi a adapté Le cri du peuple, sur la Commune de Paris. Notre collaboration a duré longtemps, quatre ans. Nous échangions du courrier, on se téléphonait et le reste du temps Tardi m’envoyait des petits dessins, des croquis sur lesquels je donnais mon avis. Il a été assez fidèle au livre. Au niveau du texte, il est clair qu’il y a eu déperdition et puis c’est moins littéraire, mais c’est tout à fait normal. Avec Tardi, on parlait des passages importants, qui étaient essentiels.



7- Comment est née la collaboration avec Dan Franck pour les aventures de « Boro », qui en est l’initiateur ? Comment se passe l’écriture d’un roman à « quatre mains » (au niveau de la méthode de travail) ? Est-ce que vous échangiez les idées puis l’un faisait la rédaction et l’autre donnait son aval ?

J. Vautrin : C’est vraiment une amitié, une osmose, Dan c’est mon frère. Ce qui est important c’est d’être motivé par les mêmes préoccupations sociales, voire politiques. Je suis un artiste engagé, je ne penche pas vers la droite, c’est bien connu. C’est aussi une rencontre, Dan. On s’est rencontrés dans les années 80 au salon du livre. On s’est raconté des histoires et à force de se raconter des histoires, on s’est raconté une histoire. Petit è petit, en trois jours, on a eu l’idée du personnage, l’idée du Hongrois. On savait qu’il serait métèque parce qu’on voulait parler du métissage, on savait qu’il serait à moitié juif parce qu’on savait que ça emmerderait pas mal de gens, on savait qu’il boiterait parce qu’il serait très beau et donc il fallait qu’il ait un handicap, on savait qu’il aurait des idées libertaires, qu’il serait très indépendant, on savait que ce serait un homme à femmes, c’est venu petit à petit, ça c’est construit. Donc il se bâtissait de lui-même, le personnage, et on savait il y a dix ans qu’il mourrait en 1956. L’écriture à quatre mains, c’est une aventure, c’est ca qui nous intéressait aussi. Au départ on avait décidé que ce serait un jeu littéraire, il y a des gens qui correspondent, nous avons dit « au lieu de correspondre on va écrire selon la méthode du cadavre exquis », vous savez on écrit une phrase on roule le papier on le passe à l’autre, etc.…Ça a fonctionné un peu au début, on était timides, mais petit à petit, on s’est mis à écrire un chapitre chacun. Puis après, ça on est arrivés à mettre en place le style de ce mec qui s’appelle Franck&Vautrin, qui est ni moi ni lui en fait : moi j’aime plutôt l’écriture pléthorique, lui, il aime plutôt l’écriture minimaliste. Il fallait donc qu’on arrive à accorder nos violons, il y a eu un certain temps pour une mise en place commune, c’est évident. C’est vrai qu’au bout de vingt ans, on y pense plus, on sait très bien ce qu’il faut faire pour revenir au script qui a été décidé. Les gens qui nous connaissent intimement savent très bien ce qui est écrit par l’un ou par l’autre, mais en même temps on se tend des pièges. Il y a un tapuscrit énorme puisque à chaque fois les bouquins ont 450-470 pages et chacun a droit de vie ou de mort sur le manuscrit donc il y a des rajouts, des réécritures, à ce stade là, quand le manuscrit est prêt. Et puis au fil des années, il y a une grande connaissance des thèmes et des caractères du personnage, c’est ça la joie du roman-feuilleton. On essaie aussi à chaque fois, pour dynamiser les choses, de remettre un travail à l’autre qui n’est pas fini, lui remettre une patate chaude entre les pattes de façon à ce qu’il se brûle et qu’il soit condamné à la réflexion et à l’invention. On le met en difficulté exprès, c’est ça qui est drôle.



8- Votre littérature est dite sociale, vos personnages viennent de la rue, des banlieues, sont des écorchés, pourquoi ces thèmes et ces personnages récurrents ?

J. Vautrin : Oui, je suis du côté des bancroches, c’est évident. C’est un parti pris. Quand j’étais gamin, j’étais comme ça, j’étais toujours avec les plus faibles, ça m’est resté. Je crois que c’est une bonne attitude, je n’aime pas les gens qui se mettent du côté des costauds. Je crois qu’il faut être rebelle dans la vie, c’est un atout supplémentaire. Je crois qu’un écrivain doit être un écrivain engagé. Si j’ai écrit du polar c’est parce que c’est un espace enragé. Dans les années 70, avec d’autres, on a créé le néo-polar qui était revendicatif dans le sens où la littérature française s’égarait dans les cols blancs, vers les sentiers bourgeois, et nous, on n’en avait pas envie. On avait envie de revendiquer des libertés enfouies, on avait envie de dire que les HLM c’étaient des ghettos et on avait raison. On ne nous a pas assez donné raison, à mon avis.

9- Vous aimez les romans noirs, comme Billy-Ze-Kick ou plus récemment L’homme qui assassinait sa vie, où le héros est un détective, les personnages assez sordides et où vous décrivez un Bordeaux « glauque ». C’était une envie particulière d’écrire sur le lieu où vous vivez ? Pourquoi choisir une telle atmosphère pour décrire la ville ?

J. Vautrin : C’est glauque, Bordeaux, on ne veut pas l’admettre parce que c’est bourgeois mais c’est glauque. Il ne faut pas oublier que c’est un ancien port. J’ai écrit ça parce que ca m’amuse, c’est un roman de contre-pied radieux qu’on veut donner à Bordeaux, cité du vin et des merveilles. En fait, il y a des prostituées qui viennent de Hongrie, il y a des maquereaux…Bordeaux ne s’est pas construite comme ça, comme une terre des merveilles, c’était une terre de négriers avec des gens qui ont fait le trafic des esclaves. Les fortunes de Bordeaux ne sont pas aussi majestueuses qu’on veut bien le dire, ce n’est pas la ville bourgeoise qu’on aimerait qu’elle soit. Ca m’amuse parce que dans un polar, c’est ça, ça permet d’injecter des tas de choses. J’ai vu beaucoup de films noirs, des films B d’avant-guerre, ce sont des merveilles et c’est vrai que dans les plis de ces pellicules oubliées, il y a une critique de la société américaine qui est merveilleuse. On n’a jamais eu l’équivalent en France, les romanciers ne parlent que de leur digestion, de leur nombril, de leurs amours. Il y a autre chose sur terre quand même, on le voit assez en ce moment, il me semble. Il est temps que la littérature française s’élargisse un peu et se mondialise. On s’étonne de ne pas être plus traduit à l’étranger mais ce n’est pas étonnant, il n’y a pas cette universalité qu’il y a chez les écrivains étrangers. Je crois que justement la démarche du néo-polar c’était ça, une espèce de révolte pour que les choses sociales apparaissent. On n’a pas hésité à mettre en scène, à cette époque-là, des hommes politiques corrompus, des choses comme ça, comme les Américains le faisaient.

On parlait des auteurs qui m’ont beaucoup marqué, je crois qu’il y a Dickens aussi, j’aime beaucoup Dickens.


10- Parmi vos œuvres, quelle est celle que vous avez préféré écrire ?

J. Vautrin : Je suis embêté car j’essaie d’écrire avec une certaine cohérence. Il y a des livres fétiches mais c’est aussi ce que vous renvoie le public. C’est vrai que Billy-Ze-Kick, ça continue à se vendre et c’est un bouquin qui a un certain âge (35 ans), qui est toujours aussi actuel. La vie Ripolin, ça me touche beaucoup parce que c’est sur le handicap et c’est une prise de distance par rapport au handicap. Symphonie Grabuge est un bouquin qui n’est pas très connu mais dans lequel il y a beaucoup de choses, une critique de la société qui vaut pour aujourd’hui. Il a eu le prix populiste, dont je suis le président du jury aujourd’hui, qui est un peu méconnu, et qui a été créé dans les années 20. Des tas de gens formidables ont eu le prix populiste, c’est un prix qu’on essaie d’aider à survivre, on a couronné récemment Gaudé qui marche bien. Je pense qu’on le donnera à Teulé un jour, il le mérite.

11- Quels sont les auteurs que vous appréciez particulièrement aujourd’hui ?

J. Vautrin : J’ai plusieurs sortes de lectures. Je suis président d’un jury donc je lis des bouquins, qui parfois me tombent des mains. Et puis il y a les bouquins qu’on choisit, il n'y en a pas beaucoup en ce qui me concerne parmi les contemporains en France. Mais je continue à lire beaucoup de littérature américaine, beaucoup de nouvellistes étrangers. McCarthy, Ford, des gens comme ça, sont passionnants. La route de McCarthy, c’est terrible, c’est vraiment un voyage au bout de la nuit.



Un grand merci à M. Jean Vautrin pour sa gentillesse et pour s’être prêté au jeu des questions. Nos remerciements à son épouse pour son accueil.

Aline Crochart et Ingrid Deloi, Licence Professionnelle Librairie.


Partager cet article

Repost 0
Published by Alinne et Ingrid - dans Entretiens
commenter cet article

commentaires

Recherche

Archives