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25 décembre 2008 4 25 /12 /décembre /2008 21:30






China Miéville
Perdido Street Station

Traduit de l’anglais par Nathalie Mège
Fleuve Noir, 2003 ; réed. Pocket, 2006.





















« Le cliquetis-clac des rails sous les roues de fer se modifia brusquement, tandis que la motrice fumante hissait son chargement sur les immenses poutrelles du Pont d’Orge ; elle donna un peu de la bande, ralentissant sur ces rails mal entretenus au moment de s’élever, comme dégoûtée, au-dessus du Palus-au-chien » (p. 180).

Si vous n’aimez ni la SF ni la Fantasy, si les princesses en détresse, les elfes et les guerriers vous donnent des boutons, si vous bâillez d’ennui devant cinq pages d’explications scientifiques tordues, alors pas de problème : précipitez-vous les yeux fermés sur Perdido Street Station.

Perdido Street Station, c’est la gare centrale de Nouvelle-Crobuzon, une cité-Etat gouvernée depuis près de mille ans par un Parlement tout-puissant et corrompu. Dans les premières pages, une carte (bien utile pour se repérer et naviguer dans des quartiers aux noms évocateurs) nous montre cette ville tentaculaire et sale qui ressemble à un mélange entre Londres et Calcutta, habitée par des humains, des hommes-cactus, des vodyanoi, des Khépri, et d’autres races plus ou moins humanoïdes. Le tout forme une société incohérente, collage imparfait d’espèces radicalement différentes, une juxtaposition de taudis et de quartiers chics, gangrenée par des mafias en conflit permanent. Le XXIe siècle y cohabite avec le XIXe, la magie avec la science-fiction.

Le mélange, justement, c’est un peu la thématique qui agite à la fois cet univers et l’œuvre de China Miéville. Né en 1972, cet écrivain britannique, titulaire de nombreux diplômes en anthropologie, en droit et en économie, publie son premier roman, King Rat, en 1998. Mais c’est son second roman, Perdido Street Station (2002), qui le fait connaître du grand public  et lui permet d’obtenir le prix Arthur C. Clarke, le British Science Fiction Award et le Grand Prix de l'Imaginaire (meilleur roman et meilleure traduction) en 2004. Miéville a depuis continué dans cette veine avec Les Scarifiés (2003) et Iron Council (2004). Inventeur du courant New Weird, il revendique le mélange des genres et refuse de suivre les stéréotypes imposés par la loi du marché.

Car contrairement aux histoires où le méchant est le personnage le plus intéressant (contrairement au héros qu’on a envie de gifler tellement il est niais) les personnages de Miéville ont les travers qui nous plaisent vraiment. Ils sont cupides, ils sont intéressés, bref ils sont imparfaits. Isaac Dan der Grimnebulin et Lin s’aiment bien plus qu’ils n’osent se l’avouer ; lui, humain au ventre énorme, est aussi un savant farfelu et génial ; elle, jeune khépri au corps de femme et à la tête d’insecte, est une artiste reconnue. Ils sont, tous les deux, à un tournant de leur carrière : un homme-oiseau, Yagharek, engage Isaac pour voler à nouveau, tandis que Lin trouve à la fois un sujet novateur et un mécène dangereux. L’intrigue se met en place à mesure que l’on découvre la ville et ses habitants, décrits avec un sens du détail et un réalisme inhabituels. Son attachement au corps et au mouvement donne à ses descriptions une grande profondeur : « Des fragments de peau, de fourrure et de plume se balançaient au fil de ses mouvements ; des membres minuscules se contractaient, des yeux s’écarquillaient dans des cavités obscures ; des bois et des protubérances osseuses saillaient de façon précaire ; des tentacules tressautaient et des bouches luisaient » (p.69). Son style, très imagé et très vivant, nous plonge directement dans l’atmosphère poisseuse d’une ville dont on ne sortira qu’à la fin du deuxième tome.

De la poésie, du style, des personnages attachants, une intrigue qui sort des sentiers battus… Un grand roman.

Bibliographie

Mr.C, « Critiques : Perdido Street Station de China Miéville », site Le Cafard Cosmique, www.cafardcosmique.com, 10/12/2008.

Fiche biographique de China Miéville, site Le Cafard Cosmique, www.cafardcosmique.com, 10/12/2008.


Julien Kirchner, A.S. Bib

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Published by julien - dans fantasy
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commentaires

Nathalie Mège 29/12/2008 14:26

Venue sur votre site pour lire l'interview de mon excellente consœur Rose-Marie Vassalo, je découvre avec bonheur tout le bien que vous dites de Perdido Street Station, un roman que j'ai eu grand plaisir à traduire (et qui a d'ailleurs été couronné en France par un Grand Prix de l'Imaginaire). Sachez que le troisième tome de l'univers de Bas-Lag dont vous citez le titre anglais, Iron Council, vient de sortir en VF, toujours au Fleuve Noir, sous le titre "Le Concile de fer". C'est à mon sens le meilleur des trois, car l'aspect désespéré des deux premiers laisse la place à une forme d'espoir obstinée malgré les circonstances (des révoltes battues en brèche). Miéville a aussi des audaces de structure narrative rarement osées de nos jours par les autres auteurs de SFF. Pour moi c'est une énorme réussite littéraire… en VO du moins ;-)

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