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28 décembre 2008 7 28 /12 /décembre /2008 19:40
Entretien avec Rose-Marie Vassallo

Portrait


Rose-Marie Vassallo est née en 1946 à Niort. Elle a étudié à HEC avec l’idée de travailler dans la publicité. Elle a d’abord été auteur de livres pour la jeunesse sous un pseudonyme, puis lectrice dans une maison d’édition. Elle est traductrice de l’anglais depuis 1976 et a traduit à ce jour plus de 350 livres, des livres pour la jeunesse principalement, mais aussi des essais, des romans adultes et des livres sur le jardinage. Elle continue d’écrire un peu, depuis la Bretagne (Trégastel) où elle habite. Ses ouvrages les plus récents sont : Comment le Grand Nord découvrit l’été, chez Père Castor Flammarion en 2004 et Trois petits morceaux de nuit chez Albin Michel jeunesse en 2006. Elle se déplace volontiers pour des rencontres avec les enfants (elle est membre de la charte des auteurs et illustrateurs pour la jeunesse) et anime des ateliers de traduction pour étudiants.



Entretien

Comment êtes-vous devenu traductrice ?

Quand j’ai démarré dans le métier (années 1970), il n’existait aucune réelle formation à la traduction littéraire (alors qu’il s’en trouvait pour les domaines technique et commercial, ainsi que pour l’interprétation, bien sûr – entre autres l’ESIT, fondée en 1957). Chaque traducteur littéraire de l’époque – eh oui ! je suis « d’époque » – aurait son propre itinéraire à raconter, souvent assez inattendu. (Lire à ce propos La Traduction, par Marie-Françoise Cachin, Editions du Cercle de la Librairie.)

Je suis pour ma part venue à la traduction par le biais de l’écriture. Après avoir publié (sous pseudo) plusieurs petits ouvrages pour enfants, je me suis retrouvée en collaboration étroite avec un éditeur, lequel m’a proposé notamment des lectures d’édition – de manuscrits, et d’ouvrages du domaine anglais –, puis de traduire un premier ouvrage dont l’original était en anglais. C’était un texte qui m’avait plu et que j’avais soutenu en comité de lecture, si bien que l’éditeur en question en avait acheté les droits de traduction.

Comme vous le savez sans nul doute, il existe aujourd’hui des formations spécialisées, tel le premier DESS de traduction littéraire (devenu MasterPro) de l’Université Paris VII, créé en 1990. (J’y ai longtemps animé des ateliers, j’en anime encore à Bruxelles, entre autres.)



Les livres que vous traduisez sont-ils proposés par les éditeurs eux-mêmes ? En avez-vous proposé à la traduction auprès d’éditeurs ?

Pour l’anglais, sauf exception, l’initiative vient plutôt de l’éditeur. La raison en est que les échanges anglais-français sont très actifs, et surtout facilités par le fait que la plupart des éditeurs parlent anglais (même si tous ne lisent pas la langue de Shakespeare aussi couramment qu’on serait tenté de le penser). Les ouvrages leur sont proposés à eux soit directement par les éditeurs étrangers, soit pas des agents spécialisés.

Ma situation personnelle est un peu spéciale puisque, en tant que lectrice d’édition, j’ai joué un petit rôle, auprès de divers éditeurs, dans la sélection des ouvrages traduits (par le biais des comités de lecture), de sorte qu’en général j’ai choisi moi-même les ouvrages que je souhaitais traduire. Mais la situation la plus courante, pour un traducteur de langue « non rare », est de se voir proposer par un éditeur tel ou tel ouvrage à traduire – sachant que, tout de même, il peut toujours refuser.

Le cas des langues dites « rares » est différent. Souvent, ce sont en effet les traducteurs de ces langues de petite diffusion qui démarchent les éditeurs en vue de les convaincre d’acheter les droits de traduction de tel ou tel ouvrage – car la plupart des éditeurs ne lisent pas ces langues, et n’ont pas de service de lecture pour elles.


Y a-t-il des difficultés de traduction des livres jeunesse par rapport au livre adulte ?

Oui et non. Oui car, de façon assez surprenante, les mots simples, les énoncés simples, sont souvent les plus complexes à traduire… simplement ! Je m’explique : un mot comme « big », en anglais, signifie aussi bien « gros » que « grand », par exemple. Si un auteur joue avec ce mot, mettons en faisant dire à une petite fille et un lutin qu’ils souhaitent l’inverse l’un de l’autre, la petite fille se trouvant trop « big » (trop grosse) et le lutin pas assez (pas assez grand), en traduction il va falloir trouver une solution. Or un autre détail complique encore les choses : non seulement il faut faire simple, mais encore il faut faire bref – et même très bref dans le cadre d’un album illustré.

Pour le reste, la tâche est la même, et les casse-tête et cas de conscience aussi.


Travaillez-vous plus spécialement avec certains éditeurs ? Pour quelles raisons ?

Je suis totalement libre, les éditeurs sont mes « clients », mais je suis volontiers fidèle à ceux auprès de qui je me sens en affinité, et qui me considèrent comme partenaire à part entière, membre de cette équipe qui fait qu’un livre voit le jour.

À l’inverse, lorsqu’un éditeur me donne l’impression de n’être à ses yeux qu’un prestataire de service, bref un extérieur, je m’éclipse discrètement. (Au besoin, s’il me propose une nouvelle collaboration, j’invoque le trop-plein de mon carnet de commandes – sans mentir beaucoup, d’ailleurs.) De même, je peux refuser de travailler ou cesser de travailler pour un éditeur dont la compétence ne me paraît pas à la hauteur de mes attentes.

(NB. Attention aux termes : « éditeur », ici, prend deux sens qui se combinent parfois. 1) Maison d’édition dans son ensemble ; 2) Principal interface de celle-ci auprès des auteurs et des traducteurs, autrement dit : « directeur/trice littéraire », « responsable éditorial », directeur/trice éditorial », « directeur/trice de collection », etc. suivant les maisons.)

Etes-vous affiliée à une association de traducteurs ?

Oui, à l’ATLF (Association des traducteurs littéraires de France), dont je vous recommande le site (www.atlf.org). Association très vivante, qui permet de rencontrer des collègues en toutes sortes d’occasions et de dialoguer en permanence avec ceux d’entre eux qui sont inscrits à notre liste de discussion électronique, sorte de forum privé remarquablement actif.
 
Quels sont les tarifs pratiqués par les éditeurs ? Y a-t-il un tarif fixe pour la rémunération des traducteurs ou est-ce variable en fonction des éditeurs ?

Les « tarifs » varient en fonction des langues et des donneurs d’ouvrage, bien sûr. (Une moyenne actuelle serait pour l’anglais, en gros, d’environ 20 euros le « feuillet » de 60 caractères sur 25 lignes dans la langue d’arrivée. Mais il faut savoir que ce tarif ne permet d’évaluer que l’ « à-valoir », c’est-à-dire la rémunération qui restera acquise au traducteur quel que soit le succès du livre. Car tout comme l’auteur, il est théoriquement payé en fonction du succès de l’ouvrage, par le biais d’un pourcentage sur le prix de vente à l’unité ; la différence avec l’auteur est que, puisqu’il s’agit d’une tâche qu’on lui commande, il conservera l’à-valoir même si l’éditeur ne vend pas un seul exemplaire du livre. (Certains auteurs à succès exigent des à-valoirs non remboursables, eux aussi.) Il ne touchera de droits d’auteur au-delà de cette somme que  lorsque cet à-valoir sera « amorti », c’est-à-dire lorsque la somme qui lui a été versée dépassera celle qu’il aurait fini par recevoir si on lui avait versé, pour chaque ouvrage, le petit 1% ou 2%  prévu au contrat.

Inutile de dire que, pour bon nombre d’ouvrages, le traducteur ne verra jamais venir un euro de plus que son à-valoir. (En revanche, depuis la rémunération du droit de prêt en bibliothèque – basé sur les achats des bibliothèques et non sur l’acte de prêt –, quelques sous de plus tombent dans son escarcelle.


Est-ce un choix délibéré de votre part de traduire principalement des ouvrages pour les enfants et les adolescents ?

Tout ce qu’il y a de plus délibéré. D’abord, pour les raisons mentionnées ci-dessus : j’y ai trouvé des éditeurs avec lesquels je me suis bien entendue, et auprès desquels je suis restée tout le temps que durait cette bonne entente. Ensuite, et je n’ai pris conscience de cette seconde que récemment, sans doute aussi parce que la littérature générale est dans l’ensemble plus sombre, plus dure, plus amère, que la littérature jeunesse. Or traduire est un acte lent ; une scène de violence, une scène de souffrance, une scène crue y durent bien plus longtemps que lors d’une simple lecture. (Il m’est arrivé un jour de renoncer à sortir le soir parce que j’avais les yeux tout bouffis après avoir passé la journée à traduire un rituel de funérailles en mer !) Personnellement, je m’implique trop dans ce que je traduis, je « vis » trop dans mes textes ; donc, traduire du plus léger, du plus drôle, du plus optimiste m’est en quelque sorte une protection. Par ailleurs, j’ai des besoins sans doute anormaux en humour. Beaucoup de bouquins pour adultes, et j’en suis bien désolée pour les adultes, en contiennent si peu que je m’asphyxie très vite. Là encore, en lecture, ça peut passer. Mais macérer des semaines entières dans le 0% d’humour, merci !

Bref, au départ, c’était une raison historique (j’ai démarré comme auteur en litt. jeunesse), mais c’est par goût que j’y suis restée largement – car dès ma deuxième année d’activité j’étais passée au rayon général, où je n’ai d’ailleurs plus cessé de faire de petits sauts (en philosophie, en sciences humaines, en botanique et horticulture comme dans quelques beaux romans). Et chaque fois je me dis qu’il est bien reposant, de temps en temps, d’avoir droit sans complexes à un français complexe.


Travaillez-vous plus particulièrement avec certains auteurs ? Si oui, lesquels ? Les connaissez-vous personnellement ?

Je ne citerai pas de noms, il y en aurait trop, mais j’ai tendance à « suivre » mes auteurs… et eux à me « conserver », aussi. Je me suis fait parmi mes auteurs de solides amitiés – y compris (ah ! les braves gens) certains dont ensuite je n’ai plus rien traduit, parce que j’aimais moins ce qu’ils faisaient !

Jadis, ce genre d’amitié se nouait par le biais d’une correspondance postale ; aujourd’hui, avec le courriel, c’est vingt fois plus facile et plus gratifiant encore. (Par exemple, j’ai reçu hier le nouveau texte d’un auteur – un suite d’ouvrage – que l’éditeur de la v.o. vient seulement de recevoir aussi. Pas pour la traduire encore, juste pour la découvrir et réfléchir… mais c’est top secret !)


Avez-vous des thèmes de prédilection qui vous incitent à traduire un ouvrage plutôt qu’un autre ?

Je ne pense pas avoir de thème favori – car l’humour, et j’y tiens, ne doit pas être un thème. (« Et maintenant, rions » ? Berk.) En fait, c’est tout l’avantage que je vois à la traduction par rapport à l’écriture, que je pratique encore un peu : quand vous écrivez, vous n’avez affaire qu’à vous-même ; quand vous traduisez, vous découvrez le monde dans sa diversité absolue. Traduire, sur ce plan, est comme lire : un acte hautement éclectique.

Pouvez-vous donner des exemples de quelques difficultés de traduction que vous avez rencontrées ?

Hou là, non ! Ça me mènerait trop loin. Traduire est difficile, y compris traduire quelque chose de très simple. (La traduction facile, c’est celle que font les autres .) Pour vous en convaincre, essayez-vous donc traduire un mode d’emploi. Et je dis bien : le traduire. Non pas le comprendre, ni dire oralement : « voilà, en gros, ça dit ça. » Vous m’en donnerez des nouvelles.

Tout au plus puis-je citer la difficulté particulière qu’ont présenté les Désastreuses aventures des orphelins Baudelaire (A Series of Unfortunate Events) : je n’avais pas le contexte en aval, j’ignorais totalement comment s’achèverait la série. Alors que pour traduire il faut disposer du contexte, de TOUT le contexte.



Quel genre (albums, romans, théâtre, poésie, etc.) privilégiez-vous dans vos choix de traduction ?

Aucun genre réellement, mais je n’accepte de travail que si deux conditions sont remplies. Un, je dois y trouver un plaisir de lecteur, et donc pouvoir me dire que d’autres y trouveront du plaisir. Deux, je dois « avoir pied partout », j’entends par là y être à l’aise, y compris dans les détails techniques, car il y en a toujours. Par exemple, je n’irais pas traduire un ouvrage ayant pour cadre principal le monde de l’équitation, ou celui de la musique (que j’aime, mais sans m’y connaître), ou celui de la construction automobile. Passe de ferrer un cheval, vite fait, au milieu d’un roman, ou de soulever un capot de voiture à l’occasion (quitte à appeler au secours mon garagiste), mais pas question de jouer les expert(e)s là où je ne le suis pas. Par exemple, j’ai beau aimer lire des polars, j’évite d’en traduire parce qu’il y a trop d’armes à feu (je suis nulle en la matière) et, souvent, trop d’hémoglobine et de précisions pour médecin légiste.

De même, je laisse la traduction de théâtre aux gens de théâtre, dont je ne suis pas.

J’aime la traduction d’albums pour petits, du moins d’albums qui me plaisent, parce qu’elle touche à la poésie – et aussi parce que ce sont des tâches très courtes : au moins, on se voit avancer, contrairement au roman de 600 pages !

Cela dit, pour la poésie, je n’en ai jamais traduit que des extraits. Traduire de la poésie ne nourrit pas son homme !


Les questions de cet entretien ont été posées par courriel.

Anastasia Sukhodolets et Benoit Carchano, Licence pro Bibliothèques



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Published by anastasia - dans Entretiens
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