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6 janvier 2009 2 06 /01 /janvier /2009 20:34



Charles JULIET
Lambeaux
P.O.L., 1995,
Gallimard Folio, 1997
Folioplus, 2005



 























Charles Juliet est né en 1934 dans l’Ain. C’est un auteur que l’on ne peut rattacher à aucun mouvement littéraire. Des rencontres importantes l’encouragèrent dans son désir d’écrire : celle du sculpteur Maxime Descombin, du peintre Bram Van de Velde, puis celle de  Beckett. La reconnaissance lui vient avec la publication de l’Année de l’éveil en 1989 qui recevra le grand prix des lectrices de Elle et qui sera adaptée par Gérard Corbiau au cinéma. Mais c’est un auteur qui se tient éloigné des feux médiatiques. Il préfère consacrer sa vie à l’écriture, à sa compagne ou encore à la rencontre d’autrui.

Lambeaux, qui sera publié en 1995, correspond au retour de l’auteur vers ses origines : c’est le récit de la vie de la mère de l’auteur et de sa propre vie.

Le texte se présente comme une sorte de lettre écrite à sa mère biologique dont il a été séparé alors qu’il n’était qu’un nourrisson, ce qui a causé chez lui un profond traumatisme.

L’auteur introduit le récit en expliquant son projet autobiographique. Il prend à partie celui pour qui il écrit et lui explique pourquoi il le fait : « Te recréer »  et au-delà pour l’auteur se recréer. L’écriture est pour lui un moyen de travailler sur soi, de mettre à jour ses traumatismes pour travailler sur eux et évoluer. Sa vie est la matière de son œuvre mais son œuvre  est la manière de travailler sur sa vie. Avant d’écrire Lambeaux, il a écrit un journal en plusieurs volumes, des pièces de théâtre, des recueils de poésie et des essais avec toujours en toile de fond son propre parcours. Mais il a également écrit deux autobiographies. La  première, publiée en 1989, l’Année de l’éveil fait le récit des huit années passées à l’école militaire d’Aix-en-Provence en tant qu’enfant de troupe à partir de 1946. La seconde, L’inattendu, publiée en 1992, regroupe huit textes..

Lambeaux, publié en 1995, s’inscrit dans la lignée de ses deux récits. Juliet pousse encore plus loin son introspection. Dans la première partie du récit, il fait la biographie de sa mère, de son enfance marquée par la solitude et l’absence de communication jusqu’à son internement en hôpital psychiatrique où elle trouvera la mort. Dans la seconde partie, l’auteur fait son autobiographie. Il évoque son enfance dans une famille adoptive marquée par son angoisse d’être abandonné et sa culpabilité d’exister. Puis il raconte ses souvenirs d’enfant de troupe, ses années d’études à l’école de santé militaire de Lyon, puis sa venue à l’écriture jusqu’à Lambeaux, jusqu’à ce que Lambeaux transforme la perception que l’auteur a de lui-même, le délivre de son sentiment de culpabilité, le réconcilie avec la vie.

Dès le moment où l’auteur a eu envie d’écrire ce récit, il a su qu’il lui donnerait le titre de Lambeaux. Le titre éclaire le texte. L’auteur a choisi de mettre ce mot au pluriel afin qu’il soit pris dans son sens de « misère », de « morceaux déchirés ».
 
Le temps qui passe fait déjà de notre mémoire une collection de souvenirs dont beaucoup ont été oubliés ou transformés par rapport à la réalité. Ecrire un récit de vie c’est récupérer ces morceaux de souvenirs, ces lambeaux et leur donner du sens les uns par rapport aux autres.

L’écriture de Lambeaux s’étend sur une douzaine d’années ; ce fut pour l’auteur un travail douloureux, éprouvant.

S’intéresser à sa mère biologique lui fait découvrir une parfaite inconnue dont la vie lui a été  cachée. L’histoire de sa mère était dérangeante, marquée par le signe de la folie ; alors on a préféré l’oublier. L’auteur n’a appris qu’il était dans une famille adoptive qu’au moment de la mort de sa mère. Son père, ses frères et sœurs biologiques, des étrangers, lui ont été présentés à cette occasion. On lui a fait porter le deuil de sa mère mais sans rien lui dire d’elle. Ce n’est qu’à l’âge adulte qu’il apprendra par hasard qu’elle a été séparée de la société pour avoir été déclarée malade mentale, pour avoir fait une tentative de suicide ce qui s’est traduit par son enfermement dans un hôpital psychiatrique. L’auteur s’est donc efforcé d’enquêter pour découvrir encore d’autres bribes de la vie de sa mère. Mais c’est une recherche qui est destinée à être lacunaire du fait que nous ne montrons qu’une petite partie de nous aux autres et que les autres nous perçoivent à travers le filtre de leur vision du monde.

Ces travaux de recherche sur lui-même, sur ses origines ont débouché sur la composition de ce texte, en deux parties. Deux parties, deux morceaux, deux récits de vie alors que ces deux vies auraient dû s’entremêler… La vie de sa mère biologique se brise quand commence celle de l’auteur. Cette séparation du récit en deux reflète aussi cette déchirure. 

Le manque de l’autre dans les deux vies est encore accentué par une forme semblable et un style commun aux deux parties. L’auteur s’adresse d’abord à sa mère dans la première partie puis, de la même manière dans la seconde, il s’adresse à celui qu’il a été. La comparaison de la première phrase de chaque partie le révèle parfaitement, phrase simple situant l’enfant par rapport à ses frères et sœurs. Pour la mère « tu es l’aîné et c’est toi qui t’occupes d’elle. »  et pour l’auteur : « tu es le dernier des quatre enfants ».

Chaque partie est elle-même constituée de fragments centrés sur des souvenirs marquants pour l’auteur ou les épisodes imaginés d’après ce que l’auteur a pu recueillir comme informations sur la vie de sa mère. Des blancs traversent le texte, le scindent, matérialisant le passage de l’oubli ou les lacunes des récits.



Le thème de la déchirure se retrouve aussi dans les personnages. Les lambeaux peuvent être aussi ceux de la vie qui se déchire.

Une vie rude
à la campagne au moment de l’entre-deux-guerres où la femme doit rester occupée, où les activités intellectuelles sont considérées comme de l’oisiveté, une perte de temps… La mère, enfant brillante, ayant soif d’apprendre, « Apprendre dans l’unique but de savoir parler. Connaître le plus possible de mots et savoir dire aux autres ce que l’on est, ce que l’on ressent, comment on voit les choses. »  Mais passé les premières années d’école primaire, la mère ne trouve rien pour alimenter ses désirs de connaissance. Lambeaux c’est l’être morcelé dont les aspirations, les besoins ne correspondent pas à la réalité. C’est pourquoi il est obligé de les faire taire, ce qui amène une déchirure dans son être. En sacrifiant ce qui donne un sens à sa vie, c’est un peu de sa raison d’être qui disparaît. Le texte nous fait ressentir dans notre être les mécanismes de l’exclusion. L'emploi de la deuxième personne amène le lecteur à s’identifier aux personnages.

Lambeaux de l’être quand on ne lui permet plus de conserver ce qui fait son individualité. Le tableau peint par Juliet des conditions de vie dans l’hôpital psychiatrique est révoltant : des malades ressemblent à des détenus : « tu es encore sous le choc d’avoir été tondue, dépossédée de ton alliance, tes vêtements, placée parmi des malades lourdement atteints, qui t’effraient, et à ton désespoir se mêle une profonde révolte ».

Lambeaux de l’être auquel on ne reconnaît plus le droit à la vie, comme l’a fait le nazisme avec « l’extermination douce » des malades mentaux.

Ainsi suivre les personnages dans leur quotidien est l’occasion pour l’auteur de dénoncer leur cadre de vie inacceptable. Faire ce tableau fait pleinement partie de son projet de reconnaissance, d’écoute de ce qu’a été l’individu, de compréhension de sa détresse.

Enfin parole en lambeaux quand elle n’arrive à s’exprimer. Le mal qui ronge la mère, c’est l’impossibilité de communiquer, de trouver quelqu'un qui l’écoute. L’expression de son dernier appel au secours est un acte de rébellion. C’est une sorte de poème déchirant écrit avec de la peinture volée :

« je crève
parlez-moi
parlez-moi
si vous trouviez
les mots dont j’ai besoin
 vous me délivreriez
de ce qui m’étouffe » .


Chaque mot porte le poids d’une parole refoulée qui la ronge de l’intérieur.

L’écriture même de Juliet semble fidèle au titre. L’auteur privilégie les phrases courtes, le resserrement. Elle tend vers le minimal, éliminant tout ce qui n’est pas essentiel. Cela se traduit par une phrase qui se concentre sur un mot, une expression. Elle peut faire l’impasse du verbe. Il fait résonner les mots et leur donne ainsi tout leur poids. C’est sur ce principe qu’est construit le fragment liminaire avec des phrases nominales, mais également des accumulations de mots qui rendent le rythme plus pressant.

Mais par son projet d’écriture, l’auteur parvient à dépasser la déchirure. Le narrateur instaure le dialogue qui a tant manqué  dans l’existence des personnages.

C’est un texte qui remue beaucoup de souffrance en s’attaquant aux idées de rejet, de mal de vivre, de culpabilité. Ces impressions, l’auteur les a ressenties jusqu’au plus profond de son être. Mais en dépit de toute cette noirceur, le texte est lumineux. Il apporte apaisement car il offre cette parole réconfortante à ceux qui en ont tant manqué. Les mots de l’auteur viennent dire la douleur de l’être, marquent une compréhension profonde. Il s’agit d’une de ces paroles qui pansent les douleurs. L’écriture répare.

La puissance de ce texte est de savoir transcender cette situation particulière pour s’adresser à tous. Grâce au tutoiement, cette parole réconfortante vient s’adresser aux lecteurs.

La dernière phrase résume à elle seule tout ce que le travail d’écriture a apporté dans la vie de l’auteur mais aussi tout ce que ce texte nous apporte :

« Et tu sais qu’en dépit des souffrances, des déceptions et des drames qu’elle charrie, tu sais maintenant de toutes les fibres de ton corps combien passionnante est la vie » .

Cette conclusion est possible grâce à la parole libératrice. Le livre peut se conclure sur la vie, il s’agit du dernier mot. Son rejet en fin de phrase lui donne toute sa force, en fait une sentence absolue. La dernière phrase est un appel à l’espérance.

 

Emilie Meyer, A.S. Bib

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