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15 janvier 2009 4 15 /01 /janvier /2009 21:19






Craig DAVIDSON
Un goût de rouille et d’os
traduction d'Anne Wicke
Seuil, 2006
Points, 2008
























Un goût de rouille et d’os est un recueil de huit nouvelles d’un jeune auteur canadien, Craig Davidson. Première œuvre écrite entre 25 et 28 ans, saluée par la critique et qui lui valu la reconnaissance d’écrivains tels que Bret Easton Ellis, Chuck Palahniuk ou Thom Jones. Suivra en 2008, son second ouvrage, Juste être un homme.

Les nouvelles de Craig Davidson mettent en scène des personnages hors normes et marginaux, des hommes aux vies fêlées, en détresse, aux blessures physiques et surtout psychologiques, des hommes en quête d’une paix intérieure insaisissable. La critique anglo-saxonne souligne le fait que ses histoires ont pour personnages principaux des « Angry Young Man » (jeunes hommes en colère) expression à laquelle l’auteur préfère « Confused Young Man » (jeunes hommes perdus).

Une noirceur latente est palpable dans chacune des histoires, ponctuée par certaines notes d’humour. La grande force de Davidson réside dans sa capacité imaginative. Il nous fait entrer en profondeur dans des univers particuliers : boxeur clandestin aux mains brisées, père ivrogne obséde par l’idée de faire de son fils un basketteur professionnel, jeune cadre publicitaire éleveur de pitbull, accro au sexe incapable d’aimer, dresseur d’orque croqué par un cétacé, père magicien qui disparaît sur scène abandonnant ses deux enfants assistants… L’utilisation du détail est maniée avec brio, jamais abordée comme un simple placage de connaissance mais plutôt comme l’étude minutieuse d’un milieu. Dès les premières lignes, l’écriture est brève et concise, le style dégage une indéniable impression de vécu. Chacun des récits est construit comme un « match », dans un rythme maîtrisé et soutenu, comparaison utilisée à juste titre par Mazarine Pingeot dans Transfuge .

Le monde de la boxe, du combat, que Craig Davidson pratique en amateur, est un de ses univers de prédilection. Le goût de rouille et d’os, c’est le goût amer du sang qui remplit la bouche, lorsque, sous l’impact d’un coup, l’intérieur des lèvres est venu s’écraser sur la dentition. J’ai été très marqué par les trois nouvelles, "un goût de rouille et d’os", "un usage cruel" et "de chair et d’os" qui ont en commun le combat : boxe, clandestin et de chiens.

"Un goût de rouille et d’os" relate l’histoire d’Eddy Brown Junior qui fut un jeune boxeur mi-moyen talentueux qui intègre le centre de Teddy Hutch, entraîneur de boxe olympique. Un jour, son neveu de cinq ans
Jack vint lui rendre visite. Eddy décide d’aller se balader autour du lac gelé près du centre. Au cours de la promenade, l’enfant est victime d’un accident qui le plonge dans un coma définitif. L’évènement marque profondément Eddy, rongé par la culpabilité. Il cherche dorénavant l’apaisement et la rédemption en s’abimant dans des combats de boxe clandestins. « Chaque cent que je gagne est pour lui. Gail et Steeve (les parents de Jack) les prennent parce qu’ils en ont besoin et parce qu’ils savent que j’ai besoin de donner cet argent ». La nouvelle respire la boxe, la genèse du gamin de quatorze ans, la dureté des entraînements, le premier combat, la brutalité des combats, la violence des coups…  Le récit est astucieusement coupé entre la remémoration des faits passés et un combat clandestin opposant Eddy à un solide adversaire du nom de Nicodémus.

« Cassez-vous un bras ou une jambe, et l’os va s’envelopper de calcium en se ressoudant, si bien qu’il sera plus solide qu’avant. Mais cassez-vous un os de la main, et cela ne guérit jamais correctement. On se fracture un os du tarse et la ligne de fêlure reste visible pour toujours : comme une faille dans du granit sur les radios. […]Vous verrez des hommes pleurer lorsqu’ils se fracturent la main durant un combat, des Mexicains à la peau dure ou des ouvriers métallos, des malabars effondrés sur le tabouret avec les larmes qui leur jaillissent des yeux.[…]Ils pleurent parce que c’est là une faiblesse à laquelle ils ne peuvent rien et qui va les condamner au niveau inférieur, juste un cran en dessous du MGM Grand et du Foxwoods, des danseuses et des Bentleys » (p. 7-8).

Un usage cruel a pour trame de fond l’univers violent et insolite des combats de chiens illégaux. Il y est question de combats sanglants entre pitbulls, rottweilers et dogues des Canaries, de centre de fertilité et de Supp Easy Quit, un suppositoire pour arrêter de fumer. La nouvelle met en scène Alison et Jay Paris (elle infirmière et lui jeune cadre publicitaire). Le couple a des difficultés à concrétiser un désir d’enfant. Ils élèvent des pittbulls dans leur maison et sont propriétaires de trois chiens : Dottie, Mathilda et Rodney. A la suite d’un combat qui opposait sa chienne Dottie, en regagnant sa voiture, Jay se fait croquer profondément le mollet par un vieux Rott. Il décide alors d’engager sa chienne d’un an, Mathilda, inexpérimentée et peu entraînée, mais la plus agressive des bêtes qu'il ait entrainées, à Biscuit, le responsable de sa blessure. Tout au long du récit se mêlent des impressions contradictoires de brutalité et d’affection, de violence et de tendresse, ainsi qu’un sentiment ambigu de paternité vis-à-vis de ses chiens.


« Les chenils grillagés abritent trois chiens de combat […]. Rodney est un mâle de quatre ans, quarante sept livres d’os, de muscles et de dents, qui a gagné cinq combats consécutifs, dont le plus récent est la boucherie du premier round contre Grand Chief Negrino, un mâtin napolitain largement surévaluée. Je pose la gamelle devant lui et, tandis qu’il mange, je lui donne des coups sur le crâne, tout d’abord doucement puis avec une force croissante, jusqu’au moment où il cherche à me mordre méchamment ma main gantée.
« Bon chien… » »
(p.82).
 
Dans "De chair et d’os", le narrateur est un vieux boxeur, qui,à l’âge de vingt-huit ans, a battu à mort son adversaire Johnny, « The Kid » Starkley, lors d’un combat officiel. A la suite de cet accident, il stoppe ses entraînements et s’abandonne à l’alcool. Pour son salut, il décide de refaire sa vie et s’expatrie en Thaïlande (« à cause de sa politique sexuelle désinhibée et d’une position ferme de refus d’extradition ») où il décide de monter un centre d’entraînement. Vingt-cinq ans plus tard, il reçoit de la part de son ancien manager Moe, un gamin des plus coriaces, de ceux qui ont besoin d’en baver pour apprendre. La nouvelle commence à la réception d’un solide mi-lourd du nom de Roberto Curry. Va naître au centre entre Bua, un jeune et talentueux boxeur Thaïlandais et Roberto,
une rivalité qui s’achèvera par un combat qui mêlera les deux disciplines.

« Un boxeur c’est un monstre. Il passe peut-être dix ans à faire le métier le plus dur du monde, dans un milieu dominé par une hiérarchie implacable : les gagnants et les perdants. Ce n’est ni un tapissier, ni un avocat, ni un petit comptable. Il ne met pas ses pompes, avant d’attraper son attaché case, pour prendre le trolley, avec la même routine pénible pendant trente ou quarante ans. Il donne tout maintenant, ou alors jamais » (p.227).

En tant qu’amateur de sport de combat et pratiquant (pas la boxe…), j’ai été marqué par l’impression de  véracité et d’authenticité : dureté des entraînements, maîtrise technique, ambiances de pré combat… Les descriptions sont justes et très visuelles. On ressent dans le texte le vécu de l’auteur, le fait d’y avoir été confronté, sa précison de pugiliste.

Au fur et à mesure des lignes, l’univers peut devenir dérangeant. L’analyse  des combats est froide et lucide, sans concession. Craig Davidson retranscrit avec minutie ce que seul l’œil exercé perçoit : importance du jeu de jambes, répartition du poids du corps sous chaque appui, rythme imposé ou subi, torsion des hanches, positions des poings, inclinaisons des bras, variété des coups…

On est saisi par la brutalité des scènes de combat. La violence des personnages et de leur univers est nue, sans artifices. Les chairs sont meurtries, les os se brisent. Le rapport à la douleur est différent chez un combattant. Les coups font partie du quotidien, implacablement, on en donne et on en prend. On a toujours une partie du corps endolorie. Durant un combat, la douleur est en suspens. Les coups reçus sont analysés lucidement comme capables ou non de nous faire abandonner le combat. Ils peuvent bien sûr handicaper:  une arcade sourcilière éclate, le sang coule sur l’œil et aveugle. La douleur sera bien présente mais plus tard, une fois le combat terminé.


L’ouvrage relate un rapport au corps saisissant et particulier. Les descriptions physiques des différents personnages se font au travers du prisme de la boxe : tissus cicatriciels, nez cassés, cartilages proéminents, orbites abîmées, visage tuméfié, torse imposant et bras gonflé… Les corps et plus précisément les visages sont perçus comme autant de témoignages de l’activité de boxeur. Le corps est envisagé dans une analyse simple entre points forts et points faibles. Peau tendre, arcades sourcilières saillantes, mâchoire et boite crânienne fragiles et c’en est fini… A la réception de Robert Curry, lors du premier contact, le narrateur l’observe : « Le gosse fourre ses lunettes de soleil dans sa poche en sortant du taxi. Ses paupières sont striées de cicatrices. C’est donc un saigneur. »

Les nouvelles de Davidson suscitent beaucoup d’intérêt dans le milieu du cinéma. Je ne peux m’empêcher de faire le lien avec deux films, Raging Bull de Martin Scorsese relate l’histoire vraie de Jake La Motta, surnommé le taureau du Bronx en raison du style « bestial » de sa boxe, magnifiquement interprété par Robert de Niro. Le film a été célébré et critiqué en raison du réalisme des scènes de combat, à la fois vivantes et impitoyables dans leur brutalité et leur honnêteté. Le deuxième serait Million Dollar Baby de Clint Eastwood dans sa faculté à pouvoir raconter une histoire, en l’occurrence la rencontre d’une jeune femme boxeuse et d’un vieil entraîneur, ayant en toile de fond la boxe et son univers.


Simon Gardan, A.S. Bib.


 

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Published by Simon - dans Nouvelle
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commentaires

vkarole 26/01/2009 17:03

superbe le fim million de dollard baby
par contre les écrits au dessus sont un peu dur ;bonne continuation

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