Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
21 janvier 2009 3 21 /01 /janvier /2009 18:21





Laurent GAUDÉ

La porte des Enfers

Actes Sud, août 2008





















LA GENÈSE

Laurent Gaudé est né à Paris en 1972. Il fait des études de lettres et commence à écrire du théâtre. Même si c'est pour ses romans qu'il est connu, il publie plusieurs pièces chez Actes Sud avant de leur proposer un roman. La première, Combats de possédés, paraît en 1999. S'ensuit alors une dizaine, toutes chez Actes Sud. Entre temps, l'éditeur arlésien publie son premier roman, Cris, en 2001, puis La Mort du Roi Tsongor, couronné du Prix des libraires, du Goncourt des lycéens et, surtout, du Prix du Lycée Mendès France (mon lycée, à Vitrolles !). Deux ans plus tard, son Soleil des Scorta recevra le Prix Jean Giono et le prestigieux Goncourt.

C'est après une dizaine de pièces, quatre romans, un recueil de nouvelles et une avalanche de prix qu'il publie La porte des Enfers. Fort de son succès auprès des critiques, des libraires et des lecteurs, Gaudé voit son nouveau roman bénéficier d'un tirage initial de 85 000 exemplaires. Attendu comme l'un des événements majeurs de cette rentrée littéraire, le nouveau Gaudé surprend, émerveille, en ennuie certains ; les critiques sont tantôt élogieuses, tantôt assassines mais je vous laisse juger par vous-même. Quoi qu'il en soit, il s'agit, pour moi comme pour la majorité des libraires (d'après un sondage réalisé par Livres Hebdo auprès des libraires entre fin août et début septembre), du meilleur roman de la rentrée !


LES ENFERS

Naples, juin 1980, Via Forcella (via = rue, en italien). Matteo de Nittis emmène son fils, Pippo, à l'école car sa femme Giuliana commence à travailler plus tôt aujourd'hui. Ils partent en voiture, traversent la ville en voiture, mais pris par les embouteillages, Matteo décide de poursuivre à pied pour ne pas arriver en retard.
Pour ne pas arriver en retard, Matteo ne refait pas le lacet défait de Pippo. Pour ne pas arriver en retard ne change pas de trottoir pour aller à l'ombre. Pour ne pas arriver en retard, Matteo presse son fils, l'engueule, le bouscule. La rue est noire de monde, ils se frayent un chemin, courant presque. La foule s'agite, s'affole mais Matteo n'arrête pas, il continue, plus vite, pour ne pas arriver en retard. Ce début de résumé est oppressant, le livre l'est encore plus. Puis soudain, des coups de feu retentissent. Matteo plaque Pippo au sol, les gens hurlent, Matteo serre son fils, le couvre, tandis que tout le monde hurle et court. La scène semble être racontée comme dans un film muet avec une musique déprimante à souhait. Les règlements de compte de la mafia italienne font des ravages et Pippo prend une balle perdue. La scène est quasi irracontable, tellement elle est horrible. Rien de mieux qu'un extrait (pp. 25 à 31) :

    « C'est là, au coin du vicolo della Pace et de la via Forcella, que tout bascula. D'abord il ne remarqua rien. Il continua à tirer l'enfant par le bras avec la même insistance. Lorsque les passants se mirent à crier, il s'arrêta. Il n'avait pas peur. Il ne comprenait pas. Il contempla autour de lui. Tout était devenu étrange. Il voyait, partout, les bouches des visages grandes ouvertes. Il entendait des cris, une femme avec un sac en osier était à quelques mètres devant lui, à quatre pattes contre une voiture, agitant les pieds comme si une arraignée lui montait le long des jambes. Il resta immobile un temps qui lui parut une éternité, puis son corps sembla comprendre et il se jeta au sol. La peur venait de s'emparer de ses muscles, de son esprit, de son souffle. Il entendit des coups de feu. Plusieurs, qui se répondaient. Il avait plaqué son fils au sol, serré contre lui. Il sentait le bitume chauffé par le soleil de ce début de journée. Des cris montaient de partout. Les gens poussaient de longues plaintes stridentes pour que la peur s'échappe d'eux et les laisse respirer.
    [...] Il desserra son étreinte. Le danger s'était éloigné. Il se mit à trembler de façon incontrôlée. La peur sortait de son corps. Combien de retard auraient-ils finalement ? Cette idée le traversa et il eut envie de rire. Tout cela n'avait plus aucune importance. Il passa la main sur le dos de l'enfant et lui murmura que tout était fini, qu'il pouvait se lever, que le danger avait disparu au coin de la rue. Le petit ne bougea pas.
    Pippo ? L'enfant ne répondit pas. Il se sentit pâlir d'un coup. Il se mit à genoux. Sa chemise était baignée de sang. Pippo ? L'air lui manqua. Son fils ne bougeait pas, restait face contre terre, inerte. Pippo ? Il cria. Il ne savait pas que faire (retranscription exacte). Il cria. Parce qu'il ne savait pas comment empêcher ce sang qu'il aimait de continuer à se répandre sur le trottoir. Ses mains couraient sur le torse de l'enfant comme s'il essayait, sans y parvenir, de trouver la plaie et de l'empêcher de couler. Ses mains devenaient toujours plus rouges, glissant, baignant dans le sang. Ses mains qui semblaient ne lui servir à rien parce qu'il ne savait pas faire les gestes utiles. »

Sa femme Giuliana lui demande alors une chose, une seule : « Rends-moi mon fils, Matteo. Rends-le-moi, ou si tu ne peux pas, donne-moi au moins celui qui l'a tué ! » Bien entendu, les possibilités de ramener Pippo à la vie sont inexistentes. Reste alors à Matteo de retrouver l'assassin de son fils et de le venger.

Naples, août 2002. Pippo va les venger, son père et lui. Il l'a retrouvé, Toto Cullaccio, la raison de sa mort, et de celle de son père. Il l'a retrouvé et il est bien décidé à le faire payer. Après ça, il compte ramener l'un de ses doigts, celui avec lequel il avait appuyé sur la gachette, à sa mère. Pas celle qui lui a donné la vie, qui a fui, et l'a oublié. Non, celle qui l'a élevé après son retour des Enfers. Il veut lui apporter ce doigt et retourner aux Enfers pour chercher son père, à son tour.

Il s'agit d'un roman à double narration. Gaudé alterne les chapitres dont l'action se déroule en 1980 avec Matteo et ceux avec Pippo
en 2002. Dès le premier chapitre, on sait donc qu'il a réussi, que Pippo est toujours vivant. Revers de la médaille, on sait également que lui n'a pas survécu.

Naples, septembre 1980. Matteo de Nittis ne travaille plus. Il prend bien son taxi chaque soir, il roule bien des dizaines, peut-être des centaines de kilomètres, mais il ne prend personne. Il roule, c'est tout. Il réfléchit un peu aussi. Il pense à retrouver le meurtrier de son petit Pippo et à le tuer. Mais il a du mal à se lancer, il n'est pas comme ça. Le problème, c'est que sa femme le lui a demandé. C'est la seule chose qu'elle ait voulu de lui et il sait bien que s'il ne fait rien, elle partira, sa Giuliana, et qu'il se retrouvera tout seul. Seul et honteux de n'avoir rien fait et d'avoir tout perdu. Il demande alors à voir l'inspecteur chargé de l'enquête. Il veut le nom du meurtrier, si la police n'est pas capable de l'arrêter, lui le fera. Quelques jours plus tard, il reçoit une enveloppe avec ces seuls mots : « Toto Cullaccio. 7 vicolo Giganti ». Il n'y avait plus qu'une chose à faire.

    Mais arrivé devant Cullaccio, l'ayant à sa merci, il ne put se résoudre à tirer. Se trouvant lâche, il ne voulait pas rentrer. Parce qu'il l'avait dit, à sa femme, ce qu'il allait faire ce soir. S'il rentrait bredouille, que dirait-elle ? Que ferait-elle ? Il erra alors dans les rues de Naples et prit sa première cliente depuis des mois : « à l'église Santa Maria del Purgatorio, s'il vous plaît... Spaccanapoli... Dépêchez-vous, je dois me confesser. » Pris de court, il démarra. Elle n'avait pas d'argent et lui proposa de l'attendre au café en face de l'église, elle lui paierait à boire.

    Commence alors la deuxième partie du roman. Dans le café, Matteo fait la connaissance de Garibaldo, le patron, qui était capable de créer n'importe quel café, mêlant divers ingrédients pour un café à chaque fois unique qui s'adaptait aux besoins de ses clients ; de Graziella, la prostituée travestie qui a contraint Matteo à la conduire ici et qui préfère qu'on l'appelle Grace, parce que ça fait « plus chic » ; de Don Mazerotti, le curé contraint de se rendre au café par un tunnel qu'il a lui-même creusé sous peine que les autorités écclésiastiques qui veulent lui prendre son église parce qu'il accueille des drogués, des putains et des travestis sachent qu'il est sorti et n'en profitent pour l'empêcher d'y revenir ; et le professore Provolone ( à prononcer à l'italienne : professorrré !) qui lui apprend qu'il est possible de se rendre aux Enfers.

Il rentre chez lui, tard dans la nuit, Giuliana l'attend : « Alors ? », et il y a cette dernière réplique avant qu'elle ne s'en aille : « Il y aura ça entre nous, Matteo. Jusqu'au bout de notre vie. Ce que tu n'as pas fait. »

Le départ de sa femme marque une rupture dans le roman, comme dans les romans d'initiation lorsque les figures paternelles et/ou maternelles disparaissent. Mattéo sombrait dans le vide, se laissait aller mais le départ suivi de l'absence de Giuliana lui fait se rendre compte de sa chute. Il sait alors qu'il doit faire quelque chose pour se ressaisir, que la vie ne s'arrête pas avec la mort de son fils mais qu'elle doit recommencer. Alors qu'il trouvait absurde la possibilité de descendre aux Enfers, il va passer la majorité de son temps avec les nouveaux protagonistes du roman, qui l'accompagneront jusqu'au bout, jusqu'en Enfer.

Restent alors deux intrigues : celle de 1980, à moitié connue puisqu'on sait déjà que Mattéo a échangé sa vie contre celle de son fils, et celle de 2002 où Pippo veut descendre à son tour au Royaume des morts pour sauver son père. Deux intrigues que je vous laisse découvrir par vous-même.


LA RÉDEMPTION

    La porte des Enfers a été autant encensé que décrié. Certaines personnes ne sont pas du tout touchées par cette histoire dont la partie fantastique les dérange. D'autres adorent. C'est mon cas. Je l'ai déjà dit, il s'agit pour moi du meilleur roman de la rentrée. Je n'avais jamais lu Gaudé auparavant mais ce roman donne envie de se plonger à nouveau dans son univers si particulier où il réussit à faire passer (pour les autres personnes) ses personnages de la surface terrestre aux Enfers avec un naturel extraordinaire, comme si tout était le plus normal possible. De plus l'écriture de Gaudé se révèle juste, belle et touchante, surtout avec une histoire que l'on pourrait également qualifier par ces trois adjectifs.

 Pas de message particulier concernant la société ou les hommes si ce n'est l'aide, le soutien et l'amour que s'apportent les personnages. En somme, un roman fort, touchant, beau, violent, tendre et puissant. Peut-être me suis-je laissé aveugler par ma véritable adoration pour ce livre, ne faisant plus preuve d'aucune objectivité, mais tant pis, je le redis : ce roman est magnifique et je vous le conseille plus qu'aucun autre en cette année.

Sébastien Almira, 2ème année Ed.-Lib.

Partager cet article

Repost 0

commentaires

Luna 21/06/2011 11:40


J'ai beaucoup aimé l'univers de ce livre : on s'y croirait vraiment ! Tout droit sorti d'un reportage qui se veux "choc" sur le sud de l'Italie...
Je crois que le pire dans le livre c'est que les personnages sont crédibles et que leur histoire est horrible : le "ça n'arrive qu'aux autres" est assez difficile à dire ici, parce que ce sont des
situations dont on a peur, mais on sait forcément que la mort d'un proche finira par arriver à un moment où à un autre...
C'est vraiment un livre à lire !

Si ça t'intéresse, je viens de publier mon avis sur ce livre sur mon blog...
Joli article, je reviendrais ;)
Bonne continuation !!


Recherche

Archives