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24 janvier 2009 6 24 /01 /janvier /2009 17:31



Sinuant sur des routes humides et ensoleillées, je réfléchissais à la mise en forme de ma rencontre avec Thalie de Molènes. Il m’apparut que la meilleure façon de la retranscrire serait de la raconter. La norme voudrait que je respecte le modèle des interviews journalistiques avec questions de l’interviewer en caractères gras et réponses de l’interviewé en dessous en caractères normaux comme si les questions avaient plus d’importance que les réponses. Or cela ne s’est pas déroulé de la sorte.

Au début de cette année de formation, j’appris dans mon cours d’expression que je devrais réaliser un entretien, une « interview » d’un auteur. Exercice universitaire autant que mise en situation professionnelle puisque, postulant à une formation des métiers du livre, la fréquentation d’auteurs et l’organisation d’entretiens fera partie de mon quotidien d’animation. Je trouvais cet exercice emballant et stressant car je n’avais pas beaucoup de temps et surtout pas d’auteur spécialement en tête. Pour les étudiants basés à Bordeaux ce n’était pas un problème, me dis-je, les auteurs sont accessibles rapidement. Or j’ai réalisé mon entretien avant beaucoup de camarades.

Courant octobre, je me rappelai la lecture d’un livre que je n’avais jamais totalement oublié, Le Bahau de Thalie de Molènes ; ce livre questionne la relation d’un adolescent avec la nature, et son accession à une humanité. Il m’avait profondément marqué. D’autant plus que le personnage entretenait un rapport avec l’eau tout à fait particulier ; il recréait le monde et nageait dans son univers ; je me projetais, alors, car je découvrais le canoë-kayak, activité dont je ne peux me passer aujourd’hui.

Mes amis libraires de Périgueux, Jacky et Cathy Raimbault sont toujours de bon conseil, et dans mes souvenirs il me semblait qu’ils connaissaient Thalie de Molènes. En effet ils évoquèrent Thalie avec des mots emplis de chaleur humaine, me renforçant dans mon choix. Au téléphone, je découvris une voix douce et attentionnée, au timbre jeune et chantant.

Le rendez-vous fut pris pour le jeudi 20 novembre 2008 à 14h, à Plazac.

Je pris le temps de surfer sur Internet pour découvrir un peu plus de choses sur la vie de Thalie de Molènes. Née len 1931, quittant l’école très tôt, elle voyage et apprend plusieurs langues. L’ARPEL fait remonter sa première publication à 1956 avec François et la petite Tahitienne. Il apparaît que Le Bahau est sa dernière publication en 2003, or elle a publié trois livres depuis.

Je ne prépare pas un questionnaire-type, mais préfère placer cet entretien sous le signe de la rencontre, du partage d’expériences et de l’échange d’idées. Cependant je liste la veille entre une projection faisant partie du festival du Mois du Film Documentaire et une conférence de presse, quelques thèmes : « le rapport à la nature, à l’humanité, la littérature d’hier et d’aujourd’hui, le numérique, le rapport à l’écrit, la démarche d’écriture, un conseil d’écriture ».

Le jour dit, je découvre un village très joli, typiquement périgourdin, grimpant sur la roche et taillant ses rues dans les murs de maisons en pierre. Je l’appelle au téléphone pour trouver sa maison, elle me dit qu’elle me guette ; je me lance avec crainte pour la voiture dans une ruelle sinueuse et étroite, puis, en  un éclair, alors que je passe devant une des dernières maisons, une dame à la chevelure crème me fait signe, c’est ici.

Je suis accueilli chaleureusement ; la maison invite à la proximité et à la convivialité, une superbe cheminée trône dans le salon, copiant celle de la cuisine, le bois rougit, il fait bon. Le café est chaud. Sa fille et son ami arrivent, ils rentrent le bois, nous échangeons dans des fauteuils moelleux avec une réelle sincérité, sur des thèmes vivants. Le café liant l’échange, je découvre les frémissements d’une famille chaleureuse, accueillante et soudée.

Thalie leur demande aimablement de nous laisser, pour « ne pas lui faire perdre son temps, il doit travailler ». Je leur fais comprendre que le temps partagé n’ést jamais perdu.

Nous commençons par parler du Bahau et de l’expérience que ce fut pour moi. Ce personnage d’adolescent infirme a été élevé par la nature, dans son rapport au monde et à l’eau. « Sans le personnage de Marie, qui le regarde, lui parle, il n’aurait pas gagné son humanité. » Situé dans la campagne périgourdine pendant la Seconde Guerre mondiale, le récit conte l’histoire d’un être pur, éduqué par la nature, dans une période immonde. Il n'est pas pollué par les hommes, n’a pas de famille, n’est pas allé à l’école, au catéchisme. Il a trouvé dans la rivière un monde dans lequel il s’est fait une place. Chacun se pose la question de sa place dans le monde, cette énigme résulte de l’existence même de l’humain sur terre. C’est très difficile. Aujourd’hui on assiste à une réelle fuite en avant dans l’accélération de la société. Tout doit être rapide, immédiat. Or il paraît nécessaire, pour trouver sa place, de se réapproprier le temps de se poser des questions. La lecture permet cela au contraire des films ou de la vidéo qui abondent en images, qui nous imposent ces images. La force du livre, du récit c’est qu’il crée notre cinéma.

Thalie veut lire des histoires, aime les écouter et trouve dans ces récits la compréhension de sa vie, de sa personne et du monde. Elle abomine le livre scolaire, et l’école du Nouveau Roman qui ennuie les gens. Réfléchir sur l’existence du roman, c’est oublier d’intéresser les gens. Cet ennui a donné de l’intérêt pour le polar. Il faut se donner la peine d’écrire des histoires, et d’attirer les gens par le style.

Alors qu’elle a vécu à Paris pendant de longues années, elle décide il y a qinze ans de venir en Périgord pour écrire autrement et réaliser un travail sur son écriture. Face au béton armé, elle exprime un fort besoin de nature, de solitude et de repli. De ces nouvelles sources, va naître Le Bahau, qui la fera passer du statut d’auteur pour la jeunesse à celui d’auteur « généraliste ».

Ce statut d’auteur jeunesse, justement, c’est à Paris qu’elle l’a cultivé. Imprégnant ses livres de ses voyages, elle traitait de thèmes qui la préoccupaient alors. C’est au milieu de cette activité qu’elle a élevé son fils. Le Périgord lui a permis une autre ouverture, un nouveau public, une plus grande profondeur.

Sous l’impulsion de son éditeur et de souvenirs de famille fugaces, elle travaille actuellement à l’écriture d’une saga sur le protestantisme en Dordogne. Elle m’apprend que la Dordogne fut le théâtre de la lutte entre protestants et catholiques pendant des siècles. Il y a encore aujourd’hui une réelle omerta sur le sujet. Bergerac appartenant à une couronne protestante partant de Genève pour finir à La Rochelle.

Revenant au fil de l’entretien, j’aborde la question de la numérisation des supports et de la mise en circulation des e-books. Thalie paraît peu intéressée et ne comprend pas l’intérêt de posséder la bibliothèque nationale dans « un dé à coudre ». « Finalement, dans sa vie on n’aborde concrètement que très peu de sujets. Nos sujets de lecture, nos interrogations, nos recherches ont beau êtres très divers, au fond c’est toujours les mêmes questions que l’on travaille. Je me souviens d’un proverbe indien qui dit : "un homme lit parfois trois livres dans sa vie. " Le livre existera toujours, le numérique et ses médias (Internet, e-books, ordinateurs) sont de très bons outils de travail. Il est important de conserver la relation humaine dans l’échange culturel. » Nous poursuivons en prenant le cas des chercheurs qui grâce aux bibliothèques numériques accèdent beaucoup plus aisément aux savoirs. Tout en constatant que l’accroissement de la maîtrise d’Internet par les populations met ces activités à la portée de tous.

Je ne peux alors m’empêcher de lui parler de ma petite sœur qui est née avec une souris dans la main. Elle n’a jamais connu le monde sans Internet ni la présence d'un ordinateur. Récemment, elle s’est mise à écrire des poèmes, mais son texte ne prend forme que par l’intermédiaire du clavier et de l’écran de l’ordinateur. Thalie ne peut envisager l’écriture sans le contact avec le papier, sans une appréciation matérielle de son travail. Même si aujourd’hui elle tape ses ouvrages sur un ordinateur, elle ne peut s’empêcher d’imprimer son texte, de le toucher, le raturer, le réécrire. Elle ajoute : « votre soeur est prisonnière de son éducation ; si j’étais née avec l’ordinateur dans les mains, probablement que j’écrirais avec aujourd’hui et que je ne poserais même pas la question. Mon travail dans une radio locale dans les îles sur une chronique où je devais écrire un texte pour une chronique d’une minute m’a obligée à prendre la mesure de mon écrit, m’a appris à calibrer et équilibrer mon propos. » Je raconte également l’expérience de publication qu’a connue ma sœur avec une de ses copines en étant intégrées dans un recueil de poèmes. Cette expérience, lors de la découverte du livre édité, fut plus une déception qu’une joie, parce que l’éditeur a choisi de ne pas publier le texte de sa copine. Elle me raconte alors qu’elle a eu une expérience d’écriture à plusieurs, qui fut un échec car chacun avait développé une manière de penser solitaire. « Souvent la réussite des livres écrits est la conséquence d’une réelle symbiose entre deux personnes aussi bien affective que professionnelle. Grimo, l’auteur jeunesse, par exemple, est le pseudonyme de deux plumes qui écrivaient tout le temps ensemble. »

Parler de nos occupations extraprofessionnelles nous amène aux questionnements sur notre rapport à notre terre, la Dordogne. J’y suis très attaché et trouve dans cette contrée des ressources humaines et une dynamique entraînantes. Thalie m’oriente sur le rapport qu’entretient le Périgord avec le Temps. « Sans être passéiste, ce passé est constamment proche. Les gens nous le rappellent, les paysages ont été travaillés par les rivières et les hommes. La vallée de la Vézère est occupée depuis le paléolithique sans interruption, elle semble éternelle. » La problématique de la mise en valeur de ce patrimoine me laisse perplexe ces temps-ci. À Ciné Passion en Périgord, nous essayons de mettre en valeur ce caractère humain, chaleureux et atemporel en attirant des tournages de films sur notre département. Thalie le fait par ses écrits, elle travaille la perception momentanée de la Nature qui est présente partout, dans une volonté d’accompagnement d’une construction intérieure du récepteur de ce message de ressourcement.








Pour finir je lui demande des conseils d’écriture pour ma sœur, elle me répond :

« Écrire sans retenue ; elle doit être sa seule école, son seul maître. Se nourrir des lectures les plus diverses et être prudente sur les avis des autres en protégeant son travail. Ce qui est légitime est son acte d’écriture. Garder son envie, même si on lui dit que c’est mauvais. Cela doit rester sa discipline libre, son espace de vie. »



Julien Robillard, Licence Professionnelle Métiers du Livre

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Published by Julien - dans Entretiens
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