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25 janvier 2009 7 25 /01 /janvier /2009 08:30









Eric CHEVILLARD
Le Vaillant Petit Tailleur
Editions de Minuit, 2003





 

           
















Parler de Eric Chevillard est un exercice à la fois difficile et dangereux.

Difficile car à l’image Du hérisson, (ouvrage publié en 2002 chez Minuit), l’auteur se protège des feux du succès, se livre peu et défend son intimité de toute la force de ses piquants.

Dangereux car de son propre aveu, « hier encore, un de ses biographes est mort d’ennui » !

Il nous reste le dictionnaire qui donne cette définition de chevillard :
"Dans la boucherie, un chevillard est un grossiste habilité à abattre des bêtes. Il revend ensuite la viande à des bouchers-détaillants."

On sait tout de même qu’Eric Chevillard est né en 1964 à La Roche-sur-Yon, en Vendée, patrie de Benjamin Rabier, illustrateur, célèbre pour le dessin de « La Vache Qui Rit », du chanteur décalé Philippe Katerine qui « adore regarder danser les gens », et de l’inventeur du Moyen-Âge, Philippe de Villiers.

Chevillard a publié à ce jour 15 romans chez Minuit, 2 recueils de nouvelles chez Fata Morgana, un texte sur le peintre vendéen Gaston Chaissac aux éditions Argol et des écrits dans de nombreuses publications.
Le 20 janvier prochain verra la sortie aux éditions de L’Arbre Vengeur, du meilleur de son blog « L’autofictif », où quotidiennement, Chevillard nous livre ses réflexions en triptyque, trois tours de langue !




Morceaux choisis de décembre 2008 :

C’est une tradition familiale : juste avant le réveillon, un de mes oncles sort dans la rue puis revient avec le premier malheureux qu’il croise, un de ces clochards abrutis de misère, de solitude et de mauvais vin qui errent la nuit de Noël dans le froid. Les huîtres sont déjà sur la table, on entend à la cuisine grésiller le chapon. Alors nous demandons à ce pauvre hère de prendre une photo de la famille rassemblée autour du sapin avant de le flanquer dehors.


 Longtemps, j’ai dormi dans un dortoir de cinquante lits. La jeune fille en fleur qui le plongeait dans l’ombre était un pion moustachu surnommé Brutus. On comprendra que je n’ai guère envie de pousser plus avant la recherche de ce temps perdu.

Ces notes devaient être prochainement imprimées, je n’y renonce pas mais j’envisage maintenant de les vendre plutôt à l’unité avec un chocolat dedans et un petit emballage argenté ou doré en papillote.


La publication de ses textes aux éditions de Minuit ne manque pas de combler le petit Eric qui ne cache pas son admiration pour Samuel Beckett.
Avec lui, il partage ce goût de l’absurde où l’écrivain traque la part d’humanité.
Parmi ses autres maîtres, il emprunte à Michaux son goût pour le jeu avec les mots et sa poésie. Il y ajoute l’humour loufoque et incisif d’un Desproges.
Après plusieurs romans incongrus à la ligne narrative ténue, c’est d’ailleurs dans son bureau, que Jérôme Lindon suggéra à Chevillard cette fois « d’écrire un livre à partir d’une histoire que tout le monde connaît ».
 Ce fut donc Le Vaillant Petit Tailleur, conte populaire rapporté tel quel par les frères Grimm, Jacob et Wilhelm, que Chevillard va qualifier du raccourci :
 « les Grimmgrimm » !


Rappelons rapidement l’intrigue du
conte : un petit tailleur qui tue sept mouches venues se poser sur sa tartine, part annoncer de par le monde son exploit, sans préciser la nature des victimes. Paré de sa ceinture où il a brodé « Sept d’un coup », le tailleur passe désormais pour un " serial killer " à qui l’on confie la mission de débarrasser la région d’une bande de géants qui la terrorisent.
Avec ruse et malice, le bonhomm
e s’acquittera de sa tâche et après d’autres épreuves, finira par épouser la fille du roi pour devenir maître du royaume.

Ce canevas classique de conte fut analysé par un linguiste Vladimir Propp qui en définit ainsi la structure contraignante : situation initial
e, élément déclencheur, épreuves avec opposants ou adjuvants et modification positive de l’état du héros dans la situation finale.
Du prêt-à-porter littéraire !
D’ailleurs, ce type d’écriture connut un grand engouement dans les formations d’enseignants au milieu des années 70 et il ne serait pas surprenant que le petit Eric Chevillard eût à souffrir, sur les bancs d’une école communale vendéenne,  de l’exercice à réaliser sous la férule d’un instituteur zélé.
Mais à l’instar de Guy Degrenne dans la coutellerie, Eric Chevillard est de la trempe des plus grands couturiers : le roman cousu de fil blanc ne se fabrique pas dans son atelier.
Alors c’est avec jubilation et dextérité que l’artiste se met à choisir les mots comme des étoffes, à tordre et déconstruire le modèle proppien, à enluminer le récit de ses digressions coutumières, à tailler au passage un costume à  Jacob et Wilhelm et à faire défiler enfin sous les yeux du lecteur, un modèle de littérature haute couture !

Cette fois, le Grimm est presque parfait !

Au début du roman, arguant du fait que les Grimmgrimm se limitent à transcrire l’oralité d’un conte sans faire œuvre littéraire, le narrateur se propose de donner au texte, un véritable auteur : ce sera lui !
Dans un premier temps, il souhaite s’acquitter de sa mission au plus vite en essayant de faire mourir le héros dès le début du conte :
«  Le petit tailleur entend, il se réjouit de ce qu'il entend [...].
Il ouvre grand sa fenêtre et se penche dans la rue, et tombe et se tue.
Belle histoire, n’est-ce pas ? Et comme la fin est triste ! »


Plus loin, lors de sa rencontre avec un géant analphabète, nullement impressionné par sa ceinture, le tailleur est rapidement massacré.
Chevillard en profite pour discourir sur la nécessaire sauvegarde des ogres et des géants pour l’équilibre du biotope du conte. En effet, la multiplication finale des naissances (« ils furent heureux et eurent beaucoup d’enfants ») est ainsi régulée par un prélèvement régulier de chair fraîche !
Mais c’est le pouvoir divin de l’écrivain d’avoir droit de vie ou de mort sur ses personnages et bientôt le ressuscité est à nouveau en route vers son destin.

Puis au fil des pages, voilà le narrateur qui marche aux côtés du vaillant petit tailleur pour bientôt lui voler la vedette et devenir le héros du conte.

« Or tandis que certain pleutre fait des manières à l'orée du bois, le petit tailleur s'enfonce hardiment entre les arbres - d'un bond, écrivent même les frères Grimm qui ont dû voir un écureuil et confondre. Seul l'auteur de ces lignes (...) ne faillit point à sa réputation de bravoure et s'engage à son tour dans la forêt. »

Éric Chevillard est un inconditionnel de la digression et, dans l'un de ses romans, Les absences du Capitaine Cook, il qualifie ce lieu de liberté créatrice, d'« anges ».
Il emprunte cette technique de la narration différée à l’un de ses maîtres, Laurence Sterne, écrivain irlandais du 18ème siècle, expérimentateur des limites des formes romanesques dans Vie et opinions de Tristram Shandy, gentilhomme.

Alors pas question de brider l’imagination de l’auteur avec des règles d’écriture.
Mettez Chevillard sur des sentiers battus, aussitôt il saute la haie…et on l’imagine se demander ce qu’ont bien pu faire ces sentiers pour mériter d’être battus !


La puissance de la plume de Chevillard réside dans sa facilité à multiplier les niveaux de narration : il franchit les frontières entre réalité et imaginaire, il mêle les  temps du récit, il réussit à enchâsser le conte de Hans-le-hérisson, le conte arabe de Salem al-Ayari, celui de Tom Pouce ou l'histoire de Jacques Lanternier, serial killer méconnu, il digresse sur la psychanalyse des contes de fée de Bruno Bettelheim, sur Don Quichotte ou encore sur son service militaire.
On retrouve ainsi le petit Poucet perdu dans un supermarché où la caissière lance un appel à la mère marâtre… Plus loin, le Petit Tailleur se voit proposer cent épreuves davantage en rapport avec ses capacités.
Voici la 99ème : « Introduire dans le monde politique, la notion de chocolat. »
Et la virtuosité de l’écriture est telle que cette hypertextualité semble bientôt naturelle.

Un trait récurrent dans plusieurs romans de Chevillard est également d’impliquer le lecteur en dialoguant directement avec lui pour le prendre à témoin, le mettre à contribution ou encore pour lui renvoyer sa propre image. Celui-ci, habituellement calé au chaud dans son fauteuil, à l’abri des aventures qui défilent sous ses yeux, se voit d’un coup apostrophé.
«  Partez devant, je vous rejoins ! », lance-t-il au lecteur impatient au cours du récit de ses vacances italiennes.

Ici, Chevillard va encore plus loin puisqu’il entraîne le lecteur au sein même du récit :
« Lorsque nous entrons à notre tour dans la chambrette, moi et mes lecteurs, moi d'abord, pardon, il le faut bien, je dois vous introduire. »

Lire Chevillard, c’est comme faire une balade à la fête foraine : un feu d’artifice d’humour et des tours de montagnes russes dont on descend décoiffé mais le sourire aux lèvres.
Attention, pour autant, on ne peut réduire l’auteur à son humour ravageur.
Par la rigueur de son style, par la précision de son vocabulaire, par l’audace de ses constructions narratives, par sa poésie subtile, Eric Chevillard représente l’un des plus beaux fleurons de la maison Minuit et de la littérature française.

Dans « ce roman ludique », comme l’a qualifié Olivier Bessard-Banquy,  à  l’instar du héros du conte, avec malice et intelligence, le Vaillant Petit Chevillard part explorer de nouveaux horizons littéraires : suivons-le !


Patrice GEANT, AS Ed-Lib

Annexes

.L’excellent site d’Even Doualin : http://www.eric-chevillard.net
A ne pas manquer dans la rubrique Textes  : « La rentrée littéraire »
et dans la rubrique  Lectures  : «  Le tombeau d’Alexandre Jardin »

.Le site de publications numériques de François Bon :

http://www.publie.net/tnc/spip.php?rubrique23
Vous y trouverez un texte récent « Dans la zone d’activité » : un délice !

Voir aussi

sur la même oeuvre, l'article de Karen,

l'article de Laura sur Les absences du capitaine Cook


les articles de Sophie et de Gaëlle sur Oreille rouge.




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