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27 janvier 2009 2 27 /01 /janvier /2009 18:20













John IRVING

Une veuve de papier

titre original: A Widow For One Year

Seuil points/ Random House











 

 

 

John Irving est un écrivain américain, né en 1942 à Exeter dans le New Hampshire (ces lieux sont systématiquement cités dans ses œuvres). Il rêve de faire une carrière de lutteur quand il part faire un séjour à Vienne. Quand il revient en Amérique, il participe à l’atelier d’écriture dirigé par Kurt Vonnegut Jr. Son premier roman, Le monde selon Garp, est très rapidement qualifié de best-seller par la critique. D’autres romans comme L"œuvre de Dieu, La Part du diable (1986), L’Epopée du buveur d’eau (1988), Liberté pour les ours (1991), Les Rêves des autres (nouvelles 1993) suivront. Son dernier roman Je te retrouverai est paru en 2006 chez Points.

 

Le roman Une veuve de papier se concentre sur les trois moments importants de la vie de Ruth Cole. En été 58, alors âgée de 4 ans, elle est abandonnée par sa mère Marion à son père Ted, coureur de jupons et jusque là impénitent et alcoolique notoire. Le couple avait déjà eu deux enfants que Ruth n’a pas connus, deux garçons morts tragiquement et dont les photographies tapissent les murs de toute la maison. L’omniprésence de ces fantômes empêche Marion d’aimer sa fille librement, elle vit dans la crainte de la voir disparaître aussi, elle décide donc de faire le premier pas et de sortir de la vie de sa fille. Cet été-là, Ted qui s’est vu retirer son permis de conduire pour cause de conduite en état d’ivresse a besoin d’un chauffeur. Lorsqu’un ancien professeur d’université le contacte pour placer son fils Eddie, en tant que stagiaire durant l’été, il accepte immédiatement. Son métier d’auteur pour les enfants l’a rendu célèbre dans le monde entier mais il est maintenant sur le déclin, ce qui ne l’empêche nullement de se faire inviter à de nombreux colloques d’universitaires où il drague des étudiantes qui sont moitié moins âgées que lui ! Eddie O’hare passe de nombreuses journées à répondre aux lettres des fans et à corriger des notes concernant les œuvres de Ted  (une virgule par-ci, un point par-là, un adjectif qui sera biffé le lendemain, un paragraphe qui sera de toute façon détruit avec rage). L’adolescent engagé officiellement en tant qu’assistant écrivain, est officieusement la nounou de Ruth mais surtout un pion dans le jeu de Ted qui compte demander le divorce à la fin de l’été. Eddie  est âgé de 16 ans lorsqu’il rencontre Marion (âge que ses fils avoisinaient lorsqu’ils sont morts). Il est très attiré par cette femme, qu’une aura de tristesse, rend encore plus désirable. Le voyant très amoureux, elle fait de lui son amant et leur liaison dure jusqu’à sa disparition, jusqu’au moment où elle les abandonne tous les trois dans cette grande maison du Sagaponack (New Hampshire).


Comme elle a emporté toutes les photographies de ses fils, les murs sont désormais vides et Ted laisse les crochets accrochés. Ce qui fait que Ruth grandit au milieu de ces attaches ; à 4 ans, elle connaissait toutes les histoires qu’il y avait derrière chaque prise mais en grandissant elle devra de plus en plus faire appel à son imagination pour se représenter ses frères et se rappeler les anecdotes sur les photographies. Peut-être est-ce ce qui l’a poussé à devenir plus tard écrivain.

 

La deuxième partie se centre sur l’automne 1990. Ruth a maintenant 36 ans, Eddie qui est rentré chez lui à Exeter dans le New Hampshire, est lui aussi devenu écrivain. A 48 ans toute son œuvre est centrée sur cet été de 58 et son histoire d’amour pour  Marion. Il est toujours amoureux d’elle bien que des dizaines d’années se soient écoulées. Ruth est devenue une romancière très appréciée tant en Amérique qu’à l’étranger. C’est au cours d’une tournée promotionnelle qu’un nouveau synopsis germe. Elle veut s’inspirer du décor pittoresque d’Amsterdam pour y planter son roman Mon dernier petit ami déplorable. En dépit du titre un peu racoleur, le livre met en scène une romancière que son petit ami plus jeune va entraîner dans le quartier chaud d’Amsterdam (les Wallen ou les Valletjes) pour persuader une prostituée de les laisser regarder pendant qu’elle est avec son client. L’attitude du petit ami est si sordide et humiliante qu’elle va pousser l’héroïne à changer de vie et épouser un homme qu’elle n’aime pas mais au moins avec qui elle se sent en sécurité ! Partant sur cette base, Ruth va aborder une prostituée, Rooie, qui accepte de la cacher dans son placard à chaussures.  Mais la « rencontre » entre Rooie et son premier client que Ruth surnomme La taupe, du nom d’un des personnages d’un conte de son père, se passe très mal. Ruth assiste tétanisée dans son placard à chaussures, au meurtre de Rooie par La Taupe. Se sentant impuissante elle envoie à la police une lettre anonyme où elle décrit ce qu’elle a vu. Le « hoofagent », officier de police en néerlandais résoudra le meurtre de son amie grâce à ce mystérieux témoin mais reste intrigué sur son identité. Entre temps rentrée à New-York, celle-ci accepte de se marier avec son éditeur et un fils né peu après. Mais une malédiction (en plus de se savoir poursuivie par un meurtrier asthmatique) assombrit le bonheur de Ruth. Elle avait l’habitude de répondre aux lettres que lui envoyaient ses fans car ils étaient nombreux à lui reprocher d’écrire sur des expériences qu’ils ont eux-mêmes vécues mais que Ruth a imaginées. Une veuve s’estima particulièrement outragée que Ruth écrive qu’après avoir fait le deuil de son mari, une femme puisse se sentir prête à ressortir au monde 


« Vous nous dites qu’une veuve peut revenir dans le monde en toute sécurité, mais les veuves pour un an, ça n’existe pas ! Moi, je vais rester veuve pour le restant de ma vie ! [..] Je m’en vais prier pour que vous aimiez votre mari d’un amour sincère – et que vous le perdiez. Je m’en vais prier pour que vous deveniez veuve vous-même, et pour le restant de vos jours. Et là vous saurez combien ce que vous avez écrit était factice. »


En lieu et place de la signature : « une veuve pour le restant de ses jours. »La femme avait ajouté un post-scriptum qui donna le frisson à Ruth : “ce n’est pas le temps qui me manque pour prier “ »


L’anathème de cette veuve de papier se réalisa cinq ans après les événements  tragiques d’Amsterdam et après qu’elle se fut mariée. Craignant qu’il ne comprenne pas l’héroïne de Mon dernier petit ami déplorable qui ressemble beaucoup à la Ruth d’avant le mariage, elle avait cessé d’écrire et se consacrait à son enfant. Mais lorsqu’elle se décida à le publier et qu’il fut traduit au Danemark, un fan reconnut immédiatement la chambre rouge de Rooie et la description du meurtre qui s’y était produit. Cet homme, c’est Harry Hoektra, l’officier chargé de l’enquête, qui, après avoir pris sa retraite, rencontre Ruth qui est par ailleurs un de ses auteurs préférés. Leur rencontre se solde par un second mariage pour Ruth.

 

 

Avec Une veuve de papier, John Irving aborde de nombreux thèmes qui lui sont chers et qui reviennent fréquemment dans ses œuvres. Le héros ou l’héroïne est souvent en quête d’un des parents qui l’a abandonné. Confronté très tôt à l’amertume de ceux qui restent, il se forge une carapace faite de cynisme et d’amour à la fois. L’enfance atypique de Ruth, qui a grandi au milieu des crochets des photographies emmenées par Marion, l’a poussée à devenir écrivain. C’est également la présence mélancolique des fantômes des photographies qui a poussé sa mère à devenir elle aussi romanicière. Toute la « famille » de Ruth baigne dans le monde de l’écriture : Ted, Marion, Eddie, Allan son éditeur de mari ; seul Harry Hoektra ne touche pas au processus de fabrication du livre mais est féru de littérature. John Irving nous offre un panorama assez divertissant du processus d’écriture d’un écrivain, Ted par exemple s’inspire des histoires qu’il inventait à ses fils défunts et se précipitait pour les taper à la machine une fois endormis, Ruth quant à elle défend une écriture de l’imagination mais s’inspire de ses enquêtes de terrain. Le fait est qu’une Veuve de papier est un roman qui raconte la vie d’une romancière dont l’héroïne lui ressemble et est aussi une romancière. Joli cas de récit enchâssé dans un autre.


Le ton que John Irving emploie pour décrire ses personnages (il y en a quand même un peu trop) est très personnel, il a une manière bien à lui de rendre le pire des « salauds » attachant, l’humour et la passion qu’il prête à ses personnages promettent un bon divertissement au lecteur qui se lance dans l’enfer privé que les personnages partagent. Tendres égoïstes dans leur recherche pour ne pas être seuls, Marion et Eddie, Ruth et Allan, puis Ruth et Harry, Ted et ses conquêtes, ils n’en deviennent pas moins retors et aigris lorsqu’ils sont blessés.


Une veuve de papier peut être perçue par certains comme un avertissement contre le trop-plein d’amour qui vole toujours en éclat et qui laisse les personnages tragiquement seuls, d’autres le liront comme la satire d’une société qui, sous un éclatant vernis, dévoile l’enfer privé des gens bien nantis. Ce conte doux-amer surprend le lecteur qui peut être déçu par l’heureux dénouement qui clôt ce (néanmoins) bon livre d’amour, d’aventure et de divertissement.

 


Marie G., 1ère année Ed.-Lib.

 

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