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29 janvier 2009 4 29 /01 /janvier /2009 19:50





Régis JAUFFRET
Lacrimosa
Gallimard - NRF, 2008
































« Vous étiez dans les bras de votre mère. Vierge à l’enfant, Pietà, mais en guise de crucifié c’était seulement une jeune femme qui s’était pendue. Quand leurs filles meurent, les femmes en redeviennent grosses jusqu’à la fin de leur vie. Leur ventre est beaucoup plus lourd que la première fois. »



LACRIMOSA ET L’AUTOFICTION

Le roman, paru à l’occasion de la rentrée littéraire 2008, serait en effet en partie autobiographique car son auteur, Régis Jauffret, aurait vraisemblablement perdu son amie, suicidée.

Par ailleurs, une adaptation sur les planches est prévue, dans laquelle l’écrivain serait l’unique acteur, faisant de ce texte un monologue, l’introspection d’un deuil, les appels désespérés de la douleur et de l’incompréhension vers l’au-delà.

La part de fiction du livre réside dans le ton parfois à mi-chemin entre le tragi-comique et le burlesque ainsi que dans sa composition particulière et la forme d'une correspondance impossible.



LACRIMOSA : UNE CONSTRUCTION COMPLEXE ET ORIGINALE

Ce livre pourrait être considéré comme un roman épistolaire, composé de vingt-huit lettres ; des « chère Charlotte » solennels et des « pauvre amour » tour à tour agacés, moqueurs, hors d’eux, puis parfois bienveillants, protecteurs, qui se répondent du monde des vivants à celui des défunts.

Mais on peut aussi le comprendre et le percevoir différemment, imaginant l’écrivain comme le narrateur rappelant son amie, dont il ne parvient pas à faire le deuil, à la vie ; tentant de revenir sur ces derniers mois, de comprendre qui était cette femme qu’il aimait et ce qui l’a poussée à se donner la mort. Puis pour finir voir le narrateur comme un écrivain tourmenté et un peu schizophrène qui prêterait dans un élan désespéré la parole à l’être perdu.

Par ailleurs, si Charlotte réagit vivement dans chacune de ses réponses aux propos de son destinataire, ce dernier ne semble pas prendre en compte le contenu des lettres qui lui sont adressées. On pourrait donc également envisager le roman comme le récit du narrateur ponctué des interventions virulentes de la défunte, objet du récit, qui tente en vain de se faire entendre.

Pourtant l’évolution du roman est rythmée par les « coups de gueule » de Charlotte qui viennent recadrer la narration.

C’est au fil des lettres que le narrateur se reprend, recommence, s’égare et imagine, mettant parfois ses sentiments à nu, se théâtralisant quelque peu, avec toute l’arrogance et l’égocentrisme de l’écrivain, comme le lui reproche Charlotte, qui devient quant à elle sa muse désabusée, exaspérée d’être instrumentalisée de la sorte. Peu à peu le couple devient notre intrigue, à nous lecteur, et la lecture une sorte de quête, à la recherche de la vérité ; sur Charlotte, la cause de son suicide, la véritable nature de leur relation passée. Mais la question de savoir si notre curiosité est satisfaite reste en suspens.



LACRIMOSA OU LE ROMAN D’UN AMOUR PERDU

« Un mot encore. Avant de clore ce courrier, je te demande d’imaginer mes sentiments pour toi disparus avec mes dernières pensées. Quand on est un peu patraque, ça change les idées de se dire qu’on a été aimé. »

Un des aspects les plus émouvants du récit est l’amour inconsolable que l’on devine sansqu’il soit jamais explicité. Car l’un de ses thèmes principaux, bien que le ton du livre ne soit pas au désespoir, c’est la perte d’un être cher, et la vie qui doit continuer, coûte que coûte, malgré le vide immense, malgré son lot de frustration de colère et de peine.

Les récits fantasques sont en somme une façon de ne pas laisser partir la jeune femme et d’entretenir son souvenir.

L’état de l’écrivain, celui du roman, ne nous apparaît par ailleurs que dans les lettres de Charlotte, comme si la pudeur empêchait ce dernier de les écrire directement. Prêter sa plume à la jeune femme est également le moyen pour l’auteur de lui faire part une dernière fois de ses sentiments, comme pour s’assurer que tout a été dit.



LACRIMOSA  OU LE RÉCIT D’UN DEUIL

« Chère Charlotte,

J’ai fait ce que j’ai pu. J’ai écrit parce que je ne sais pas composer de musique. Un concerto aurait été moins impudique, plus élégant. Un requiem aurait été de circonstance, et les paroles seraient venues du fin fond du Moyen Âge, mystérieuses et anonymes. Si j’avais eu une once de foi, et si j’avais été assez lâche pour me réfugier dans le surnaturel par peur du mauvais temps, à tout hasard je me serais prosterné. J’ai essayé en vous écrivant une histoire de dompter la mort. Vous savez bien que je n’y suis pas parvenu. »


« Mon pauvre amour,

[…]Trêve de rimes. Je m’en vais, maintenant. Je m’en vais. Tu m’a fait beaucoup parler, jamais morte n’a à ce point jacassé. On cause toute la nuit, et puis vient l’aube où on se sépare parce que faute de corps on ne fera pas l’amour. On peut mentir, on peut imaginer, mais la chair ne s’invente pas. Il n’est de si bonne compagnie qui ne se quitte, et on s’est quittés depuis si longtemps. Le néant nous sépare, jusqu’au jour où tu le rejoindras. »


Ces deux extraits se suivent à la fin du roman, car évidemment, il en fallait bien une. Quand bien même le narrateur aurait fait perdurer cette inconcevable correspondance, Charlotte n’est plus et une page se tourne à jamais. Une belle façon de dire au revoir puisqu’il n’y a pas eu d’adieu, puisque Charlotte les en a privés par son geste.


Je dirais de ce livre pour conclure qu’il est plein de cynisme, parfois burlesque, malgré le sujet tragique dont il traite.

La métaphore donne le ton, poétique et léger, en dépit de la mort qui sépare inexorablement et de manière irrévocable les deux personnages.

Il possède pour moi la marque qui frappe les grand romans : provoquer chez le lecteur des sentiments contradictoires.

En deux mots drôle et bouleversant.


Emmanuelle Delattre, 2ème année Edition-Librairie

Voir aussi l'article de Lucie.

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