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3 février 2009 2 03 /02 /février /2009 19:18




Jean ECHENOZ
Je m'en vais

Minuit, 1999


























Préambule

Né en 1947, Jean Echenoz est un des grands auteurs français des Editions de Minuit. Il s’est fait un nom avec la publication du Méridien de Greenwich (1979), récompensé par le Prix Fénéon, puis Cherokee, qui reçoit le Prix Médicis en 1983. Cet écrivain demeure, aujourd’hui, une des figures très en vue de l’actualité littéraire, avec la parution, récente, de son dernier roman : Courir.
   
La revue Le Matricule des anges lui a consacré un dossier, dans son 70e numéro, dans lequel elle le présente comme « […] un des écrivains les plus importants de la génération « post-Nouveau-Roman ». En effet, l’écriture d’Echenoz se caractérise par sa sobriété, en même temps qu’un humour subtilement dosé, dans les descriptions. Ses récits présentent un aspect que l’on pourrait être tenté de qualifier de « ludique », dans la mesure où l’action est ponctuée d’événements incongrus. L’enchaînement de ces divers aléas qui composent le quotidien du protagoniste suscite l’amusement du lecteur et le laisse, parfois, désemparé face à la tournure singulière que peut prendre l’intrigue.

   
Par ailleurs, il est intéressant de souligner que l’écriture d’Echenoz se focalise d’avantage sur les descriptions des personnages, de leurs actes et des lieux qu’ils traversent que sur des analyses psychologiques. Répondant, en cela, à un impératif de distanciation vis-à-vis des personnages de ses romans, dans Je m’en vais, l’auteur conduit avec finesse un récit dont la trame s’articule autour d’une enquête. Le suspense est alors renforcé par l’économie des commentaires du narrateur à propos de l’intériorité des personnages.

   
Ainsi en est-il de Je m’en vais, un roman récompensé par le prix Goncourt en 1999. L’auteur y prend le parti d’élaborer une aventure assez loufoque, autour du personnage central d’un galeriste parisien, de ses aspirations personnelles et d'une foule de déboires professionnels et amoureux.

   
   
Ce roman de Jean Echenoz m’a particulièrement attirée car il est centré sur la vie d’un personnage. Fictif, certes, ce dernier n’en demeure pas moins intéressant, dès lors que l’auteur, qui choisit de le mettre en avant dans Je m’en vais, prenait le parti de développer un récit à la troisième personne, tout en s’insérant d’une manière bien particulière dans son texte, en y intervenant parfois, de façon tout à fait inattendue, pour donner son avis sur le cours de l’histoire ou sur les personnages, entraînant par là même des ruptures dans le cours de la narration. Ces effets de style, mêlent des variations entre vitesse, plans rapprochés et arrêts sur image. Il ne laissent pas le lecteur indifférent. Dès lors que l’écrivain ou le narrateur décide de faire irruption, inopinément, au cœur du récit pour y manifester son avis, il n’est pas déplaisant de se prêter à ce jeu qu’il nous propose, en appelant notre attention sur un trait de caractère de l’un des personnages, ou sur l’apparence physique de celui-ci. Bien qu’on ne puisse pas voir le personnage en question, ni même, d’ailleurs, savoir qui nous en parle – est-ce le narrateur ? l’auteur ? -, il est drôle de faire l’expérience de cette complicité que le récit cherche à instaurer avec le lecteur, le prenant à témoin de l’action qui est en train de se dérouler !

 
Différents axes pour explorer le roman


La maladie

   
Ferrer est fragile du coeur. Cependant, bien que son médecin et ami, M. Feldman, l’ait mis en garde contre les températures extrêmes ainsi que le tabagisme, il n’hésite pas à mettre sa vie en danger en se rendant dans le Grand Nord pour essayer d’y retrouver un ensemble d’œuvres d’art inuit qu’il désire s’approprier. De plus, il continue à fumer.

   
Une maladie de cœur, soit. Métaphoriquement, l’auteur nous met face à un homme dont la souffrance est aussi, bien évidemment, sentimentale. Par extension, c’est même le tableau d’un monde qui va mal : le récit narre les déboires de Ferrer, mais pas seulement.

   
Le roman fourmille de personnages mettant en scène des événements montrant que leur vie va mal, ainsi en est-il des femmes avec qui Ferrer a des relations : Victoire, à propos de laquelle on ne sait pas grand-chose;  Sonia, très mystérieuse et impulsive ; Hélène, qui ne semble se livrer qu’à demi ; Bérengère Eisenmann, dont le parfum « Extatics Elixir » semble avoir imprégné durablement l’esprit de notre protagoniste. Enfin, l’histoire de Delahaye / Baumgartner qui est quelqu’un de relativement énigmatique aux yeux du lecteur ; le Flétan, présenté comme une « épave humaine » ; et les artistes de la galerie d’art, comme Martinov, ou Gourdel, contre lesquels Ferrer se met en butte, en dénigrant sans ménagement leurs initiatives respectives (le second tentera de se suicider).


La mort
    
Très tôt, dans le récit, surgit l’annonce de la mort de Delahaye, que ce dernier et sa femme vont faire en sorte de diffuser, à des fins malhonnêtes. Delahaye va alors « renaître » sous une autre identité, avec une personnalité qu’il va se construire en radicale opposition avec l’image de l’homme qu’il était jusque là. Pour sa part, Ferrer frôle la mort à plusieurs reprises, au cours de l’histoire : il subit un bloc auriculo-ventriculaire au chapitre 9, puis une infarctus, chapitre 23, ainsi que des emballements répétés de son rythme cardiaque, suite à des émotions fortes.

   
Autre connotation sordide : l’existence du Flétan, dont le quotidien est vécu au travers de la consommation de drogues. Le personnage est inquiétant par son apathie, son assujettissement à un mode de vie terne et désespérément noir (saleté, sentiment d’étouffement car il n’y a aucun horizon dans sa vie, aucune initiative). Un personnage qui se laisse vivre, qui subit : il gagne de quoi se fournir ses drogues en accomplissant des tâches malhonnêtes pour le compte de Baumgartner. L’issue du Flétan sera d’ailleurs fatale : Baumgartner finira par le  supprimer en l’enfermant à l’intérieur d’une camionnette frigorifique.


La violence
   
Les chiens de traîneau au pôle Nord se caractérisent par leur sauvagerie, leur rudesse, et leur absence totale d’instinct de « fratrie », même au sein du groupe. Outre les animaux, on retrouve, entre les personnages de Je m’en vais, l’illustration, là aussi, de rapports plutôt brutaux : Ferrer tient des propos très rudes à  l’égard des artistes avec lesquels il travaille ; il les rabaisse fréquemment, manque de tact, est sûr de son jugement, émet des contestations très vives à l’encontre de leurs démarches artistiques respectives. Par ailleurs, notre protagoniste s’emporte, au moment où il retrouve Delahaye sous sa nouvelle identité de Baumgartner ; il tente alors d’étrangler ce dernier, en proférant un tissu d’insanités. A bord du Des Groseilliers, l’équipage fait subir à Ferrer une sorte de rite initiatique, au moment de leur arrivée dans le cercle polaire. Sorte de bizutage, cette pratique, bien que destinée à s’amuser en tournant l’un des passagers en dérision, n’est, dans son fond, pas « bon enfant », mais se connote incontestablement, d’une forme de sadisme.


Quelque chose de noir
   
Tout au long du récit, un ensemble d’éléments élaborent une trame extrêmement pessimiste et noire. Ainsi, l’existence du Flétan ; la mentalité de Baumgartner ; l’impulsivité de Ferrer ; mais aussi, au cours de l’expédition dans le Grand Nord, la scène dans laquelle les chiens de traîneau se ruent sur un mastodonte congelé et dévorent l’animal mort sur lequel ils viennent de tomber. Ce lieu apparaît sale, pollué et empreint d’une certaine connotation négative : les animaux y sont agressifs, le paysage est souillé par les engins que les hommes utilisent pour se déplacer, les moustiques vous assaillent avec une force décuplée, la présence d’ours, le danger que peut représenter le brouillard, et le caractère déroutant des phénomènes de parhélie ou encore l’absence de nuit au moment du solstice d’été, sont autant de paramètres qui participent à l’élaboration d’un contexte spatio-temporel exceptionnellement perturbant, voire affolant.


Le silence
   
Chacune des femmes avec qui Ferrer a un liaison s’avère être particulièrement discrète et peu loquace, notamment, la dernière d’entre elles, Hélène, autour de laquelle plane un certain mystère. Silence également de Baumgartner qui est un personnage particulièrement solitaire et reclus. Il est intéressant de noter son comportement dans les transports en commun, le fait qu’il évite tout contact avec des gens, qu’il soit si distant ; tout un ensemble d’éléments qui participent à entretenir un certain mystère autour de sa personne. Parallèlement, il est intéressant de noter que le personnage de Delahaye, bien qu’antagoniste par rapport au premier, nous était aussi présenté, au début du roman, comme quelqu’un d’extrêmement difficile à cerner, avec son apparence négligée qui lui donnait l’air d’être en décalage avec la réalité et ses obligations. Silence, enfin, qui prédomine au cours du voyage de Ferrer dans le Grand Nord, et qui se connote d’un certain immobilisme, d’absence d’action et d’un arrêt du temps.


L’idée de départ
   
Ferrer quitte sa femme Suzanne, au tout début du roman. A chaque fois qu’il met fin à une liaison, il s’en va « comme un voleur », ou ne rappelle pas… En quelque sorte, il agit comme quelqu’un qui subit un cercle vicieux. A la fin du roman, les dernières paroles de Ferrer sont : « […] je prends juste un verre et je m’en vais ».


La circularité au cœur du récit
   
Le protagoniste semble tourner en rond. Ses relations amoureuses sont infructueuses, brèves et elles se succèdent les unes aux autres. Ferrer recherche une stabilité, une satisfaction, à laquelle il ne parvient pas et semble soumis à une spirale d’échecs dans sa vie sentimentale et professionnelle. Cette situation qui est contrebalancée, à la fin du roman, par un basculement dans une situation inverse dans laquelle Ferrer semble avoir trouvé un certain équilibre affectif et moral avec Hélène : leur installation, leurs projets d’avenir, leur association professionnelle et leur début de vie commune. Parallèlement, Ferrer semble « blasé » par sa propre vie ; sa situation lui semble idéale, et en même temps, il n’en est pas ravi. Aussi, quand Hélène s’éloigne de lui, à la fin du roman, paraît-il tout à fait déstabilisé, perdu. Du coup, il décide, en quelque sorte, de « revenir sur ses pas », en se rendant à son ancien domicile conjugal, celui même qu’il avait quitté un an plus tôt, jour pour jour. Ferrer : un personnage qui se cherche ? Certainement…

   
Autre personnage qui illustre cette notion de circularité : Le Flétan, un nom qui comporte en lui-même une connotation de quelqu’un ou d’une existence que l’on peut qualifier de « flasque », et ce à juste titre. Son existence tout à fait morne et pitoyable, notamment, dans son issue. Le Flétan est une véritable victime de la société. Ce personnage incarne l’individu lambda qui semble pris dans la spirale d’un fonctionnement pernicieux dont il ne peut s’arracher, par manque de moyens autant que par absence de volonté, ce qui le conduit, fatalement, à une mort tragique.


La dérision
   
Situations cocasses dans lesquelles Ferrer se retrouve souvent, vis-à-vis de ses conquêtes amoureuses : avec Sonia, notamment, l’épisode du babyphone, puis au moment de leur rencontre suivante, la tentative d’assaut de la jeune femme sur Ferrer.

   
A propos de l’art contemporain : le récit évoque des pratiques artistiques plutôt surprenantes, comme l’évocation de cette représentation de viol collectif, ou encore Rajputek, cet artiste qui décide de pratiquer des œuvres « en négatif », en appliquant de l’acide sur des murs…

   
Le voyage de Ferrer en région arctique est empreint d’un profond ennui. Désoeuvrement le plus total, allusion à l’état carcéral, dans lequel un détenu en est réduit à « rationaliser » chaque minute de ses journées, pour essayer de « tuer le temps ». Ferrer cherche alors à conquérir Brigitte, une infirmière particulièrement séduisante. Il n’hésite pas à recourir à tous les moyens possibles pour attirer son attention : se faire passer pour malade, louer des vidéo pornographiques, etc.

   
De retour à Paris, avec ses œuvres d’art inuit, Ferrer néglige de s’occuper de contracter une assurance pour celles-ci et se fait cambrioler. Burlesque de la situation qui ne pouvait on ne peut plus mal tourner : Ferrer venait de faire la découverte d’un trésor d’une valeur apparemment très importante, et il venait de se donner le mal de le ramener dans sa galerie, le tout au péril de sa vie, rappelons-le !

   
L’enquête menée par l’officier de police en charge de l’identité judiciaire, un certain Supin. Son mode de prospection ne semble pas être fondé sur une méthode très rigoureuse, mais toutefois, l’enquête progresse et on finit par retrouver les traces du malfaiteur et les œuvres. On peut estimer, ici, que l’auteur tourne en dérision les procédés d’enquêtes policières et, par extension, les intrigues policières elles-mêmes.


L’intertextualité
   
Je m’en vais est un pendant à un roman précédent de Jean Echenoz, à savoir, Un an.


Dans ce dernier, on retrouve les mêmes personnages, et la même histoire, mais vécue au travers du prisme de la vision de Delahaye / Baumgartner, et du personnage de Victoire qui est, dans Je m’en vais, une des conquêtes de Ferrer. A noter : ce personnage féminin tient très peu de place dans ce roman, d’ailleurs, il n’en est question que sur un laps de temps très court, et en outre, on ne sait que très peu de choses sur elle, celle-ci demeurant très effacée.

   
Des réécritures qui sont des clins d’œil de Jean Echenoz à des écrivains et des œuvres littéraires qu’il admire. Aussi, empruntant à Flaubert ou Alfred Jarry, une phrase qui lui plaît particulièrement, il choisit de l’insérer dans Je m’en vais. De sorte que sans la revendication de cette référence littéraire par Jean Echenoz, en annexe, dans l’entretien intitulé « Dans l’atelier de l’écrivain », qui figure dans l’édition de Minuit, le lecteur ne peut se douter de la présence d’un tel hommage au cœur du livre.

   
Sur ce point, l’auteur ajoute, dans le document précité, que ces références cachées au cœur du roman constituent essentiellement des marques de filiation qui se veulent discrètes, au  simple titre de clin d’œil personnel que se fait Jean Echenoz.


Une fin qui laisse le lecteur dubitatif…
   
A la fin du roman, on ne sait que penser, si ce n’est que l’on est on ne peut plus surpris de constater que l’histoire s’arrête là et de cette façon ! Il n’y a pas de dénouement, ni de sorte de conclusion qui permette de signifier que, d’une certaine manière, on a fait le tour des aventures de Ferrer, non, bien au contraire, l’histoire est laissée en suspens. Le lecteur peut donc présager à sa guise de la tournure que pourraient prendre les déboires du protagoniste.


Il semble que cette façon de procéder soit propre à Jean Echenoz, dont la volonté est de ne pas marquer la fin de ses romans par la forme conventionnelle d’un dénouement. Ce dont on lui sait gré, vu que ce suspens nous laisse en haleine et avide de lire d’autres de ses écrits !


Un style d’écriture déroutant
   
L’emploi du style indirect attire l’attention du lecteur. Ce dernier se sent impliqué dans le récit, par les récurrentes injonctions du narrateur qui vient donner son avis sur l’action en train de se dérouler, ou par la fréquence à laquelle il utilise le « on ». D’autre part, ce roman nous interpelle par la manière dont il se structure. Les chapitres alternent des aventures qui se tiennent en des lieux géographiques et à des moments différents, ce qui a pour effet de déstabiliser le lecteur un tant soit peu inattentif.

   
On peut alors parler de « raccord de type analogique », entre les chapitres de Je m’en vais, qui sont reliés entre eux par des similitudes, des correspondances. Développé dans les années 60, par les partisans du Nouveau Roman, ce mode d’écriture constitue une pratique visant à impliquer davantage le lecteur. En outre, cette manière de construire le roman a pour effet de privilégier une mise en valeur de l’écriture, par rapport à une prédominance - quant à elle plus classique - de l’intrigue.


Une déconstruction de l’effet dramatique
   
Dans Je m’en vais, le moment où Ferrer retrouve Delahaye / Baumgartner et règle ses comptes avec lui, ne clôt pas pour autant le récit ; au contraire, la fin du roman se révélera tout à  fait singulière, dans la mesure où celle-ci ne marquera aucun aboutissement. En revanche, il est important de souligner que la tournure prise par l’événement tranche radicalement avec ce que l’on aurait été en mesure d’attendre en pareille situation, dans un roman « standard ». A savoir, la vengeance affirmée de Ferrer se soldant par le meurtre de son ex-associé ; solution à laquelle l’auteur va préférer un simple arrangement entre les deux parties.

   
Loin de toutes les conventions du roman, Jean Echenoz pose là sa signature. En se démarquant des poncifs préétablis, au profit de situations cocasses, l’auteur se fait plaisir, tout en s’employant à dérouter le lecteur !


Marlène Treuthard, année spéciale Edition-Librairie

Voir aussi l'article de Quentin sur Courir.

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