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4 février 2009 3 04 /02 /février /2009 17:32


Prix RTL de la BD, Prix tam tam à Montreuil, 19ème Prix des Libraires BD, Prix des Essentiels à Angoulême…
A 44 ans Emile Bravo vient de rafler pour 2008 une partie des récompenses les plus prestigieuses du Neuvième Art.

Cet auteur parisien a su remettre au goût du jour une certaine écriture de la bande dessinée et du livre jeunesse, notamment avec de jeunes héros comme dans C’était la guerre mondiale ou Les épatantes aventures de Jules.

Son style ? Il se rapproche de la ligne claire comme Hergé ou Yves Chaland, tout en renouvelant le genre avec l’influence d’auteurs de la « nouvelle vague ». Il travaillera d’ailleurs dans l’atelier Nawak à Paris, puis fera partie des fondateurs de l’atelier des Vosges, en compagnie d’un Trondheim, de Sfar, Blain, Guibert et autres David B.

Emile Bravo vous touche avec l’histoire de son ami Jean Regnaud dans Ma maman est en Amérique, il vous fait rire en imaginant un jeune Spirou tel qu’on ne le connaissait pas dans Le journal d’un ingénu, et surtout il vous replonge avec plaisir et insouciance dans les petits problèmes de l’enfance.

Entretien avec un auteur qui a trouvé sa propre écriture, celle du dessin …


Au départ dans la publicité, comment es-tu venu à la bande dessinée ?


En fait j’ai toujours eu envie et j’ai toujours fait de la bande dessinée. Au départ c’était en dilettante, avec Jean Regnaud, et l’illustration me servait de gagne-pain, notamment dans les revues et publicités.

Même si c’est un monde que l’on ne connaît pas bien, l’illustration me permettait de bien gagner ma vie. Le récit graphique (bande dessinée) est différent de l’illustration, surtout parce qu’il est plus diversifié, malgré les fortes connotations qu’on peut lui donner. Aujourd’hui, j’ai beaucoup moins de temps à consacrer à l’illustration, et puis il faut constamment se renouveler. Avec la publicité, il est difficile d’avoir un univers à soi, surtout par le biais des commandes. C’est pour ces raisons que je souhaitais développer une œuvre plus narrative, avec mon propre univers.


Tu étais dans l’atelier Nawak, déplacé ensuite place des Vosges, et aujourd’hui tu es à la Piscine. Pourquoi ce choix de travailler avec d’autres auteurs, peux-tu en parler ?

Je préfère travailler avec des auteurs et copains, il y a une plus grande émulation. On s’est tous retrouvés dans l’atelier Nawak puis place des Vosges, j’étais un des seuls à travailler plus pour la jeunesse. Et puis on a tous débuté ensemble : Joann Sfar faisait son premier « pattes de mouche » à l’Association et Christophe Blain était sur son Carnet d’un matelot. On pensait qu’il y avait quelque chose d’autre à faire dans le milieu de la bande dessinée, et on voulait le faire…

Aujourd’hui, je suis à La Piscine en compagnie de Marc Boutavant, Delphine Chedru, Christian Aubrun, Paul Boiteau ou encore Nine Antico.

Quelle technique utilises-tu pour le dessin et la couleur de tes planches et récits pour la jeunesse ?

Je me sers plutôt du feutre-pinceau, et le grain apparaît avec cette technique et un papier épais. En ce qui concerne la couleur, c’est par ordinateur ! Le public en bande dessinée reste généralement bloqué par certains codes graphiques. Je joue avec les couleurs, avec des teintes différentes, plus rétro comme pour Ma Maman est en Amérique.

Tu étais présent cette année lors des « Rencontres Chaland » à Nérac. Yves Chaland, un des auteurs de la ligne claire… On ressent beaucoup l’influence de ce style graphique dans ton travail. Peux-tu nous expliquer pourquoi ?

Pour moi, la ligne claire n’est pas vraiment un style graphique mais plutôt une forme de narration. Je souhaite avant tout mettre le dessin au service de l’histoire. C’est un code graphique qui va à l’essentiel, avec un dessin plus lisible.

Je cherche à la manière de l’écriture manuscrite d’être le plus lisible, le plus clair dans mes propos. J’ai envie d’attirer un public qui n’est pas que celui de la bande dessinée. Je trouve que c’est un monde assez « ghettoïsé », car les lecteurs sont trop habitués à certains codes graphiques et narratifs. Je ne cherche pas ces codes, je veux servir avant tout mon récit, avant de montrer mon travail de dessinateur.


D’ailleurs, Les épatantes aventures de Jules ont été rééditées avec de nouvelles couvertures. Le Spirou se démarque aussi des précédents titres de la collection. Des couvertures qui ne fourmillent plus de détails, comme on le voit souvent en bande dessinée, mais vont à l’essentiel. C’était une volonté de ta part ?

Oui, c’était ma volonté, et toujours dans la même idée de rendre les choses plus claires. En littérature, on ne voit pas apparaître un chapitre entier sur une couverture. Alors pourquoi tout dévoiler sur une couverture de bande dessinée ? Je préfère traduire en gros, aller au plus simple. Pour Spirou, le drapeau belge fait partie du texte, il est plus significatif qu’un décor très fignolé. C’est l’idée que je me fais de l’ écrivain graphique. Une avalanche de dessin ne serait plus au service de l’histoire, et je souhaite avant tout raconter quelque chose.





Et justement, Ma maman est en Amérique traite avec justesse et tendresse de l’absence d’une maman, une histoire vécue par le scénariste … Ton dessin semble même plus simplifié pour mieux servir le récit. Comment avez-vous travaillé, avec Jean Regnaud ?

Le texte est en effet très fort, et je voulais me faire discret, me mettre au service de l’auteur pour faire passer toutes ses émotions. Nous avons souvent travaillé ensemble et il avait une vraie vision graphique de l’ensemble. Il notifiait les dialogues et je mettais en scène. Mon but était de dessiner les émotions, les attitudes et expressions. C’était un vrai dialogue joué et dessiné.

Quels sont les auteurs et ouvrages qui t’ont le plus marqué, le plus influencé ?


Enfant, je lisais les classiques. Je baignais dans l’univers de René Goscinny, Hergé, Peyo ou encore Morris.
Adolescent, j’ai découvert Hugo Pratt avec les aventures de Corto Maltese, et puis un jour je suis tombé sur Maus de Art Spiegelman. J’admire beaucoup son travail, le fait de servir son récit dur et touchant sur la Shoah en réduisant son dessin au minimum. Il n’y a pas d’artifice, au profit de l’histoire et de la dureté du propos.

Et puis j’aime le travail des copains : que ce soit Emmanuel Guibert, Riad Satouf qui traite bien l’adolescence, ou encore Marc Boutavant…


Tu t’amuses à détourner les contes classiques avec ta série des Sept ours nains. Que penses-tu du tour de force du Pinocchio de Winshluss en matière de détournement ?


C’est un auteur fantastique ! Il a mélangé le conte classique avec notre monde cynique. Il fait partie, selon moi, de ces rares auteurs qui se servent du dessin pour dire beaucoup de choses. D’ailleurs, pourquoi tant de gens regrettent les premiers Astérix ? On réalise alors toute l’importance narrative qu’apportait Goscinny.

En parlant de classiques, pourquoi t’es-tu éloigné des aventures adultes de Spirou ? L’éditeur a-t-il posé des conditions ?

Non, j’étais libre, les éditions Dupuis m'ont contacté et on m’a laissé carte blanche. L’idée m’est venue des questions que je me posais gamin, comme par exemple comment Spirou et Fantasio se sont-ils rencontrés ?

Dans Les Aventures de Tintin on apprenait comment s’était créé le lien entre chaque personnage. J’avais envie de répondre à ces questions. J’essaie aussi de faire des histoires que j’aurais aimé lire étant petit.

Et puis, je ne voulais pas que Spirou m’amène dans son univers, je souhaitais l’amener dans le mien, afin de me l’approprier, et de raconter ce que je voulais. Du coup, cela a amené beaucoup de pe
rsonne à lire Jules. Finalement, ces deux héros sont très proches, même si l’un parle de l’Histoire et l’autre des sciences.

Mais ce Fantasio est assez douteux au début de l’histoire …

Oui, mais seulement aux regard des adultes ! J’aime beaucoup jouer avec le lecteur, le fourvoyer, surtout avec les a priori que l’on peut avoir. Finalement, ce Fantasio n’a rien de pervers, et l’enfant ne porte pas le même regard sur cet inconnu en imperméable. Contrairement à l’adulte !

De la même manière, je me suis amusé à mettre en scène le lecteur lors de la scène dans la barque. Spirou va embrasser la jeune fille, quand soudain elle pense qu’un voyeur les regarde. Ce voyeur en question, c’est le lecteur, car les deux personnages nous regardent !


C’était la guerre mondiale et Le journal d’un ingénu traitent de la Se
conde Guerre mondiale. On retrouve dans ces deux livres des enfants de différentes nationalités qui « jouent » une guerre à leur échelle, pourquoi t’intéresses-tu à ce regard ?

L’humanité est immature et cela s’exprime dans l’agressivité dès le plus jeune âge. Pour moi c’est une manière de responsabiliser les gens, et cela dès l’enfance. Ces bagarres montrent de manière ludique et pédagogique ce que nous avons pu faire d’horrible.

As-tu fait des interventions en classe ou suscité des réactions de la part de jeunes lecteurs, lors des salons ?

Oui, j’aime rencontrer les classes, j’ai eu toutes sortes de réactions. Mais aujourd’hui j’en fais moins, par manque de temps…



Jules, Jean, un Spirou adolescent… tu aimes raconter des histoires autour d’enfants, des quêtes initiatiques… y a-t-il une raison ?


Au départ le média de la bande dessinée a été créé pour l’enfance. C’est mon moyen d’expression. Etre adulte c’est aussi renouer avec son enfance. Avec des titres comme Maus ou Persepolis, l’enfant peut s’y retrouver. On peut traiter d’un sujet difficile tout en le rendant très accessible, ce qu’a fait Marjane Satrapi. Il faut éveiller l’enfant à l’image, et la part pédagogique et didactique peut aussi passer par l’humour.



Et tous ces prix obtenus cette année, alors ça fait quoi ?


C’est vrai, je ne renie pas ces prix et c’est très encourageant. La bande dessinée destinée à la jeunesse est un milieu tellement dévalorisé, cela me fait plaisir d’y apporter quelque chose. Le Neuvième Art est un milieu qui se cherche encore aujourd’hui et qui pense obtenir ses lettres de noblesse avec des récits uniquement pour adultes. Personnellement je ne pense pas qu’il faille mettre de côté notre âme d’enfant.

Donc encore beaucoup de travail en perspective. Et quels sont tes projets ? 


Je viens de finir un troisième conte détourné sur mes sept ours nains, au Seuil. En ce moment, je suis sur un nouveau tome des épatantes aventures de Jules. Et je prévois un autre Spirou, car le premier s’arrêtait au début de la guerre. J’aime bien l’Histoire et l’expliquer avec un peu d’humour pour la rendre plus accessible et pédagogique. Une grande clarté dans mes propos et toujours le dessin au service du récit !

Un grand merci Emile Bravo et bonne continuation !




Entretien réalisé par Sarah Vuillermoz, L.P.


Vous pouvez aussi retrouver cette interview sur
le site de la librairie Oscar Hibou

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Published by Sarah - dans Entretiens
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