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10 février 2009 2 10 /02 /février /2009 15:54
Décembre 2008, me voilà sur la Highway 1, une des routes les plus célèbres des Etats-Unis. Plus précisément sur la California Dream Road, sur les pas de grands noms de la littérature américaine, John Steinbeck, Henry Miller, Jack Kerouac. Un certain Jean-Paul Sartre, accompagné de son amie Simone de Beauvoir, aurait lui aussi fait ce voyage…

Premier arrêt à Monterey.


« Monterey est une ville qui possède de longtemps une longue tradition littéraire. On s’y souvient avec plaisir et non sans gloire que Robert-Louis Stevensen a vécu là (…). En des temps plus récents, quantité de gens de lettres se sont installés autour du Carmel, mais on n’y sent plus le parfum ancien, l’antique dignité des vieux temps de la littérature. »*

En 1967, cette ville a accueilli le Pop Festival, un premier avant-goût de Woodstock. Janis Joplin, Jimmy Hendrix entres autres ont foulé ses rues de leurs pieds. Mais elle est surtout connue pour être la ville de John Steinbeck, celle de la plus importante partie de son œuvre. Entre la vallée de Salinas et Monterey, Steinbeck est aussi présent que lors de son vivant. Partout des gifts shops, des restaurants, et même des opticiens portent son nom. Steinbeck est mort. Steinbeck vaut de l’or.

« La ville de Monterey n’admettait pas qu’on jetât le déshonneur sur un écrivain. »*

De La Rue de la Sardine il ne reste ni chaos, ni puanteur. Ses habitants ne sont plus « des filles, des souteneurs, des joueurs de cartes et des enfants de putains »*, ce sont des touristes, des curieux qui ne font que passer, semant derrière eux des restaurants tous plus chers les uns que les autres, des boutiques de souvenirs et un gigantesque aquarium. Les lions de mer, les goélands, regardent d’un œil impassible ces étrangers en nombre qui défilent. Mais vous pouvez toujours vous consoler devant la splendeur et la grâce des méduses du Monterey Bay Aquarium…. Il suffit de quelque 25 dollars… Il y a un demi-siècle de cela, j’aurais pu payer l’entrée avec 125 grenouilles (vivantes) chassées pour le laboratoire de Doc, aujourd’hui je peux montrer mon étrange carte d’étudiante française, et gagner une pauvre réduction de quelques dollars…


Nous reprenons la route.

« La percée de la route, dont j’ai parlé plus haut, a nécessité d’énormes dépenses ; elle a été littéralement taillée à coups de mines dans les parois de la montagne. Elle constitue maintenant un tronçon de la grande voie internationale qui reliera un jour le nord de l’Alaska à la Terre de Feu. Quand elle sera achevée, l’espèce automobile, comme le diplodocus, aura peut-être disparu de la surface de la terre. Mais Big Sur sera toujours là, et en l’an 2000 sa population ne sera peut-être plus que de quelques centaines d’âmes. »**

C’est entre 1955 et 1956 qu’Henry Miller a écrit ces quelques phrases. Aujourd’hui, la route est là. Elle s’étend devant nous, tortueuse. La nuit commence à peine à tomber, le brouillard cache l’océan. Ça y est, nous y sommes… Dans la voiture, les adultes dévorent le paysage des yeux, l’enfant, quant à elle, chante.

Maintenant, l’enfant dort. Nous quittons pour le reste de la journée la vue de cet horizon brouillé pour entrer dans une forêt de séquoias et passer la nuit dans un gîte.

Le lendemain matin nous sommes à nouveau sur la route. Le ciel est bleu, plus aucune trace de brouillard et Big Sur réapparaît dans toute sa splendeur. Plus tard je reconnaîtrai une partie de mon impression dans le livre Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, où Miller compare cette région  aux oranges du Jardin des Délices de Bosch.


« Les oranges du Jardin des Délices de Bosch, comme je l’ai déjà dit, dégagent cette réalité baignée de rêve qui nous échappe constamment et qui est la substance même de la vie. Elles sont infiniment plus délectables, infiniment plus nourrissantes et riches en vitamines que les oranges sunkist que nous consommons journellement. Les oranges que Bosch a créées nourrissent l’âme ; le milieu où il les a plantées est l’impérissable verger de l’esprit devenu vrai. »**

Ce qui rend Big Sur exceptionnel c’est son ambiance. Miller a choisi d’y mourir, ses cendres s’y promènent encore sûrement. Il y a passé des années heureuses, bien qu’il ne nie pas que ce mode de vie ne soit pas particulier, parfois difficile.

« Dans un paradis on ne prêche ni n’enseigne. On mène la vie parfaite… ou on tombe dans l’ornière. »**

Nous arrêtons la voiture sur le bord de la route toutes les cinq minutes pour admirer le spectacle, scruter l’océan à la recherche d’un éventuel passage de cétacé. Dans les buissons, des oiseaux d’un bleu vif, des écureuils, se laissent tranquillement photographier. Un groupe de pélicans plane au-dessus de nos têtes. Les maisons sont rares, dissimulées. Celles que l’on aperçoit sont faites de bois et de verre, des plaques solaires habillent leurs toits, comment y tirer un câble électrique ?

F – « C’est ici qu’il faut qu’on s’installe. »

MOI – « F, je te laisse quelques mois ici et quand je reviendrais tu auras écrit un chef-d’œuvre. »

Silence.


« Comme il n’y a rien à améliorer dans le milieu ambiant, on se trouve tenté de s’améliorer soi-même. »**

A Big Sur, on a envie de poser définitivement ses valises. De créer et de comprendre.

« C’est ici à Big Sur, que j’ai appris à dire amen ! Et c’est ici aussi que j’ai compris la mystification de cette édifiante observation de Céline : « Je pisse sur vous d’une hauteur considérable ! » »**

Justement, j’aimerais comprendre…
 
Mais Miller l’a bien écrit, ou l’on s’adapte, ou l’on se voit contraint de s’échapper, au risque de perdre la raison. Kerouac, lui, n’y a fait que deux brefs passages.

«  Et moi, quand j’ai entendu par la suite des gens dire : « Oh, Big Sur, ça doit être beau ! » ma gorge s’est serrée, je me suis demandé pourquoi ce lieu a la réputation d’être beau, pourquoi on ne parle pas de l’impression de terreur qui s’en dégage, des rocailles blakéiennes qui grondent, agonie de la création, du spectacle qui vous attend quand vous descendez le long de la côte par une journée ensoleillée, écarquillant les yeux sur des kilomètres et des kilomètres d’une mer dévastatrice. »***

Kerouac était à la fois fasciné, émerveillé et terrifié.

Mc Way Falls, une cascade se jette dans l’océan. La beauté du lieu est frappante. Malheureusement il nous faut encore payer l’équivalent de 300 grenouilles pour ne pas avoir vu le parcmètre caché au fin fond de ce wild. Tout fini toujours par arriver.


« J’écrase ma petite Camel sur un rocher vieux d’un milliard d’années qui se dresse derrière ma tête à une hauteur incroyable. »***


Durant son séjour Kerouac était pris de délires. Le soir, il partait écouter le bruit des vagues qui se fracassaient sur la plage, se faisant un devoir d’en faire un poème. Sans lumière, il gribouillait ses impressions sur un cahier. La Mer, bruits de l’océan Pacifique à Big Sur, en est le résultat.

« (…)
Aroar, aroar, arah, aroo ____
Loutre-moi, loutre-moi fille-moi mer, toi,
__ moi, dernier lagon bleu au-dedans de
moi-même ; mer ____ Divine est la
substance qui recouvre la Mer ____
        De l’espace nous parlons
    De l’espace nous courons ___ Que pas une bouche
        n’avale la mer ____ Gavril ___
        Gavrock __ Le Chinois Cherson
        __ la mer du Vieil Ongle __ Votre
        Oreille tinte-t-elle ? Meurs, dis ?
            Toi, vierge, tentes-tu de me sonder ?

Mer d’antan, tu me lasses, lasse ne l’es-tu point ?
    La merde que tu vois ne te lève pas le cœur ?

    ces incessants coups de boutoir
    et ces grèves sableuses ____
(…)
»***


Fascinant, intriguant, inquiétant.
« Big Sur, ils l’ont appelé ce sable
ces rochers, cette rivière ?
»***

Big Sur ne laisse personne indifférent.
Un jour j’y retournerai. Et peut-être, je comprendrai.


Elisa Thépot da Siva, 2ème année Edition-Librairie

* extraits du livre de John Steinbeck, Rue de la Sardine, première publication en 1945.
** extraits du livre d’Henry Miller, Big Sur et les oranges de Jérôme Bosch, publié en France en 1982 par Buchet/Chastel.
*** extraits du livre de Jack Kerouac, Big Sur, première publication en 1962.

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