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12 février 2009 4 12 /02 /février /2009 16:49










ÔÉ Kenzaburô
Gibier d'élevage

Folio 2 €













TITRE


La traduction est-elle respectable ? Est-elle risible ? Qu'en est-il du titre ? « Gibier d'élevage », ça ne réfère pas du tout à des hommes affublés de bottes kaki qui parcourent les herbes hautes en singeant les vocalises de la palombe. De la démarche de la chasse, on ne retrouve dans ce livre que l'acte de capture et le processus de captivité. J'aime à penser que ÔÉ Kenzaburô ayant un rapport privilégié à la culture française, est capable de manier partiellement mais subtilement notre langage, et qu'il a donc pu traduire le titre ou au moins fortement approuver celui proposé par Marc Mécréant. « Gibier d'élevage », c'est un très bon titre. Oui, parce que l'intrigue se déroule autour de ce que l'on considère comme un gibier, et parce que les protagonistes ont l'impression de l'élever.


HISTOIRE

Les enfants d'un village isolé par sylves et montagnes du reste du Japon de la Seconde Guerre mondiale ressentent le conflit comme un baroud bien lointain jusqu'au jour où un avion vient s'écraser dans une forêt environnante. Le seul rescapé du crash est un soldat américain, que le village doit garder prisonnier en attendant les consignes des autorités militaires. Évidemment, le crash a rendu la seule route menant à la ville impraticable, et les autres chemins sont très difficiles d'accès.

L'arrivée du Soldat dans le village va constituer une aubaine pour les enfants, une distraction, la nouvelle activité de l'été : la compagnie ou l'observation effrayante, affolante et fascinante de cet homme grand, robuste, puissant, silencieux. Et noir. C'est la première fois que les jeunes de ce ménil retiré voient un Noir, ce qui les intrigue innocemment au plus haut point, alors que les adultes retravaillent leurs préjugés.


    « Qu'est-ce que vous allez en faire, de ce type ?
    - Le garder à l'engrais jusqu'à ce qu'on sache ce qu'on en pense au chef-lieu.
    - Le garder à l'engrais ! Comme un animal ? fis-je quelque peu stupéfait.
    - C'est unebête, rien qu'une bête, dit mon père avec gravité. Il pue comme un bœuf.
    - J'aimerais bien le voir, suggéra mon frère en observant mon père. »



ÔÉ KENZABURÔ & GIBIER D'ÉLEVAGE

Par un style et des thèmes percutants,
ÔÉ Kenzaburô fait de Gibier d'élevage un texte marquant. Il met alors en évidence la crasse sous deux aspects : d'un côté la Crasse de la Guerre, mais pas celle du combat à proprement parler, seulement ses répercussions sur les conditions de vie civile, et de l'autre, la Crasse Humaine, l'intérieur un peu contaminé, malsain, détérioré de l'adulte. Puis au cœur de cette misère du peuple et du développement d'une race à part entière qu'est l'Adulte pourri, l'auteur se joue des mots et s'amuse de l'utilisation de termes spécifiques, ce qui déride le lecteur, jusqu'à le faire sourire.

ÔÉ Kenzaburô est né en 1935 sur Shikoku, donc sur un île un peu éloignée, rurale, aux habitants très habitués à leurs coutumes et art de vivre, parfois... rustiques, peu évolutifs dans leurs idées... , primitifs. Il a suivi des études de littérature française en se rendant à Tokyo. Ôé s'imprègne alors d'existentialisme en le nuançant et en l'enrichissant grâce à une vingtaine d'années de recul et à un vécu tout à fait différent de celui de Sartre. De même, il découvre Rabelais que l'on ressent généreusement dans ses procédés d'écriture, avec des images très fortes, des accumulations, des descriptions, cette utilisation de termes spécifiques (que Rabelais-le-médecin adorait employer), et un cynisme pertinent.

La naissance d'un enfant « handicapé mental » bouleverse entièrement la vie de
ÔÉ Kenzaburô, qu'il consacrera dès lors à son fils devenu omniprésent dans ses écrits. Il reçoit le prix Nobel de littérature en 1994.


Gibier d'élevage date de la vie étudiante de Ôé, à Tokyo, alors qu'il est déraciné de sa province natale, qu'il découvre l'existentialisme et subit de plein fouet le désespoir d'après-guerre. D'où le décor un peu sombre. Certains le voient comme celui qui rejetait le système de valeurs de la société et reflétait les interrogations et inquiétudes de la génération d'après guerre, ou encore celui qui incarnait la crise/prise de conscience d'un pays emporté dans une fuite en avant..., ce qui n'est pas tout à fait burlesquement abracadabrant, si l'on fait abstraction du côté étoffé-illuminé de cette vision.

Le narrateur de Gibier d'élevage fait partie de ces enfants, gamins de village, qui s'amusent d'un rien, et ont développé une imagination débordante en matière d'élaboration de jeux avec des bouts d'os récupérés dans les cendres d'un crématorium, ou des chiots sauvages qu'on tente d'attraper en se laissant mordre à l'hémorragie... Des enfants surtout complètement délaissés par des parents fondamentalement absents. Les adultes ne sont pas très chouettes. D'ailleurs, à la fin du livre, deux meurent, dont un plutôt sympathique, mais on ne retiendra que l'enfant blessé à la main. C'est l'amertume.


ÔÉ Kenzaburô
, Gibier d'élevage : déshumanisation au premier plan [1], rapport d'un décor au second plan [2], maestria foncièrement [3].


   1. Le Soldat traité comme un animal
   2. Le Japon de la Seconde Guerre mondiale
   3. Le Style habile & virtuose de l'auteur


MANSOUR Camille - 1ère année Edition/Librairie

Sur Gibier d'élevage, lire également l'article de Jean-Baptiste.
Voir aussi les fiches sur Agwii, le monstre des nuages
et Dites-nous comment survivre à notre folie.

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Published by Camille - dans Nouvelle
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