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18 février 2009 3 18 /02 /février /2009 08:25
Entretien avec François Rannou, éditeur de poésie à La Rivière Échappée, sur l’édition numérique.

La Rivière Échappée existe depuis 20 ans ; elle était hébergée jusqu’alors par différents éditeurs (Apogée, L’Act mem). Elle est dirigée par François Rannou et Mathieu Bosseau, tous deux impliqués dans l’édition numérique.  Une autre collection de François Rannou, l’Inadvertance, est hébergée sur le site publie.net de François Bon. L’entretien a eu lieu au domicile de François Rannou, le 29 Décembre 2008 dans son antre aux murs tapissés de livres.


Comment percevez-vous le marché du livre aujourd’hui ?

Il est à la fois très divers et très ouvert. Le marché continue à fonctionner de façon traditionnelle, on voit dans les librairies les mêmes livres, les mêmes gros éditeurs.

On note aussi l’apparition d’un tas de possibilités puisque parallèlement à ce marché se met en place une autre économie du livre, qui est celle du numérique. La micro-édition quant à elle existe depuis très longtemps, elle est discrète mais existe tout de même. L’économie du livre se fait à plusieurs niveaux.

Les libraires se plaignent de la baisse de l’achat de livres, mais ont-ils vraiment pensé à l’évolution de leur métier ? Est-ce qu’ils ne se cramponnent pas à des acquis, sans vouloir vraiment essayer d’évoluer ? Il est impératif qu’ils changent et qu’ils bougent sinon ils finiront comme les disquaires et disparaîtront. Le livre numérique est peut-être le moyen pour les libraires de redevenir de vrais libraires, comme au XIXe siècle où on avait des libraires-imprimeurs.

Avec François Bon, on fait une expérience et on se rend compte que l’économie du livre est vraiment en train de changer et que ça se passe de moins en moins chez les libraires. Par exemple à Rennes dans quelle librairie aller ? Le client insatisfait se dirige vers internet pour passer ses commandes chez des petits éditeurs absents des rayons des librairies.


Selon vous, où en sont les éditeurs face à la numérisation du livre ?

Les grands éditeurs ont tout intérêt à numériser leurs livres et leur fonds pour que les gens puissent les consulter. Tout cela a bien évidemment un coût puisque cela doit passer par des voies commerciales. Les éditeurs doivent mettre au point des stratégies telles que celle du e-book de Sony où des alliances se sont faites avec Hachette, la Fnac… Ils sont en train de mettre en place des stratégies mais ces dernières sont trop restrictives. On ne pourra jamais empêcher les gens de télécharger quelque livre que ce soit. Si on veut vraiment que le e-book se développe, il faut laisser plus de liberté aux gens. Les grands éditeurs essayent de donner l’image de quelque chose d’exclusif et cela va enfermer l’outil, qui finira par être obsolète avant même d’avoir existé.

François Bon m’a demandé de participer il y a un an et demi à une aventure qui s’appelle publie.net, l’idée est de publier sur internet des livres que des gens puissent télécharger pour 5,50 euros sur leur ordinateur ou sur leur e-book. Le lecteur numérique est portatif, on peut visionner le livre directement sur l’écran tandis que sur l’ordinateur, la lecture est plus difficile. Il existe toujours la possibilité de télécharger le livre pour ensuite l’envoyer à un imprimeur numérique. Il reçoit à son domicile le livre qu’il a commandé pour un prix très modique car entre le fichier qu’il a téléchargé et le livre qu’il a fait imprimer, il obtient un livre pour 10 euros et il aura un très bon livre.

Les libraires ont peur de l’édition numérique, car ils estiment qu’il s’agit d’un marché qui peut leur échapper. Cette attitude me semble étrange, et c’est ce que j’essayais d’expliquer à une libraire de Rennes en lui disant qu’en s’abonnant à une maison d’édition, elle s’abonne à tout son catalogue. Elle a la possibilité de lire, de choisir, de ne plus avoir des stocks de livres. Il n’y a plus de diffuseur qui vient la voir, ni de distributeur. C’est un gain de temps qui lui donne la possibilité de choisir le livre et de le faire imprimer au nombre d’exemplaires qu’elle estime pouvoir vendre. Elle vendra ces livres car elle aura lu le livre, qu’il y aura un contact avec le client qui viendra et reviendra la voir, parce que le client et la libraire auront eu un échange et pas seulement d’ordre économique mais d’ordre intellectuel. Le libraire redevient chaînon de la chaîne intelllectuelle. Économiquement c’est tout à fait intéressant pour le libraire qui percevra une marge plus importante. C’est également intéressant pour l’éditeur qui n’aura ni diffuseur, ni distributeur à rémunérer, ainsi que pour l’auteur qui percevra plus d’argent. Cela signifie pour des libraires qui veulent vraiment diffuser de le littérature, qu’ils peuvent arriver à créér un réseau de résistance et créer une nouvelle alternative qui serait de passer par de nouveaux moyens techniques. Au lieu d’en avoir peur, il faudrait qu’ils arrivent à faire ce choix-là, tout en sachant que cela nécessiterait la modification du statut du libraire.

Certains libraires ont eu l’idée de mettre des bornes dans leur point de vente, comme si cela pouvait remplacer le vrai livre papier, mais ce n’est pas l’intérêt de l’édition numérique.

Pour François Bon, l’important c’est que les textes puissent passer, il n’est pas attaché à la forme papier de façon fétichiste. Je pense quant à moi qu’on aura toujours besoin de l’objet papier, tout dépend de la façon dont on conçoit son rapport au livre. Pour moi, l’objet restera toujours important. Mais les deux peuvent très bien cohabiter et être complémentaires. Cela obligerait à remettre complètement en cause, la chaîne économique telle qu’elle existe et du coup, cela supprimerait forcément des intermédaires. Ce qui donnerait beaucoup plus de vigueur à la création. Le lecteur ne chercherait plus simplement un livre mais un échange avec quelqu’un qui a lu et qui a réfléchi, c’est-à-dire véritablement une oeuvre de conseil et de découverte, ce qui est réellement le rôle du libraire.

Le libraire devra sélectionner l’offre des éditeurs, il subira moins de pression dans la mesure où les éditeurs ne pourront plus lui imposer des cartons. Il faut que de nouvelles règles se mettent en place, elles ne doivent pas être une manière de prolonger ce qui se fait déjà sous forme papier. Cela implique une prise de conscience politique.


Que pensez-vous des lecteurs numériques tels que le Cybook et le Reader ? Pour quel public ? Quel confort de lecture ?

Ces lecteurs numériques peuvent être utilisés à tous les âges. Ils s’adressent à un public qui bouge et qui au lieu d’avoir une valise pleine de livres en vacances, apporte son e-book. Si on est chercheur on a aussi intérêt à travailler sur e-book. Personnellement, ce n’est pas une utilisation que je ferais chez moi, c’est seulement lors de mes déplacements que j’en aurais l’utilité. Ce sont des registres de lecture différents.


Le e-book peut s’adresser à des lecteurs curieux, à des personnes adeptes de nouvelles technologies, à une population jeune qui va sur internet. Cet intérêt des jeunes pour internet me ravit et il n’y a aucune raison de les en empêcher. Ce qui important c’est ce que l’on met à leur disposition. Si on leur donne la possibilité d’aller vers la littérature, eh bien tant mieux. Il faut que cette médiation existe, c’est à-dire qu’il y ait cette possibilité de toucher le lectorat par l’école, l’université, la presse, les lectures publiques, les librairies. Il faut qu’on puisse montrer au lecteur que la poésie existe et qu’on peut se l’approprier librement. Si quelqu’un essaye de télécharger un livre sur publie.net eh bien tant mieux. La politique de François Bon est d’être assez offensif, il y a beaucoup de livres qui sortent, il y a beaucoup de choix. Les personnes reçoivent une alerte lorsqu’il y a une nouveauté, il y a donc une incitation au lecteur et cela ne peut être que positif. Le média n’est rien, ce n’est qu’un moyen. Les blocages sont plus dans la tête que dans la réalité des faits.

En ce qui concerne le confort de lecture, j’avoue que c’est encore un peu limite, voire désagréable. Je suis un peu déçu, mais je sais néanmoins que le Cybook est de meilleure qualité que ses concurrents, mais je pense qu’il y a encore beaucoup de progrès à faire. Ce sont les toutes premières générations, dès que les appareils seront très perfectionnés, avec un beau design, et pas trop chers, les gens sauteront dessus. Un livre de photographie couleur pourrait tout à fait être lu sur e-book avec un bel écran, une belle ergonomie, ça pourrait être quelque chose d’extraordinaire mais ça demande à être développé.

Il faut que les gens soient informés et comprennent que le livre papier et le livre numérique peuvent s’additionner. On est au tout début de quelque chose qui va se mettre en place.


Est-ce en partie votre vision de l’avenir de l’édition qui a causé la rupture avec les éditions Apogée ?

Au départ, c’est un état de fait, l’éditeur ne s’intéressait pas à la collection de La Rivière Échappée. Il ne faisait même plus les demandes auprès du CNL. Le diffuseur ne parlait jamais des livres de la collection aux libraires. L’éditeur, à qui je ne jette pas la pierre, ne faisait rien pour que le livre se vende, pour que le livre puisse rencontrer des lecteurs. En tant que directeur de collection, je faisais pratiquement tout. À quoi ça sert de travailler si on ne donne pas sa chance au livre ?

L’éditeur, c’est celui qui fait naître. Faire naître un livre ce n’est pas seulement lui donner une forme papier, le faire naître, c’est le faire vivre. Je me suis dit que ça ne pouvait pas durer. Je me suis renseigné sur les différentes possibilités que je pouvais avoir d’imprimer un livre et j’ai choisi la solution numérique. Pour moi, la possibilité numérique c’est des livres papier faits sur impression numérique. Maintenant, il y a des livres électroniques, ce sont les livres que je fais avec publie.net, c’est-à-dire un livre qui se présente sous la forme d’un fichier que je télécharge. Le livre sous forme d’impression numérique, c’est un livre que je vais envoyer sous la forme d’un fichier à mon imprimeur numérique qui va faire le livre en fonction du papier que je lui demande, du format que je lui ai donné et qui va me sortir un livre à l’exemplaire. Il peut tout aussi bien m’en sortir 1 ou 100… Je trouve que c’est d’une souplesse incroyable. Pour que ce soit rentable à l’offset il faut que j’en tire 1200. Le but c’est de sortir un livre pour le nombre de lecteurs qu’il va toucher.

Je suis éditeur depuis 20 ans, j’ai fait des livres et il y a certains d’entre eux que j’ai par caisses entières chez moi, parce qu’on les imprimait par 600 pour que le coût soit moindre. Le problème c’est, à quoi ça sert que j’en tire 600, si je ne peux pas les diffuser ? Autant en tirer sur impression numérique en m’adaptant au lectorat. De plus le livre n’est jamais épuisé puisque le catalogue est toujours vivant.

Je travaille avec Identic, un imprimeur numérique à Rennes, ancien imprimeur offset. La qualité est supérieure dans l’impresion numérique. J’ai un papier qui n’est pas transparent, j’ai un beau papier verger tramé, un peu moiré et bien épais, j’ai une belle couverture, une très belle qualité de reliure. Il n’existe aucue déperdition au niveau de l’encrage et par conséquent ça revient à moins cher que l’offset.

Pour des petits éditeurs comme nous, ça permet aux textes de circuler de façon beaucoup plus libre et de façon beaucoup plus souple. Je ne m’endette pas.

Ce système permet de s’adapter au rythme du livre de poésie qui ne tourne pas comme un roman. Il lui faut un, deux voire trois ans pour qu’il fasse parler de lui, qu’il trouve son lectorat. On est loin de la production, avec des conditions traditionnelles de diffusion d’un livre comme d’un produit. Je suis assez têtu et obstiné, et je sais qu’il vaut mieux faire moins de livres, les faire bien et durer. Il faut trouver de nouveaux lecteurs de façons très diverses et s’adapter, c’est pourquoi, je me suis laissé convaincre, par la personne avec qui je travaille, de nous inscrire sur Facebook. C’est intéressant de rencontrer des gens que l’on ne pourrait pas toucher ailleurs.

Pour moi l’édition numérique, c’est vraiment la solution, elle permet de ne pas crouler sous les frais de stockage et c’est sur cette question que je me suis interrogé avec l’éditeur Apogée.


Quelle est votre politique de numérisation ?

Mathieu Brosseau est l’autre éditeur de La Rivière Échappée, nous venons tous deux de publier un livre dans notre maison d’édition: cela n’arrivera qu’une fois. Lorsque l’on redémarre quelque chose, il est important de s’engager et de montrer que l’on croit à son propre projet. Lorsque François Bon, m’a sollicité pour entrer dans publie.net, il m’a demandé un premier texte. C’était une façon de montrer que je m’engageais dans une entreprise.

Mathieu Brosseau s’occupe actuellement du site de La Rivière Échappée, il était lui-même lecteur de la collection avant d’y travailler. C’est une personne qui s’intéresse beaucoup à l’écriture, et qui manie avec habilité tous les outils modernes. Je veux que petit à petit, il prenne le relais et que quelque chose se transmette et que ça dure. C’est l’enjeu !

 Le but de ma présence sur publie.net est de faire en sorte de publier de jeunes auteurs, et de republier des textes qui sont pour moi importants. Alain Hélissen et Vannima Maestri sont des personnes plutôt liées à Java, à la poésie performante, à la poésie concrète, à la poésie sonore. Jean-Luc Steinmetz et André Markowicz sont plutôt des poètes dits lyriques. Même si je ne crois pas trop aux étiquettes.

L’idée est de donner au lecteur de publie.net un paysage assez objectif de ce qui se fait aux éditions de La Rivière Échappée et qui me semble vraiment de qualité. Il y a certains auteurs que je juge trop caricaturaux, voire malhonnêtes dans leur travail et donc ils ne m’intéressent pas et je ne les publierai pas.

Je veux que publie.net soit le reflet de ce que je peux avoir envie de lire et pas forcément le reflet de ce que je peux avoir envie d’écrire. Je me place en tant que lecteur.

Le site permet aussi à un éditeur qui a une plus grande visibilité que La Rivière Échappée comme Gallimard, Flammarion de regarder ce que l’on fait et de décider de publier l’un de nos titres dans sa propre structure. Ainsi, ce site est celui d’une véritable maison d’édition, mais c’est aussi une vitrine pour d’autres éditeurs qui peuvent ainsi découvrir de nouveaux auteurs.

À La Rivière Échappée, on va publier un fois par an un livre de du Bouchet parce que ses textes sont absolument extraordinaires et nous voulons le mettre en avant. On va publier des écrivains contemporains, des gens qu’on a déja publiés, des jeunes auteurs, ainsi qu’une anthologie internationale chaque année. L’idée c’est de faire une sorte d’anthologie permanente, en ouvrant le paysage français à d’autres littératures, à d’autres visions. En France, on ne lit pas de poésie, elle est très hermétique et très renfermée sur elle-même..

On veut également travailler avec des photographes, des musiciens. On voudrait que la poésie aille à la rencontre d’autres langues et d’autres arts et éviter qu’elle soit toujours en lien avec la philosophie. Lire un poème c’est aussi faire une expérience concrète du corps, ça passe par les gestes et par la voix. Certains des livres de La Rivière Échappée ont été enregistrés et on peut les écouter sur le site. Le site vient ainsi rendre plus concrète une poésie qui semble a priori difficile. Selon moi, toute poésie est facile, à partir du moment où on se sent libre de l’interpréter et c’est à ce moment-là que le texte prend corps. Il faut oser faire des propositions. On ne lit pas un poème pour comprendre son sens. Je veux que la poésie se transmette, qu’elle soit un plaisir.

J’ai également le projet de faire des livre au format “petit ours brun” avec des poèmes classiques pour les enfants, pour que les parents lisent de la poésie à leur enfants.


Selon vous, la numérisation viendra-t-elle freiner les ventes papier comme les libraires le craignent ?

Je n’y crois pas du tout. Très concrètement à La Rivière Échappée, on fait des livres papier, on passe par une diffuseuse (L’Astre) et en même temps je m’occupe sur publie.net d’une collection de livres électroniques. Si j’ai fait cette collection sur ce site c’est parce que certains livres sans le net, ne seraient pas visibles ailleurs. Moi, en tant que maison d’édition papier, je ne peux pas faire des livres de 200 pages, publie.net le peut et fait en sorte que les livres épuisés chez les éditeurs ne soient pas morts mais qu’ils puissent continuer à exister. Cette entreprise fait en sorte que l’on puisse les télécharger, les lire sous forme éléctronique ou sous forme papier et que du coup, persiste cette mémoire de l’édition. Tous les auteurs qui n’ont pas eu la chance d’être chez Flammarion, chez Gallimard et qui sont pourtant des auteurs importants n’ont souvent plus leur livre disponible. Il est pourtant important que des auteurs puissent voir leur livre exister pour trouver de nouveaux lecteurs. C’est cette possibilité-là qui montre la pertinence de l’entreprise de publie.net.


Marion Dahyot, L. P.

Retrouvez La Rivière Échappée sur http://www.lariviereechappee.net/
Retrouvez publie.net sur http://www.publie.net/


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Published by Marion - dans Entretiens
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