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25 février 2009 3 25 /02 /février /2009 08:17
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Laurent MAUVIGNIER
Ceux d’à côté
Editions de Minuit, 2002



    

















Laurent Mauvignier n’est pas un auteur comme les autres. Préférant s’éloigner de toute médiatisation, il ne nous livre que très peu d’informations sur sa vie. Nous savons qu’il a 40 ans et qu’il est diplômé des Beaux Arts. Il est l’auteur de six livres, tous publiés aux éditions de Minuit. Dans ces récits, il explore des thèmes difficiles (le suicide, la perte d’identité, le viol, etc.) par le monologue. Laurent Mauvignier incarne des voix qui sont totalement dans l’introspection.

Dans  Ceux d’à côté, il fait s’entrechoquer deux monologues. Deux personnages qui croient ne pas se connaître mais qui sont intrinsèquement liés. L’un est le violeur, l’autre la meilleure amie de la jeune fille violée. Ces deux voix semblent antagonistes ; en réalité, ce sont les mêmes.



L’Ecriture du vide


Le monologue est l’écriture du moi interne qui exprime sa sensibilité, son être profond. Pourtant, les personnages de Mauvignier se caractérisent par leur absence d’identité. L’écriture va donc tendre à combler ce vide, à essayer de se comprendre. Le monologue permettra peut-être d’aller au cœur des choses ?

Prenons l’exemple de Cathy, l’héroïne du livre ; elle est toujours en quête d’elle-même mais ne parvient jamais à se définir. Ses pensées tournent en rond, elle ne donne aucun sens à sa vie. La seule unité qui parcourt son être est ce sentiment de vide qui l’accable. Du coup, pour pallier ce manque, elle se donne une quantité de leurres qui lui font croire qu’elle vit.

 « Il faut se donner des choses à vivre sinon, c’est tellement la même journée. »

Cette jeune fille a un regard extrêmement lucide sur la vie et son insoluble lassitude finit par nous placer devant notre propre vide interne, nous offrant une expérience de lecture vraiment particulière. D’autant  que pour combler ce vide, elle va accaparer le viol de son amie et revivre chaque soir sa souffrance.

« Comme s’il fallait que ça lui soit arrivé à elle pour que moi je puisse parler et me rendre plus intéressante. »

Elle n’a trouvé qu’un moyen pour exister : voler les fissures profondes des autres.
   

La voix d’un monstre

Faire parler un violeur est un pari dangereux et le monologue nous place devant un aspect d’autant plus pervers que tout se passe comme si le violeur se confiait à nous. Comme Cathy, cet homme se définit par son incapacité à se comprendre et à s’établir dans l’ordre social. Ainsi, pour exister, il se mue en violeur et nous exprime sa longue plainte, sa souffrance de ne pouvoir s’identifier que par le viol.

« S’il savait ce que j’ai fait, c’est ça, ce que j’ai fait et non pas qui je suis. Parce que je n’en sais rien, de qui je suis. »

Comme dans ces romans noirs américains, l’homme ne s’explique plus par son esprit mais par ses actes. De cela va jaillir la violence qui sommeille en chacun d’eux.

« Le monde ne me touche pas. »
   
L’homme est dépouillé d’émotion, complètement désillusionné.

« En moi, il n’y avait plus que de la sauvagerie prête à mordre. »

On ressent bien l’influence du behaviorisme. La société a fait perdre aux hommes leurs rêves, espoirs et ambitions, jusqu’à ce qu’ils ne puissent plus se réaliser autrement que dans la violence et dans la barbarie.

Mauvignier et son rapport à l’écriture

Mauvignier a mis longtemps avant d’assumer l’acte d’écrire qu’il rejetait continuellement. Jusqu’au jour où il n’a pu combattre plus longtemps cette fatalité. Elle s’est imposée à lui. Tout comme ses personnages, il n’a pas pu faire autrement. C’est cette nécessité qui va faire naitre la densité. Son style est simple, terre à terre. Il refuse les envolées lyriques et son texte gagne ainsi en profondeur. Cette écriture épurée va au cœur des choses et cette impudeur est gênante car elle nous met face à la perversité humaine.

 « On est quelques-uns à marcher au-dessous de l’humanité. On aurait bien voulu mais on n’a pas choisi, comme eux croient à tout bout de champ qu’on choisit sa vie. »

 Mauvignier utilise un vocabulaire de tous les jours, sans simagrées, ce qui rend son texte plus proche de nous. De plus, ses constructions phrastiques se répètent souvent. C’est une écriture qui tourne en rond, comme ces personnages qui se cherchent sans jamais pouvoir se réaliser. Ce style transmet l’essence même des personnages. Même s’il peut être vu comme froid et distant, il est légitimé par le fait que l’auteur ne l’a pas choisi. Mauvignier ne ment pas à son lecteur, cette écriture, c’est lui. De cela découle une véritable harmonie entre l’auteur et ses personnages. Ses protagonistes sont ce qu'il aurait pu être s’il n’avait pas eu l’écriture. Le romancier met du noir sur une page blanche pour pallier le vide de l’existence, comme le violeur commet l’irréparable pour se voir vivre. C’est vraiment une image torturée du réel, Mauvignier et ses personnages ne forment plu
s qu’un  pour nous transmettre une vision lucide et cruelle du monde.


« Ceux d’à côté » sont donc tous ces gens qui ne sont pas doués pour la vie. Le monde, il le regarde de l’extérieur sans jamais pouvoir s’y intégrer. Dans toutes ses œuvres, Mauvignier exprime cette distance qui le sépare du monde. Des titres comme Dans la foule, Loin d’eux, prouvent bien ce retrait des personnages qui ne peuvent pas se définir socialement. La lecture des textes de cet auteur est douloureuse pour le lecteur qui ne peut s’empêcher de s’identifier à ces personnages dénués de toute personnalité. Cette sensation de ne pas être soi-même, de devoir vivre « comme les autres », nous l’avons tous plus ou moins ressentie. Mauvignier, lui, la pousse à l’extrême. Il touche ainsi les frontières de l’esprit de l’homme qui doit violer pour exister. Ce vide de l’être a des conséquences d’une grande violence et Mauvignier ne nous donne aucune solution pour nous en sortir. Nous sommes là et nous subissons le monde. Un témoignage sans échappatoire qui nous frappe en plein cœur.





Margaux Lamongie, A.S. Ed. -Lib.





Site consacré à l'auteur :





 

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