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1 mars 2009 7 01 /03 /mars /2009 18:46




Alfred DÖBLIN,
Berlin Alexanderplatz,

Traduit de l’allemand par Zoya Motchane
Gallimard, 1981,
coll. Folio




















L’AUTEUR


Alfred Döblin (1878-1957) est un médecin et écrivain allemand d’origine juive. Durant sa « période berlinoise », il écrit beaucoup d’articles sur des pièces de théâtre, des films qui sont donnés dans la capitale et dans lesquels il décrit la république de Weimar. C’est à cette époque, en 1929, qu’il écrit son roman le plus célèbre, Berlin Alexanderplatz. Dès l’arrivée d’Hitler au pouvoir en 1933, sentant le vent tourner en sa défaveur, il entame une période d’exil en Suisse et en France, qu’il quitte en 1940 pour les États-Unis. Il finit sa vie de retour en Allemagne et laisse derrière lui une dizaine de romans, plusieurs recueils de nouvelles, des essais théoriques absolument novateurs sur la littérature en général et la fiction en particulier, des ouvrages philosophiques, des articles et des essais politiques, sans compter un récit autobiographique et quelques incursions au théâtre. Il reste cependant très méconnu et est toujours associé à son roman le plus fort, Berlin Alexanderplatz ; je vais essayer de vous montrer les différents aspects qui en font un livre d’exception.


L’HISTOIRE


Le livre nous introduit directement dans la vie d’un détenu nommé Franz Biberkopf qui, libéré, va retrouver Berlin après quatre ans d’emprisonnement. C’est d’abord un choc mais très vite il va monter son réseau de ventes de journaux et gagner une situation aisée. Mais très vite aussi il déchante et perd tous ses biens. Bientôt il va faire la rencontre de Reinhold un personnage clé qui sous ses airs d’ami proche va concourir à sa perte…

Ce roman décrit les coups bas crapuleux de Berlin dans les années 1925 à 1930 mais aussi l’impossibilité pour un homme de rester honnête et droit. Franz Biberkopf nous apparaît comme un repenti qui veut rester honnête ; cependant l’histoire va nous démontrer tout le contraire.

Ce personnage fait à mon sens figure d'antihéros car il suscite à la fois pitié et répulsion. On a envie de l’aider en effet mais en même temps on se dit qu’il mérite finalement son sort et qu’il est seul maître de son destin.

LES SPÉCIFICITES DE L’ŒUVRE

Alfred Döblin utilise premièrement  dans ce roman un procédé de «collage», c'est-à-dire qu’il va insérer dans son texte  des poèmes, des chants patriotiques allemands de l’époque, des références bibliques, des extraits de journaux qui finalement produisent la modernité du récit et en même temps modifient toutes nos habitudes de lecture. Ce procédé a aussi été utilisé par John Dos Passos dans son livre Manhattan Transfer où de la même manière il se sert de ces collages pour décrire New York.

Souvent les «interventions» de l’auteur tombent comme une sentence et prennent une forme moralisatrice lorsqu'elles portent sur la situation dans laquelle se trouve Biberkopf. Par exemple, la phrase «Il y a un faucheur qui s’appelle la mort. Il tient son pouvoir du Dieu éternel»  revient souvent dans l’écriture de Döblin et à la fin l’auteur ne prend même plus la peine de finir sa phrase mais écrit juste «Il y a un faucheur ….». Ce qui a déjà un effet morbide en anticipant sur le sort du héros et installe une certaine complicité avec le lecteur.

En second lieu, Döblin nous montre subtilement les pensées de son héros et donne également son avis. Tantôt c’est Alfred Döblin qui raconte les faits. J’ai eu le sentiment que plus l’histoire avançait, plus il intervenait, surtout à partir du chapitre (livre) six. Il emploie un ton beaucoup plus dur et fataliste comme si on ne pouvait que s’attendre au sort de Biberkopf, ce qui rend son discours d’autant plus fort ; au détour d’une page, on peut ainsi passer du rire aux larmes, car il peut être tout aussi bien ironique que funeste.

Tantôt on voit Berlin du point de vue de Franz Biberkopf et c’est là qu’on découvre l’ampleur du personnage mis au point par Döblin. Toujours soumis à l’influence des personnages qui l’entourent, Biberkopf est instable dans son mode de pensée. C'est-à-dire qu’on peut le voir résolu à faire le bien le matin et plein de pulsions meurtrières le soir. Il est parfois incohérent dans son discours et ses actes. Pour preuve, après avoir été trahi par son ami Reinhold, il n’hésite pas à revenir vers lui et le fréquenter de nouveau quelques mois plus tard. Ce personnage est parfois naïf et il peut agacer lorsqu'il se laisser balader sans se remettre en question ni se méfier de ceux qui l’entourent. Le sachant en proie aux contradictions, on n’est presque plus étonné au bout de quelques péripéties  de voir ses malheurs empirer.

Ces éléments rendent à mon sens la lecture difficile dans le sens où Biberkopf n’est pas un personnage simple et qu’il faut s’y accoutumer, mais c’est ce qui fait la particularité de l’œuvre.

Enfin la question du titre m’a interpellée, pourquoi avoir choisi le nom d’une place pour décrire l’histoire d’un seul homme ? Pourquoi ce lieu et pas un autre ?

C’est d’abord un symbole berlinois. Dans le contexte de l’époque la place Alexandre (ou Alexanderplatz) et son quartier étaient un lieu de commerce en plein essor, de corruption. C’est, dans le livre, le premier lieu où Biberkopf se retrouve après sa sortie de prison et donc ce lieu est symbole de son retour dans un monde rempli de vices et de tentations auxquels il va faire face. C’est aussi le nœud des transports en commun et on peut le comparer à une pieuvre qui s'étirerait sur toute la ville, maintenant ainsi la corruption.

C’est en effet le point de départ de Biberkopf dans Berlin et un lieu dont on n’entend presque plus parler par la suite. Un peu à la manière de Voyage au bout de la nuit de Céline, on part d’une place, ici l’«Alexa» comme le disent les Berlinois ou la place Clichy pour Céline ; puis les deux auteurs décrivent la vie de ces quartiers, les hommes qui y vivent et leurs vices.

A première vue cette lecture est déroutante mais l’intérêt pour le sort qui attend Franz Biberkopf  nous oblige à continuer. Les collages modifient certes nos habitudes de lecture mais nous rendent, nous lecteurs, d’autant plus présents dans le livre. Cela pose des questions car même si cette histoire inventée se déroule dans une autre époque, on peut aisément l’assimiler à des faits actuels.

Les descriptions de la ville et notamment des différents quartiers sont poignantes, et voir mentionnés des noms de rues dans lesquelles vous êtes vous-même allé donne l’impression qu’on a fait le même parcours que Biberkopf. Le phénomène est d’autant plus troublant qu'on peut suivre les rues sur une carte tout en lisant. On découvre ou redécouvre ainsi la ville les quartiers Friedrichschain, Prenzlauer Berg.

Mon seul regret et qu’il n’y ait pas plus de références au contexte économique et politique de l’époque, étant donné qu'Alfred Döblin a vécu l’avènement de Hitler et la crise économique de 1929. Mais peut-être était-ce la volonté de Döblin de ne pas en dire plus sur le monde qui l’entourait.

Morgane, 1ère année BIB-MED


Un film de Rainer Werner Fassbinder a été tiré du roman. Un site lui est consacré :
http://www.berlinalexanderplatz.carlottafilms.com/


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