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7 mars 2009 6 07 /03 /mars /2009 06:48







Philip ROTH

Le complot contre l’Amérique

Titre original : The plot against America
Traduit de l’américain par Josée Kamoun
Éditions Gallimard, 2006
(557 pages en Folio)















Biographie de l’auteur


Philip Roth est né en 1933 à Newark, New Jersey. Ses grands-parents ont émigré aux Etats-Unis depuis l’Europe de l’est vers 1900. Il a grandi dans le quartier de Weequahic, où se concentrait la petite classe moyenne juive de Newark ; cet environnement sert de décor à beaucoup de ses romans. Après avoir étudié les lettres dans plusieurs universités, il est devenu enseignant. Il se consacre entièrement à son métier d’écrivain à partir des années 1960, tout en continuant à donner de temps à autre des cours de littérature comparée (à Princeton entre autres).


Philip Roth publie un recueil de nouvelles en 1959, intitulé Goodbye Colombus. Le succès arrive avec Portnoy et son complexe en 1969, qui raconte les déboires d’un jeune avocat juif étouffé par sa mère, se confiant sur le divan d’un psy. Roth entame son œuvre avec la satire de la petite bourgeoisie juive américaine. Dans la plupart de ses romans, il allie l’autobiographie et la fantaisie romanesque. Il a un double de fiction récurrent, Nathan Zuckerman, mais aussi un héros appelé Philip Roth que l’on retrouve dans trois de ses romans : Tromperie (1990), Opération Shylock : une confession (1993), et Le complot contre l’Amérique (2004). Depuis 1997 et Pastorale Américaine (prix Pulitzer), son œuvre a un côté historique plus marqué. Il examine la vie politique américaine du XXe siècle et l’acculturation des juifs originaires d’Europe de l’est aux Etats-Unis.


Roth a reçu un grand nombre de prix, notamment le PEN/Faulkner Award ou le National Book Award à plusieurs reprises, ou encore le Médicis étranger pour La tache (2002). Il a publié deux ouvrages entièrement autobiographiques : Les faits : Autobiographie d’un romancier (1988), et Patrimoine : une histoire vraie (1991).


Le Complot contre l’Amérique

Ce roman a reçu le prix Sidewise pour une histoire alternative, ainsi que le prix de la société des historiens américains.

Le roman se passe entre 1940 et 1942. Le narrateur, un certain Philip Roth, nous raconte son enfance à Newark, New Jersey, où il vit avec son père Herman (qui est agent d’assurances), sa mère Bess, et son frère Sandy. En 1940, Philip a sept ans et son frère douze. Ils sont juifs, tout comme leurs voisins. Les parents Roth sont nés en Amérique et la considèrent comme leur patrie, ils parlent anglais et pratiquent peu la religion. Leur vie va changer le jour où Charles Lindbergh, le célèbre aviateur (premier à traverser l’Atlantique en solitaire à bord du Spirit of Saint Louis en 1927) devient président des Etats-Unis… Le candidat Lindbergh a un discours isolationniste et antisémite. Une fois élu, il s’empresse de signer un pacte de non-agression avec Hitler.

Vous l’avez compris, cette histoire est une uchronie : Roth imagine ce qui aurait pu se passer si Franklin Delano Roosevelt (FDR) n’avait pas été réélu pour un troisième mandat en 1940. L’originalité de ce roman réside dans son aspect autobiographique. L’auteur décrit fidèlement sa famille, son quartier, des personnalités de l’époque… Mais dans une autre version de l’Histoire. Le plus célèbre des romans uchroniques est Le maître du haut-château, écrit par Philip K. Dick, qui a imaginé un monde dans lequel les puissances de l’Axe auraient gagné la Seconde Guerre mondiale.

FDR a nommé des juifs à des postes importants de son gouvernement. Lindbergh, quant à lui, est connu pour sa collaboration avec l’association protectionniste America First : lors des meetings, il a prononcé des discours où il affirmait que les juifs voulaient pousser l’Amérique dans une guerre qui ne la concernait pas. Il avait développé une relation particulière avec l’Allemagne : vers la fin des années 1930, il s’y est rendu à plusieurs reprises, apparemment pour surveiller l’avancée de l’aviation allemande pour le compte de l’armée américaine. Lindbergh a assisté aux JO de Berlin en 1936, et a même reçu une médaille des mains de Goering en 1938, médaille qu’il a toujours refusé de rendre.

Le roman mêle donc des faits historiques, comme les discours antisémites de Lindbergh, et des faits imaginaires, essentiellement son élection à la présidence et ses conséquences (sachant qu’il n’a jamais été ne serait-ce que candidat). Philip nous raconte, à la fois comme un enfant et avec un recul d’adulte narrateur, la montée de l’antisémitisme en Amérique. Cette sorte de double point de vue est très intéressant : l’enfant nous raconte sa vie quotidienne, ses incompréhensions, ses traumatismes (comme ce cauchemar où toute sa collection de timbres est recouverte de croix gammées, ce qui illustre la couverture du livre) ; l’adulte se ressent dans les passages où l’on nous renseigne sur les diverses personnalités (historiques ou non), et l’enchaînement des événements politiques. On croise beaucoup de personnages dans l’œuvre, un certain nombre sont réels et ont d’ailleurs leur biographie en annexe : le chroniqueur de radio Walter Winchell, le député-maire de New York Fiorello La Gardia…

Concernant l’intrigue, ce qui m’a le plus marquée dans le roman est le Bureau d’Assimilation (BA). Cet instrument de propagande appliquant les mesures antisémites de l’administration Lindbergh est dirigé par le rabbin Bengelsdorf dans le New Jersey. Le BA lance d’abord le mouvement « des gens parmi d’autres », qui est, je cite, un « programme de travail réservé aux garçons des villes désireux de découvrir les modes de vie traditionnels des terroirs ». Sandy, le frère de Philip, part tout l’été chez un planteur de tabac du Kentucky, Mr Mawhinney. Il en revient transformé. Aiguillonné par sa tante, fiancée au rabbin Bengelsdorf, il appelle ses parents « vous autres, les juifs du ghetto ». Il leur reproche de rester enfermés dans leur peur, de ne pas s’intégrer à la population américaine. En 1942, le BA fait passer la loi de peuplement Homestead 42 : on propose aux familles juives d’être mutées dans le Midwest dans le but « d’enrichir leur américanité ». Herman Roth va, avec raison, refuser de partir. L e but de cette loi est de démolir l’unité sociale et électorale de la communauté juive.

À la suite de ces mesures, Walter Winchell se présente comme candidat aux élections présidentielles, et il est assassiné. Le jour de son enterrement, le président Lindbergh disparaît durant un vol au-dessus du pays…Des émeutes et des pogroms se déclenchent dans tout le territoire. Les quatre millions et demi de juifs américains sont en danger. Après une tentative de coup d’état des forces armées dirigées par le vice-président Wheeler, la première dame Anne Morrow Lindbergh réussit à apaiser la situation. De nouvelles élections sont organisées, et Roosevelt reprend enfin la place qui lui revient. Après-coup, les rumeurs les plus folles circulent : le couple Lindbergh aurait été dirigé par Hitler, qui séquestrait leur fils (officiellement enlevé et assassiné en 1932, à l’âge de vingt mois, par un ouvrier du Bronx d’origine allemande).

Le retournement de situation de la fin (la disparition inexpliquée du président) est assez déconcertant. Une fois FDR revenu au pouvoir, Pearl Harbor est attaqué fin 1942, et le pays entre en guerre contre l’Allemagne et le Japon avec un an de décalage par rapport à l’Histoire que nous connaissons. La paranoïa à l’encontre des juifs se calme, mais Philip vivra toujours dans « la peur perpétuelle », comme l’indique le titre du dernier chapitre, ou encore les premières lignes du roman : « C’est la peur qui préside à ces Mémoires, une peur perpétuelle. Certes, il n’y a pas d’enfance sans terreurs, mais tout de même : aurais-je été aussi craintif si nous n’avions pas eu Lindbergh pour président, ou si je n’étais pas né dans une famille juive ? » (p.11)

Les commentateurs ont parfois soupçonné Roth d’avoir voulu critiquer l’administration Bush, mais il a réfuté cette idée. Je pense que comme dans beaucoup de ses romans, il cherche à explorer des thèmes tels que l’antisémitisme dans une société, ce que c’est que d’être juif aux Etats-Unis, de vouloir à la fois être fidèle à ses origines et se démarquer de son milieu. Son style est ironique, drôle, très précis dans ses descriptions, avec parfois un rythme particulier (des effets d’accumulation, comme par exemple la description édifiante de Mr Mawhinney, le wasp dans toute sa splendeur, p.141). Il est probablement très bien traduit, et très agréable à lire. Sa façon de mélanger le biographique, l’historique et l’imaginaire est tout simplement bluffante, et donne un roman à la fois intimiste et poussant à la réflexion politique.

Caroline C., 2ème année Ed.-Lib.


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Published by Caroline - dans Uchronies
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